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Khadija et Oum Kalsoum :  Musulmanes et femmes amoureuses

Il vaut mieux pour ce cœur de battre

Et dans les flammes de l’amour de brûler

Quelle perte le jour que je passe

Sans que je n’aime et sans que je ne m’éprend 

Oum Kalsoum, Robbayat, 1964

 

En France, on aime à nous dire que l’Amour arabe est pudique, peu démonstratif, silencieux. Et bien permettez-moi, à mon échelle, les lallas de dénoncer, cette pernicieuse affabulation bien occidentale. Oui. Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours entendu mon père, chanter des refrains d’amour. À la maison, dans la voiture, lors de veillées nocturnes, mes parents reprenaient en chœur avec leurs amis les mélopées langoureuses d’Oum Kalsoum, d’Abdel Halim Hafez ou de Fayrouz. Au Maroc, les ruelles des vieilles médinas de Meknès ou de Tanger, résonnaient de voix sensuelles des divas arabes émanant des transistors. Je revois encore ces chibanis sur les terrasses, entre deux kass atay, et leur jeu de dames, fredonner l’amour perdu, le vague à l’âme. Les clips très suggestifs des chaînes satellites du Golfe, ou les séries égyptiennes regorgeaient de « habibi » à tout va. « Habibi » par-ci, « habibi » par là. Oui cette pudibonderie excessive et mortifère est avant tout politique ; elle est entretenue par des pouvoirs autoritaires musulmans ; elle leur permet de mieux contrôler les corps en dictature. Cependant, on n’efface pas aussi facilement des siècles de libertinage et de célébration amoureuse. Je l’ai déjà dit, c’est indélébile. C’est dans nos corps et à jamais.

La diaspora arabe du Maghreb en Europe baigne depuis les années 80 dans l’atmosphère érotique des rythmes algériens de Cheb Khaled, de Cheb Hasni ou Cheba Zahouania. Subversif, le Raï chante l’amour, le sexe, l’alcool, l’excès. Les musulmans aiment dire l’Amour. Célébrer l’amour, vivre l’amour, ressentir l’amour. Souffrir d’Amour. Mourir d’amour.

Mais l’amour, aimer, être amoureux, c’est quoi au juste ? « L’amour, puisse Allah te rendre puissant, commence par le badinage et finit par les choses sérieuses » nous dit Ibn Hazm dans le Collier de la Colombe. « Ses divers aspects sont d’une subtilité telle qu’ils échappent à toute description, on n’en saisit la réalité, qu’en les subissant soi-même ». Que j’aime la sagesse d’Ibn Hazm. 

L’histoire arabe des émotions est intense et sacralise l’Amour. Polymorphe, riche, infini, l’état d’Amour est sublimé par une langue qui le porte aux nues. L’arabe dispose de plus d’une soixantaine de déclinaisons pour désigner le sentiment amoureux, affirme Ibn Qayyim, au XVe Siècle, dans le Jardin des amoureux. L’Amour est divin (mahaba) l’Amour est courtois (al-oudhri) L’Amour est sentiment (al-Houb) L’Amour est désir (al-ish’q) L’Amour est passion (al-hawa). L’Amour est brasier (al-houq) L’Amour est tendresse (al-hanane). 

Omnipotent, omniscient, insaisissable, à l’image d’Allah, il offre dans sa magie, une source d’inspirations incroyable aux poètes. Il se compose d’une multitude de partitions selon les temps et les territoires de Daar-el Islam. La manifestation de l’amour arabo-musulman a produit des symphonies aux notes tantôt pures et austères, tantôt brutes et sexuelles. Quelle merveille. Si je m’écoutais, je pourrais vous produire des écrits interminables sur le sentiment amoureux dans l’Islam, sur sa complexité, sur sa multiplicité. Mais j’ai eu envie de vous parler d’amour au féminin. En tant que femme, j’ai eu envie de vous dire qu’aimer au féminin est tellement singulier. Aimer au féminin est aussi politique. Et en tant que femme, musulmane et grande amoureuse, j’avais envie de vous dire comment on aime, combien on aime, pourquoi on aime.

