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Quand l’arabe était la langue du sexe

« Dieu m’a fait aimer de votre monde, les femmes, le parfum et la prière »

 

Quel doux souvenir, à la bibliothèque, il y a quelques années, lorsque je découvre cette phrase sur une quatrième de couverture. Avant sa mort, le prophète Muhammad (sws) venait de prononcer ce qui a comblé sa vie de croyant. La spiritualité et la jouissance charnelle se conjuguaient intimement dans la foi du Messager. J’avais 14 ans, le livre en question, je crois, évoquait la richesse de la civilisation arabo musulmane. En quête identitaire, l’adolescente que j’étais avait soif de retourner aux sources, et à la fois, s’éveillait aux premiers émois sexuels. Entravée par une injonction familiale à la pureté virginale jusqu’au mariage, nourrie par la Hshouma et le Haram , par une absence totale d’éducation sexuelle à l’école de la République, et une culture occidentale sexiste nourrie par le Male gaze, cette citation venait de me délivrer d’un carcan oppressant. Mes désirs n’étaient ni transgressifs, ni honteux.
« Dieu m’a fait aimer de votre monde, les femmes, le parfum et la prière ».
Ce message était un cadeau, une bénédiction, une promesse.
Une invitation délicate à lever le voile sur les alcôves de l’Islam. Et même un consentement à entrevoir par une porte dérobée, un univers amoureux, voluptueux, sexuel. Un empire des sens intense. Où la femme et ses fantasmes avaient toute leur légitimité. Un empire qui donnera naissance dès le IXe Siècle à une littérature érotique islamique, exceptionnelle, riche, et merveilleuse. Et tout cela, sous la bénédiction d’Allah.

 

 

Dar el Islam, terre promise de l’Amour

 

Dès l’avènement de l’Islam au VIIe Siècle, le désir et le plaisir sont au fondement de la pratique religieuse. « L’acte sexuel qui est accompli par l’un de vous est une aumône » disait le Prophète cité dans un Hadith . Le Coran et particulièrement la Sunna regorgent de conseils explicites sur la manière de faire l’amour, afin d’améliorer les performances sexuelles, ou éloigner les maux qui pourraient nuire aux plaisirs convoités. Les femmes musulmanes n’étaient pas en reste. Le Prophète dit à celui de ses Compagnons qui jeûnait la journée et qui priait la nuit, comme Abd Allah Ibn Amr : « Ton corps a un droit sur toi et ton épouse a un droit sur toi ». Nombreuses à solliciter le Prophète ou ses compagnes, elles étaient à la recherche du plaisir. D’ailleurs une des raisons qui peut justifier le divorce demandé par la femme, est l’impuissance de son mari. Les siècles suivants, la religion ouvre la voie à une littérature foisonnante célébrant la jouissance charnelle et l’extase spirituelle, indissociables. Une littérature amoureuse et pornographique, dont une partie des œuvres étaient des commandes de princes, sultans ou vizirs. L’Orient était devenu la Terre promise du raffinement, de la beauté, de l’Amour. Sous l’ère abbasside, du VIIIe Siècle au XIe Siècle, de Bagdad à Cordoue, en passant par Fès et le Caire, les érudits se devaient de manier l’art de la Science, de la Théologie et du Sexe. Dans ces œuvres, de l’amour courtois à l’érotisme religieux, l’amour est une notion extrêmement riche avec un nuancier complexe. Il regroupe le désir (shawq), la passion amoureuse (mahabba) et la fusion de l’Être aimé avec celui qui l’aime (uns), et inversement. Ce principe de la mahabba (amour de Dieu et de ses attributs) s’applique aussi à l’amour profane. Aimer, s’unir, copuler est une transcendance pour comprendre et aimer Dieu. L’amour terrestre est un avant-goût de l’Éden promis aux fidèles.

« Je pratique la religion de l’amour. Où que se tournent ses caravanes ! Partout c’est l’amour qui est ma religion et ma foi » Ibn al Arabî, dans « l’Interprète des désirs ».

Avec émerveillement, plus tard, lorsque j’étais au lycée, je découvris lors d’un voyage scolaire à l’Institut du monde arabe, dans la librairie, quelques œuvres qui avaient fleuri durant cet âge d’or. Avec mes amies, nous nous sommes empressées de les lire dans le bus, découvrant cette figure insoupçonnée de notre culture. Je me suis plongée dans ces livres à corps perdus, imaginant, mes ancêtres, à l’ombre des minarets, chantant des mélopées d’amour et de désir, et professant la saveur de l’esprit et le goût de la chair. Nous sommes une Nation faite pour l’Amour, disait un proverbe préislamique. Le « Jardin parfumé » est un des recueils les plus illustres. Manuel d’érotologie, qui se propose d’initier aux joies du sexe, répertorie les meilleures positions pour jouir, liste des mets aphrodisiaques utiles et agrémente l’œuvre de contes imagés. Muhammad Al-Nafzawi, érudit tunisien, s’adresse aux hommes, et aux femmes et débute son livre par « Louange à Allah, qui a fait le grand plaisir pour l’homme réside dans le huis de la femme, et que le grand plaisir de la femme, réside dans l’instrument de l’homme ». Faire l’amour, et bien, c’est rendre grâce au Créateur. Encore, j’ai envie de vous parler du « Bréviaire arabe de l’Amour » ou « Le Collier de la Colombe », et tant d’autres. Mais exhumer l’héritage de cette bibliothèque prolifique et en faire l’inventaire serait interminable et mériterait une kyrielle d’articles, sur des œuvres phares. « Toutes ces œuvres mis bout à bout, représentent sans doute la mieux fournie du monde arabo- musulman, bien avant celle des Sciences, de l’architecture, ou de la calligraphie, et tout de suite après le Corpus coranique et ses exégèses » disait feu Malek Chebel. C’est dire.

