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[Femmes exilées] Haneen

Cet article est le premier de la série Femmes exilées. J’y raconte de façon bienveillante les récits de femmes ayant dû fuir leur pays, avec qui j’ai échangé le temps d’un café. Je retranscris dans ce portrait la façon dont Haneen a réussi surmonter les difficultés liées à la guerre en Irak et à l’exil en France, pour être heureuse.

 

J’étais bénévole dans une association, elle était demandeuse d’asile. Elle souhaitait que je l’aide à effectuer les démarches nécessaires pour exercer sa profession de pharmacienne en France. C’est ainsi que Haneen et moi nous sommes rencontrées.

Inconsciemment, j’avais collé une étiquette à Haneen : elle n’était pas Haneen, elle était une demandeuse d’asile irakienne, arabe, musulmane. J’étais partie du principe que mes portraits seraient nécessairement politiques, que les femmes que j’interrogerais se confieraient sur les raisons qui les avaient poussées à fuir leur pays d’origine, sur les discriminations qu’elles subissaient en tant que femmes étrangères en France, sur leur précarité.

Lorsque j’ai demandé à Haneen si elle accepterait d’être interrogée pour mon projet d’articles sur la situation des femmes musulmanes exilées en France, elle m’a répondu : « Oui avec plaisir, mais je ne souffre pas de problèmes à cause d’être musulmane ici. Je ne sais pas s’il va enrichir ton article ou pas. » Étonnamment, Haneen a raconté son histoire sans s’exprimer sur les sujets que j’attendais. Elle a vaguement évoqué ses difficultés de logement, le fait qu’elle attendait depuis deux ans la décision de l’Ofpra (Office de protection des réfugiés et des apatrides) concernant sa demande d’asile. Mais c’est avant tout sa philosophie du bonheur, sa façon de surmonter les difficultés qu’elle voulait me partager.

 

Le long chemin vers le bonheur

A 18 ans, après le décès de sa mère, Haneen a décidé de s’occuper de son petit frère et de sa sœur handicapée mentale. A 28 ans, elle a quitté l’Irak pour la Jordanie après avoir été menacée à plusieurs reprises. A 32 ans, elle est arrivée en France.

Malgré toutes les souffrances qu’elle a vécues, Haneen est une optimiste, une amoureuse de la vie, qui s’émerveille devant une musique qu’elle entend pour la première fois ou devant le goût d’un gâteau. Ses phrases, retranscrites à l’écrit, perdent en profondeur. Plus trace de l’accent chantant, des fautes de français, du sourire lumineux de Haneen. Il faut être face à elle pour profiter pleinement de sa sagesse.

 

Crédits : Léa Trividic, @lea_trivi

 

C’est sans doute sa conception du bonheur qui m’a le plus marquée. « Le bonheur, ce n’est pas un état à atteindre, ce n’est pas un niveau, ce n’est pas quelque chose de concret comme une grande maison ou de l’argent. Toutes ces choses viendront, mais elles seront les conséquences d’une manière de penser. » Alors qu’elle ne sait pas encore où elle étudiera cette année, qu’elle attend toujours d’obtenir le statut de réfugiée, Haneen est heureuse, sa foi l’aide à être confiante. Elle fait ce qu’elle doit faire, accomplit les démarches logiques, puis laisse « la vie faire son travail ».

Haneen ne se raccroche pas aux catégories dans lesquelles on aurait tendance à la placer : elle est humaine avant tout. « Je sens que j’appartiens à toutes les religions, je trouve toutes les religions dans ma personnalité. » « Le karma », « Dieu », « le ciel », sont pour elle des mots différents qui désignent la même chose.

 

Une identité « orientale et occidentale »

Aujourd’hui, séparée pour la première fois de son frère et de sa sœur, Haneen se sent enfin libre. Elle prend le temps de façonner sa nouvelle identité, orientale et occidentale à la fois, en retenant le meilleur de chaque culture. De sa culture irakienne, Haneen conserve sa timidité. En France, elle apprécie le fait de pouvoir s’habiller comme elle le souhaite et sortir sans maquillage sans subir de jugement.

« La dignité, c’était le bonheur manquant dans mon pays. » C’est moi qui insiste pour qu’elle explique. Son front se plisse lorsqu’elle évoque la corruption, les meurtres de journalistes et de manifestants, les mères endeuillées, les ouvriers qui travaillent malgré le confinement pour ne pas mourir de faim. « Ce qui est considéré ici comme un droit c’est quelque chose qu’il fallait arracher là-bas : l’eau, l’éducation, la santé, le travail. »

Haneen dénonce plusieurs travers de la société irakienne concernant la situation des femmes : l’éducation des filles à être avant tout des mères et des épouses, la stigmatisation de la femme divorcée, l’obligation de porter le voile dans certains lieux. Gênée de critiquer son pays, elle nuance toujours, et insiste sur le fait que chaque société a ses défauts.

Elle me raconte ce qui lui manque de l’Irak. Là-bas, on finit de travailler à 14h, ce qui laisse le temps de faire la sieste, de regarder la télévision, de boire le thé. Elle et ses amies avaient l’habitude de boire le café ensemble, puis de lire l’avenir dans le fond de la tasse. En Irak, on peut voir le ciel car les rues sont larges, bordées de maisons, sans hauts bâtiments. On accorde beaucoup de valeur aux relations entre voisins : les nouveaux arrivants sont accueillis par un grand repas, on toque sans cesse les uns chez les autres, pour discuter ou apporter un plat.

 


Crédits : Léa Trividic, @lea_trivi

 

L’après-midi qui suit notre rendez-vous, Haneen reçoit la réponse de l’Ofpra : on lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire, qui lui donne droit à une carte de séjour de quatre ans. Elle espère obtenir à l’issue de ces quatre ans la nationalité française. Elle a finalement abandonné l’idée d’être pharmacienne, pour se consacrer à ce qui l’anime vraiment : l’humanitaire. Elle étudiera cette année en master de santé publique, tout en suivant une formation sur les migrations contemporaines. Sa carte de séjour lui permettra de travailler en parallèle de ses études pour payer son loyer. « C’est grâce à mon Dieu » m’écrit-elle.

 

Crédit image à la Une: Léa Trividic, @lea_trivi

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