 

Khadija, ou quand l’Islam nait dans les bras d’une femme amoureuse

 

J’aime me promener et me perdre dans les dédales de la poésie arabe ancienne, quelle délectation de croiser la prose suave d’Ibn el Arabi, Ibn Hazm, Tifachi, Nafzaoui. Dans ce labyrinthe exquis, je réalise toutefois que les hommes y dominent sans partage. Où sont les femmes ? Où sont-elles, celles chantant l’amour, leur désir, leur envie de l’autre, du corps, de sexe ? A vrai dire, elles sont bien silencieuses et peu visibles. Je continue à chercher. A-t-on volontairement effacé leurs noms de l’Histoire ? Je partais, au départ, avec l’idée d’évoquer l’amour du point de vue de poétesses musulmanes, (parce que c’est la période de la Saint Valentin), j’avais envie et hâte de vous faire découvrir les quelques précieux trésors de littérature amoureuse de la gente féminine. Mais tout compte fait, je vais réorienter mon article. En raison du temps imparti trop court, j’ai besoin de parfaire mes recherches. Mais j’y reviendrai. Promis. Là, je vais donner une touche plus personnelle, plus intime à mon écrit. Je vais vous conter la vie de deux compagnes sacrées, à qui je dois, en partie, ma délivrance. Je ne les remercierai jamais assez de m’avoir frayée un chemin si jouissif sur l’art d’aimer, et de désirer, au féminin.

 

Dans mon panthéon de femmes qui a façonné mon féminisme, Khadija, illustre mère des croyant.e.s, est sans conteste, ma number one. Première femme à avoir embrassé l’islam, elle a marqué l’Histoire de l’amour. Je vous avoue que je lui voue une admiration sans bornes. Et un profond respect. Nul besoin d’être musulmane pour être fascinée par son destin. C’est une héroïne flamboyante qui susciterait l’admiration de millions de fans aujourd’hui. Romanesque, sa vie fut ponctuée de passions, de drames, de victoires, une vie digne d’un feuilleton à succès. Avec plusieurs saisons et des épisodes palpitants qu’on attendrait avec impatience. Et ce n’est pas une fable. C’est inspiré d’une histoire vraie. Je vous plante le décor. La Mecque. Fin du VI e siècle. Dans une Arabie aride mais prospère, la ville sainte est une escale dans le réseau légendaire des routes de la soie. Khadija Bent Khuywalid, descendante des Quraich et issue de la tribu des Banu Asad, est à la tête d’une entreprise de caravanes. Elle est veuve mais elle a déjà aimé deux fois. Elle s’est mariée d’abord avec Abou Hala, avec qui elle a eu deux enfants Hind et Hala. Elle divorce et convole en noce avec Atiq bin Abed. Il meurt et la laisse avec un enfant Hind. La période est difficile mais elle ne se laisse pas abattre. Cheveux de jais, le port altier, cette aristocrate inspirait la fascination et le respect dans toute la cité. Elle est riche, et elle est réputée pour être une femme d’affaire redoutable. Elle a sous ses ordres des hommes qui assuraient pour elle les transactions et les échanges des marchandises. Un jour, on lui recommande un jeune homme, Muhammad, pour devenir un de ses caravaniers. En dépit d’une lignée prestigieuse, ce bel homme courageux et intègre est pauvre et a besoin de travailler. Ils se rencontrent, et se produit ce qui était écrit, ils tombent amoureux. Ils étaient tous deux faits pour l’amour et pour s’aimer. Mektoub. Imaginez et prenez le temps d’analyser ce réjouissant tableau à l’aune de notre modernité : elle a 40 ans et il en a 25 ; elle est riche, il est pauvre ; elle a connu des hommes, il est encore vierge ; elle a des enfants, il n’en a pas ; elle est sa patronne, il est son employé. C’est une femme, c’est un homme. Exaltant ! C’était d’une avant-garde absolue. Et ça ne s’arrête pas là, Khadija prend les devants et demande la main de son bien-aimé. Fabuleux. Plus encore, elle défie son propre père qui s’oppose au mariage, et selon Tabari, elle le fera boire lors d’un festin, qui, ivre, lui donnera sa bénédiction. Jubilatoire ! Cette dernière précision reste une légende, mais j’adore. Sa témérité, son audace !

