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The French liberté III : celle d’exhiber un corps parfait

Dans cette trilogie d’articles, The French liberté, nous nous penchons sur une question épineuse : la France offre-t-elle vraiment la même liberté aux femmes et aux hommes lorsqu’il s’agit de nos corps et de ce que nous en faisons ? Certain·es n’hésitent pas à brandir comme étendard politique deux caricatures en opposition : d’un côté, des femmes musulmanes oppressées, contraintes de plier leurs corps à des règles dégradantes ; de l’autre, des femmes non-musulmanes libres de toute pression sur leur apparence et ce qu’elles en font… Hum, les choses sont-elles si binaires ? Après avoir vu en quoi notre société française impose aux femmes des normes bien plus strictes qu’aux hommes concernant leurs cheveux et visage, voyons en quoi ce traitement différencié s’applique aussi à nos corps.

 

Crédit photo : Victoria’s Secret

 

Nous pourrions consacrer une encyclopédie à recenser les incessantes injonctions de cette soi-disant liberté à la française : minces, lisses, valides, jeunes, majoritairement blanches, sexy et élégantes. Ces injonctions correspondent à une batterie de chiffres et de lettres : 175 cm, taille 36, 90C, éternellement figées à 22 ans. En France comme dans les autres sociétés occidentales, la place sociale d’une femme lui est bien souvent attribuée suivant sa capacité à attirer le mâle. Il suffit de jeter un œil à la surreprésentation médiatique de femmes répondant à un profil calibré pour comprendre les critères de séduction à adopter. Pour celles qui n’ont pas les moyens ou l’envie de passer par la case chirurgie esthétique, les recommandations ne manquent pas pour redéfinir nos corps. Outre les éternels régimes, pilules amincissantes et appareils qui font vibrer nos bourrelets, les corsets d’antan ont su discrètement garder une place dans nos vies : décolleté gonflé par un Wonderbra, fesses rehaussées par des jeans push-up, ventre aplati par une gaine… Tout doit être ferme, et surtout, rien ne doit dépasser. Mais le résultat obtenu sera de préférence issu de méthodes naturelles – allez, un peu d’effort, les feignasses : rigueur, restrictions et sueur vous sculpteront forcément un corps parfait ! Et si vous préférez le bistouri, soyez discrètes… quand on choisit d’accepter ces injonctions, il ne faut pas en avoir l’air !
 
Parce que se mettre en valeur est un exercice d’équilibre très délicat : la société dégaine son jugement à la moindre sortie de ligne… Un pas de trop dans les codes de la désirabilité, et vous voici tenue responsable des agressions dont vous pourriez être victime. Un pas en dehors de ces codes, et vous voilà « mal-baisée ». Si vous êtes musulmane et que vous revendiquez un style pudique lié à vos croyances religieuses, vous passerez pour une femme soumise et effacée, voire une terroriste en puissance – peut-être n’a-t-on rien trouvé de mieux pour obliger des femmes à se déshabiller sur la plage ?
 

Crédit photo : La sauvage jaune

 

A ce stade, tout le monde a sûrement compris que la liberté corporelle des femmes en France était toute relative, surtout lorsqu’on considère ce qu’un physique jugé hors-norme peut subir de pressions et violences sociales : moqueries, insultes, harcèlement, discriminations, agressions, responsabilisation injuste… Et si la silhouette d’une femme est clairement traitée selon son genre, il en va de même pour chaque partie (même interne !) de son corps. Segmentons-en quelques-unes, et regardons d’un peu plus près la manière dont elles sont considérées en France.

 

Pieds

 
Le prince de Cendrillon aurait-il cherché à la retrouver si elle avait perdu une basket AirMax à la place de son soulier de vair ? Aujourd’hui, la féminité se mesure souvent à la hauteur des talons, synonymes de jambes fuselées et de cambrure. Les hommes qui osent se rehausser essuient d’ailleurs de violentes réactions. Dommage pour nous, en tout cas, que le summum de la sensualité tienne à des chaussures qui nous détruisent les pieds, les genoux et le dos. Seules exceptions à la règle : les femmes de grande taille, dont il serait jugé malvenu qu’elles se perchent plus haut que ces messieurs, et qui peinent à trouver des chaussures considérées comme féminines au-delà du 41.