 

 

Manifeste pour une Révolution du plaisir des femmes musulmanes

 

Et les femmes dans cette littérature avant tout masculine ? Celle-ci s’est d’abord nourrie de la séparation stricte des sexes. Dans la « femme dans l’inconscient musulman », Fatima Mernissi définit une femme omnisexuelle et surpuissante, dans le discours érotique médiéval, libre mais dangereuse, car insatiable. Elle jouit et procrée, une double menace pour l’homme. Cependant, l’anthropologue marocaine reconnaît aux imams du désir « le courage, la témérité d’affronter ce fantasme du féminin, désirant et fertile par sa sensualité ». Aujourd’hui que reste-t-il de cet érotisme dans notre intime et dans notre culture ? Soyons honnêtes, depuis la colonisation, dans une majorité de pays musulmans, désormais les interdits rythment les rapports sociaux et emprisonnent les corps. Pourtant, elle subsiste, et je la ressens, depuis toute petite, cette sensualité millénaire, dans notre communauté, chez mes parents, dans les corps nus et libres des hammams, dans les longues complaintes d’Oum Kalsoum quand elle chante les Rubayât d’Omar Khayyâm. Les sens ne demandent qu’à être éveillés et assumés. Des siècles d’amour et de sexe ne peuvent qu’être indélébiles dans nos corps et nos esprits, et à jamais. Quelques écrivains audacieux contemporains, femmes notamment, dans le monde arabe, ont remis au goût du jour cette littérature sensuelle, osée, parfois scandaleuse. Je pense, à la syrienne, Salwa Al Neimi, et son délictueux, la « Preuve par le miel », qui met ces textes érotiques en écho à ses propres désirs. Ou au plus sombre « Fracture du désir » de la marocaine Rajae Benshemsi, recueil de nouvelles qui racontent le destin tragique de femmes. Ou le sulfureux « L’amande » de Nedjma.

Et en France. En Occident ? Nous musulmanes ? Redonnons une visibilité sans honte et sans ambages à ce merveilleux patrimoine. Réapproprions-nous ce trésor inestimable de sensualité. Avant qu’on nous approprie cet héritage en effaçant l’origine du monde sexuel islamique. Profitons pour l’opposer à une pornographie occidentale dépassée, raciste, sexiste et, via un cinéma pornographique viriliste, violent, ou seul le corps blanc, valide et mince serait désirant et désirable. Une esthétique consommable et jetable, qui inonde les plates-formes dédiées au sexe, et qui sert de lieu d’éducation sexuelle à des milliards d’hommes et de femmes à travers le monde. La sexualité mainstream, monotone et monochrome est devenue la norme mondiale, imposant une standardisation des pratiques sexuelles. Les corps non blancs sont fétichisés, méprisés ou invisibilisés. Le sexe n’est-il pas devenu un des aspects de l’argumentaire qu’opposent les détracteurs de l’Islam pour lui signifier sa barbarie ? La femme arabe, son corps, est devenu un enjeu de civilisation qui justifie les attaques islamophobes. Fantasmée depuis que l’Occident a cédé aux délires orientalistes, l’odalisque alanguie rêvée depuis les Croisades a été remplacée par la « beurette », fétichisme ethnique la plus recherchée dans les sites de pornographie français. La beurette qu’on doit « dévoiler » et « libérer » mais s’approprier.

Le corps est politique, le sexe est politique.

Armons-nous de cet héritage précieux pour reprendre le pouvoir.

L’idée que les hommes seraient plus gourmands que les femmes confortent définitivement les inégalités sociales et politiques entre les sexes et élucide la domination masculine. Pire, la tragédie de notre sexe puise sa justification dans l’angoisse universelle des hommes que puissent mieux jouir les femmes.
Réinventons notre sexualité. Ressuscitons cette littérature. Redonnons des mots à nos désirs. Comblons ce vide. Nous femmes, musulmanes, prenons le pouvoir, et cultivons notre érotisme, assumons nos plaisirs, au service d’une sexualité libre, multiple, et savoureuse. Face aux hommes, à tous les hommes.

Avec ou sans eux.

 

 

Crédit photo : @comepictlove

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