Voilà…Le futur Prophète n’a à aucun moment fait fi de ces détails qui froisseraient pourtant l’égo (très) fragile de milliards d’hommes aujourd’hui, en France comme partout dans le monde. Loin de s’interrompre, le destin de Khadija la fait entrer dans l’Histoire. Elle va participer à ce qui va bouleverser l’humanité, la naissance de l’Islam. Son jeune mari, Muhammad a désormais 40 ans, elle 55.  Vers l’an 609, l’ange Gabriel apparaît une première fois et lui révèle qu’il est l’envoyé d’Allah. Effrayé, il craint de sombrer dans la folie, et trouve le réconfort auprès de son épouse. Un Hadith relate « qu’il se blottit entre ses cuisses », elle lui demande alors s’il voit encore l’ange. « Oui », répond-il. Elle le serre contre son sein. « Le vois-tu encore ? » : « Non ». « Alors, c’est un ange ; un ange n’ose jamais s’immiscer entre un homme et sa femme dans une position si intime », assure-t-elle. Chaque apparition de l’archange sera l’occasion de déployer les ailes puissantes et rassurantes d’une femme amoureuse.  Ainsi pour reprendre Fatima Mernissi, « l’Islam débuta dans les bras d’une femme aimante ». Sublime. 

Alors c’est donc ça ? Je viens de saisir. Le mystère autour de cet Islam séculaire qui sublime tant l’amour, les sentiments, le désir, est enfin élucidé. Nul péché originel dans la religion musulmane, mais une vertu originelle. L’amour physique et spirituel entre Khadija et le Prophète sera l’essence de notre foi, et l’immanence du patrimoine littéraire, artistique et religieux de cette nouvelle civilisation. 

Khadija venait de démontrer qu’il était possible de déplacer la perspective de l’état d’amour, prendre le pouvoir et devenir sujet de son désir, en tant que femme. Mais que reste-t-il de cet héritage dans nos vies de musulmanes ? Aujourd’hui, je sais que ma manière d’aimer, ni universelle, ni figée, est le fruit d’une culture, d’une éducation, d’expériences particulières. Surtout dans un environnement dominé par les riches, les hommes, les hétérosexuel.e.s, les cisgenr.e.s, les blanc.he.s, les non musulman.e.s. Aimer n’est pas neutre. Mon histoire a façonné ma féminité, et mon état d’amour. Bien entendu, je réalise en écrivant ces mots que mon filtre d’analyse est hétéronormé et cisgenré. D’ailleurs j’ai longtemps cru qu’aimer, c’était avant tout être l’objet de l’Amour, de l’Autre. Mon état d’amour de femme ne pouvait être complet et total que s’il était initié et approuvé par l’homme. Et dans le cadre du couple, d’un duo exclusif. En France, on m’a appris à être la Juliette de Roméo, la Cendrillon du Prince charmant, la Jasmin d’Aladdin, la Pretty Woman de Richard Gere. Autrement dit, à être une possession. Bien qu’on assiste aujourd’hui, aux balbutiements d’une évolution des mentalités, l’adoubement masculin continue de sceller le pacte amoureux, l’homme convoite, l’homme demande en mariage, l’homme jouit, l’homme conclut l’acte sexuel. C’est d’une outrancière monotonie, d’une obscène tristesse, d’une insupportable injustice. Il suffit de s’attarder sur tout le raffut publicitaire et médiatique autour de la Saint Valentin. Le preux Chevalier propose, la belle dispose. En apparence. On connaît le côté obscur de notre objectivation et le refus de notre agentivité, certains osent l’indécence quand ils nous parlent de « drames amoureux » ou de « crimes passionnels » ; quand il s’agit en réalité de schèmes d’emprise, de perversion narcissique, de violences qui peuvent s’exercer dans le cadre d’une relation de domination cruelle. Et souvent son corollaire est tragique : de trop nombreux féminicides jalonnent l’histoire des femmes, en Occident comme en Orient.  Il est sujet, Elle est objet. Captive. De son amour, de son désir, de sa poésie. De sa violence. Il a droit de vie et de mort sur elle. Notre salut ne peut plus résider dans cette funeste configuration. Notre survie en dépend. Il est temps de s’en libérer. 