 

Epaules 

 
A partir du 15ème siècle, la nymphe médiévale doit posséder des épaules larges, dusse-t-elle les camoufler sous de larges étoffes. Puis, suivant la mode, il faudra les ciseler ou les arrondir, les cacher, les montrer, les laisser deviner. Aujourd’hui, ce sont encore une fois les magazines féminins, comme ici Femina, qui nous disent « comment avoir des épaules fines et bien dessinées ».

 

Seins

 
« Mais comment elles font quand il fait 40° ? Haaan, moi je pourrais pas ! » Le foulard est souvent décrié, entre autres, comme un instrument de torture estivale, injustice physique infligée aux femmes. Il suffit pourtant de baisser un tout petit peu les yeux pour voir un autre morceau de tissu gardé en toute circonstance sous prétexte de pudeur : celui qui cache nos poitrines. Que ce soit à un barbecue en famille ou à un anniversaire entre ami·es, nous avons parfaitement intégré que retirer ce vêtement nous exposait à de trop nombreuses hostilités sociales. Il suffit de s’être confrontée une seule fois à des commentaires agressifs et/ou libidineux pour préférer garder son t-shirt et son soutien-gorge, même sous 40°. Qu’on soit croyante ou pas.
 
Donc oui, nous pouvons infliger des inconforts à nos corps en réponse à des normes sociales, que ce soit pour le cacher malgré une canicule, ou arborer un décolleté en plein hiver ! Et dans un cas comme l’autre, la notion de pudeur genrée découle d’un complexe terreau culturel, sociétal, familial, individuel… qui n’a rien à voir avec la liberté brandie ! La seule liberté à revendiquer serait sans doute celle de pouvoir, peinardes, nous dépatouiller comme on peut, en voile ou en décolleté, avec nos corps.
 
Parce que si ces oppressions s’immiscent dans les relations individuelles, elles sont avant tout systémiques : allez expliquer pourquoi seuls les tétons de femmes subissent la censure de Facebook ! Et pourquoi cette interdiction d’aller à la piscine si une femme est considérée trop couverte, ou pas assez… Trop couvertes : parce qu’un burkini serait différent d’une combinaison de plongée ? Pas assez : parce que les tétons d’une poitrine portent peut-être plus de bactéries que ceux d’un torse ? Ah non, pardon, sur guide-piscine.fr, on apprend que c’est pour des « raisons de sécurité morale »… Zut, nous qui croyions que seules les religions se mêlaient de ce qu’il était « moral » de montrer ou non ?!
 

Crédit photo : GV

 

Règles

 
Ça, c’est le mot magique… chuchoté par les personnes qui les ont, et qui fait fuir les autres. Entre nous, si vous êtes en compagnie de femmes cisgenres ayant entre 15 et 45 ans, il y a des chances pour qu’elles aient leurs règles à un moment ou un autre, hein… Mais chut, débrouillez-vous pour demander un tampon à votre copine sans heurter les oreilles masculines alentour – il paraît que c’est bien trop « dégueu » pour leurs chastes esgourdes. Et en plus d’une sensation de honte, tout ça nous coûte cher : après la taxe rose (celle qui vous fait payer plus cher un produit identique sous prétexte qu’il est destiné aux femmes), il s’agit cette fois d’une taxe officielle prélevée par l’Etat. Jusqu’en janvier 2016, les tampons et serviettes étaient taxés comme des produits de luxe, à hauteur de 20%. Grâce au travail d’associations, la taxe qui leur est appliquée est désormais celle des biens de première nécessité, mais leur prix reste largement plus élevé que dans d’autres pays européens.
 

 

Vulve

 
Encore un mot qui met mal à l’aise, non ? Avouons-le, on n’a franchement pas le même cas de conscience face aux innombrables dessins de pénis qui décorent la ville, les tables d’école et les fronts de nos copains-copines en fin de soirée… Et pourquoi nos expressions françaises argotiques abondent-elles de verges et testicules déclinées sous toutes les coutures, quand on peine tant à appeler une chatte une chatte ? Combien de rires embarrassés face à un « Je rentre, je dois nourrir ma chatte », alors qu’un « J’m’en bats les couilles » ou un « Quel courage, il a eu les couilles de… » semblent débarrassés de leur référence anatomique ? N’y aurait-il pas une vulve dans le potage à laisser s’accumuler les tabous d’un côté, et les représentations visuelles et verbales de l’autre ?
 
Et cette inégalité entre omniprésence et absence s’intègre dès le plus jeune âge. Tenez, par exemple : dans le livre pour enfants Quand ça va pas, ça va pas, Michel Symes représente d’une manière bien différente le zizi et la zézette. Le premier comporte des éléments multiples (on a même droit à une référence directe à la sexualité avec un petit garçon noir en érection), quand l’appareil génital de la petite fille comporte apparemment uniquement de quoi faire pipi. Ah bon ?
 

Crédit photo : Editions Clochette

 

Si quelques rares productions n’omettent plus le reste du matos, notons tout de même qu’elles restent toujours centrées sur des caractéristiques majoritairement occidentales, à savoir des vulves roses, avec des petites lèvres.
 
La gynécologie elle-même n’est pas exempte de sexisme et de racisme, que ce soit à travers les violences gynécologiques aujourd’hui, ou les zones sombres de son passé. Fatima Khemilat, doctorante à Sciences Po Aix, explique dans sa vidéo « Pour une éducation sexuelle pudique et révolutionnaire » en quoi les mots désignant l’anatomie féminine sont imprégnés de culture machiste et raciste. Sachez en effet que ce sont des chercheurs qui ont donné leur nom aux organes qu’ils ont étudiés : si nos trompes de Fallope portent ce bien joli nom, ce n’est pas pour permettre de ricaner en cours de bio, mais bien parce qu’un certain Gabriel Fallope a, tel Christophe Colomb « découvrant » une terre non-habitée par des Occidentaux, « découvert » cette partie du corps présente chez la moitié de l’Humanité… et a posé son petit drapeau sur ce nouveau territoire. Et l’appareil génital étant composé de plusieurs organes, youpi, y en a eu aussi pour les copains ! Le point G comme Gräfenberg, les glandes de Bartholin, celles de Skene…
 
La plupart des médecins ayant construit leur succès sur les tortures qu’ils ont infligées aux femmes retenues captives pour leurs expériences, voilà comment on se retrouve avec une bande de bourreaux occidentaux ayant donné leur patronyme aux organes génitaux de milliards de personnes, traversant le monde et les époques. Face à cela, un collectif féministe nommé GynePunk propose de remplacer les noms de ces chercheurs par ceux des esclaves noires mutilées au nom de leurs « découvertes » scientifiques – comme Anarcha, opérée trente fois sans anesthésie par James Marion Sims, père du spéculum moderne.
 

Clitoris

Gène et ricanements, bis repetita ! L’histoire du clitoris en Occident est particulière, comme on l’apprend dans la passionnante vidéo de Fatima Khemilat : quand il n’est pas jugé inutile – bof, le plaisir des femmes, à quoi ça sert ? – il est carrément décrié comme dangereux. Au 16ème siècle, douce période de l’Inquisition, les femmes ayant un savoir gynécologique sont brûlées, et on impute au clitoris un nombre incalculable de maladies terribles, ainsi que la responsabilité d’une honteuse décadence.
 

Une leçon clinique à la Salpêtrière, tableau d’André Brouillet

 

Au 20ème siècle, le clitoris est accusé d’être la cause de l’épilepsie, de la nymphomanie (désir sexuel considéré comme débordant), de l’onanisme (masturbation), ou encore de l’hystérie (terme qui a d’ailleurs la même origine que le mot « utérus »). Pour parer à cette encombrante présence, de nombreuses ablations, appelées clitoridectomies, sont effectuées. Il était tout de même plus présentable de justifier ces excisions pour des raisons d’hygiène physique ou mentale ! Aujourd’hui encore, et même si la situation évolue doucement grâce aux collectifs de personnes concernées, les mutilations génitales se font encore en toute légalité sur des nourrissons intersexes. Là encore, pathologiser un ou plusieurs organes permet en toute bonne conscience de modeler les corps selon une morale, en pratiquant des ablations non-consenties pour le bien supposé de l’individu.
 