 

Pour m’amuser, parfois, je m’imagine renverser la donne. Vous me voyez venir faire la demande, le khatab aux parents de mon futur mari. Lui demander sa main auprès de sa mère. Visualisez la scène : on m’accueillerait avec du thé et des gâteaux ; j’apporterais la dot, signe de ma richesse. Gêné et caché dans la cuisine, il aurait les yeux baissés en attendant l’approbation de la matriarche. 

Plus sérieusement, l’expérience m’a permis  difficilement de m’affranchir d’un système patriarcal qui au final nous maintient, toutes, dans une forme d’asservissement sentimental. Dans mon enfance, j’aurai voulu moins de Cendrillon. Et même moins de Shéhérazade. Honnêtement j’aurai voulu qu’on m’apprenne à être Khadija, au lieu de m’abreuver d’une mythologie romantique centrée sur le désir masculin, avec ces livres, ces contes, ces films mièvres à souhait.  

Oui j’aurais voulu qu’on m’apprenne à être Khadija. A être sujet. L’amour comme empowerment ! Se réapproprier notre corps, notre sexualité fait partie de notre libération. Incontestablement. Être amoureuse, aussi. Dire ses sentiments et les porter à la connaissance de tous, sans tabous, braver les interdits, fait partie de notre chemin vers le pouvoir sur nos vies. 

« l’Islam débuta dans les bras d’une femme aimante ». Quel miracle. Enchanteresse, une femme amoureuse peut changer le monde. Ne l’oubliez jamais. Ce récit aurait pu traverser les siècles et les continents, et servir de boussole à l’humanité entière. Au lieu de ça, elle en fut privée. Un renoncement lié à un coup d’État masculin sur l’Islam. Quelle défaite ! Une capitulation terrible. Il est temps de retourner au combat, sur le front de l’Amour, mes lallas. Pour nous, nos sœurs, nos filles. Être une femme amoureuse ; c’est être une femme libre ; et puissante. 

J’aime, donc je suis. Une femme amoureuse et musulmane.

Je suis consciente que Khadija était en position financière bien confortable pour s’être autorisée à prendre les devants et conquérir le futur Prophète. Et ça pose la question de l’indépendance financière des femmes. Cependant, riche ou pauvre, combien d’hommes aujourd’hui m’autoriseraient à les séduire ? à leur faire la cour ? à leur déclarer ma flamme ? à leur demander un numéro de téléphone ? ou leur faire livrer des fleurs ? ou les inviter au restaurant ? Très peu, et à chaque fois que je m’y suis risquée, et peu importe leur âge, leur croyance, ou leur culture, ils m’ont bien fait comprendre dans un malaise tangible, que cela heurtait leur fierté bien vulnérable.  Quand j’ose renverser les règles du jeu, c’est leur position de « dominants » comme ils aiment à dire, qui est ébranlée. Ben voyons. Je ne vous parle même pas des relations sexuelles, centrées avant tout sur la « sacro-sainte » pénétration masculine. Non définitivement, les hommes redoutent de partager ce pouvoir qu’ils se sont octroyés et de perdre leur exclusivité. Ils ont peur. Car un jour, dans une partie du monde, de l’autre côté de la Méditerranée, il n’y a pas si longtemps, certains d’entre eux ont vendu leur âme, et ont gouté à la domination et à la puissance érotique, 

extatique, 

mystique d’une grande amoureuse. 

Cette femme les a mis à genoux. 

Cette femme les a vaincus.

À terre pourtant, ils en redemandaient encore. 

 

Partie une. La suite arrive…

 

Nejwa Mimouni, le 8 février 2021

 

Si vous l’avez raté, retrouvez ici le premier épisode de notre chronique « Quand l’arabe était la langue du sexe » !

 

Crédit image à la une: Nejwa

 

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