Il a ensuite fallu du temps pour que la science s’intéresse un peu plus sérieusement au clitoris : jusqu’en 1998, aucune mention n’en est faite dans ce qui est considéré comme le plus grand manuel d’anatomie, Gray’s Anatomie (nous aussi, on vient de découvrir d’où vient le titre de la série). Sur le banc de touche des organes, il doit par ailleurs attendre jusqu’en 2009 pour avoir droit à sa première échographie. Et c’est seulement en 2018 qu’un – et un seul – manuel scolaire daigne le représenter correctement. Certaines parties de l’anatomie féminine doivent-elles donc être censurées de l’apprentissage scientifique, ou bien les auteur·es des manuels n’ont-ils·elles pas encore réalisé leur existence ?
 

Crédit photo : SVT Egalité

 

Nous pouvons tout de même constater aujourd’hui un sursaut face à ces sujets : de plus en plus de collectifs proposent de développer un esprit critique en apprenant à mieux connaître son corps, des alternatives artisanales aux protections menstruelles traditionnelles se mettent en place, les personnes transgenres commencent à être incluses dans ces questions ô combien binarisées, les groupes d’éducation sexuelle, et les vidéos de vulgarisation se multiplient sur les réseaux sociaux… Mais la route vers un traitement systémique égalitaire est encore longue, surtout quand la marche est ralentie par celles et ceux qui tentent de faire croire qu’il existe un unique droit chemin.

 

The French liberté : et si on balayait devant notre porte ?

 
Voilà, c’est la fin de cette trilogie d’articles qui s’est inspirée d’une citation de Manuel Valls : « Mais, enfin, qu’est-ce que c’est que cette idée que les cheveux, le visage et le corps d’une femme seraient impudiques ? ». On devinait le fond de sa pensée, au vu de l’autre envolée lyrique dans laquelle il avait déclaré que « Marianne n’[était] pas voilée, parce qu’elle [était] libre », et qu’il aimait bien mater ses seins nus (oooh ça va, on rigooole). Mais alors, à notre tour de demander : qu’est-ce que c’est que cette idée, en France, que le physique des femmes serait à régir selon des normes étouffantes, et à montrer selon un degré bien défini entre le trop et le pas assez ? Que nos corps, nos visages et nos cheveux seraient des ennemis à détester s’ils ne correspondent pas à un standard de beauté unique, et à dompter jusqu’à ce qu’ils rentrent dans ce moule, à force de régimes, de fers à lisser, de crèmes anti-rides et de gaines push-up ?
 
Valls et tou·tes les autres, accordons-nous simplement sur le fait que la laïcité n’a rien d’un label qui garantit l’égalité de traitement d’une société entre les corps des femmes et ceux des hommes. Enfin, il existe une différence essentielle entre les oppressions systémiques qu’une société impose et le choix des individu·es. Et par conséquent, se battre contre les inégalités de traitement entre les genres dans la loi, dans le monde du travail ou dans les représentations médiatiques, ce n’est pas se battre contre une pudeur ou une exhibition individuelle, même lorsqu’elle est basée sur le genre. D’ailleurs, qui des deux est le plus impudique ? Celle qui couvre ses propres cheveux, ou celui qui lui demande pourquoi ? Est-ce qu’on vous demande, nous, ce que vous cherchez à cacher sous votre barbe récente ?
 

Article co-écrit par Addéli et Emnus

 

Les autres articles de la série The French liberté : “Je fais ce que je veux avec mes cheveux ?” et “Comment se façonne le visage des femmes”

 

Image à la Une : Les quatre saisons, Tableau d’Alfons Mucha

 

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