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The French liberté II : comment se façonne le visage des femmes ?

Dans son livre La sexualité dévoilée, Nadia El Bouga écrit : « Dans les textes sacrés, il n’est nulle part question de hchouma [honte]. La pudeur transmise dans la traduction coranique n’a rien à voir avec la gêne, la colère ou la honte ». Pourtant, quand Mr Valls s’indigne d’un « Mais, enfin, qu’est-ce que c’est que cette idée que les cheveux, le visage et le corps d’une femme seraient impudiques ? », il prête à la pudeur une notion d’impureté dont les hommes ne seraient pas empreints. Parallèlement, les femmes françaises non-musulmanes, à l’image de Marianne, seraient « libres ». Et pourtant, même dans notre République laïque, pays de l’égalité, de la parité et du Rondelé, les corps des hommes et des femmes ne sont pas traités de la même manière.

 

En effet, trop occupé·e·s à diffuser le stéréotype de pauvres femmes musulmanes qu’il faudrait sauver du joug de leur religion et de leurs communautés, beaucoup font l’impasse sur la critique de notre système de répartition entre les genres, binaire et inégalitaire.

 

Après avoir passé au peigne fin le sujet des cheveux dans notre premier article, faisons maintenant un petit scanner français d’une trombine féminine…

 

Sourcils

 

 

Crédit photo : Dito Von Tease

 

Soignés, dessinés ou broussailleux, suivant les tendances. En tout cas, les sourcils féminins s’entretiennent. Ceux des hommes parviennent difficilement à se montrer apprêtés. Mais depuis la « mode métrosexuelle », un coup discret de pince à épiler paraît autorisé, sans risquer de recevoir une salve de commentaires à caractère homophobe suivant le nombre de poils enlevés.

 

Yeux

 
« Traditionnellement associé aux femmes symbolisant la beauté, le maquillage est pourtant, dès les origines, utilisé par les deux sexes », nous dit Wikipédia. Je mets au défi un homme de se maquiller les mirettes dans un cadre social sans se faire traiter de noms d’oiseaux. Ça va, hein, ça commence par s’épiler les sourcils, et ça va finir avec du fard à paupières arc-en-ciel, cette affaire !

 

Vous connaissez aussi sûrement le proverbe qui associe poétiquement « femme à lunettes, femme à quéquettes ». La prochaine fois que quelqu’un nous le sort, on lui fera une balayette, histoire de ne pas casser la subtilité de la rime, bien sûr.

 

Nez

 

Crédit photo : Disney

 

Etre une meuf au gros pif, c’est pas la panacée. Ça peut même engendrer de sérieux complexes… alors qu’un bel appendice nasal au-dessus d’une barbe est souvent perçu comme donnant du caractère à un visage. Remarque, avoir un nez en trompette, c’est pas la joie non plus, comme nous le confirme le site ma-rhinoplastie.com : « un nez retroussé sera *plus acceptable* chez une petite que chez une grande femme ». On ne voit pas bien le rapport entre la taille d’une femme et la forme de son nez, mais bon. Autre point important : les bosses sont apparemment souhaitables chez les hommes, mais « une disgrâce » chez les femmes. Avec un cahier des charges aussi complet sur ce à quoi devrait ressembler notre nez, pas étonnant que 70% des rhinoplasties soient pratiquées sur des femmes…

 

En même temps, il suffirait aux femmes d’avoir des nez de femmes, tout comme les hommes devraient avoir des nez d’hommes, n’est-ce pas ? Vous apprendrez ainsi, sur le site d’un certain docteur Picovski, que « le nez d’un homme doit correspondre à sa personnalité ou tout du moins à l’image classique et traditionnelle qu’on se fait d’un nez viril ». Le « nez viril », ma foi, c’est intéressant comme concept. Et donc pour les autres, il faut un nez rigolo, ordonné, maladroit ou bagarreur, c’est ça ?

 

Il y a quand même un point sur lequel femmes et hommes sont logé·e·s à la même enseigne : il est de bon ton d’avoir un nez caucasien. Si vous n’avez pas ce privilège, qu’à cela ne tienne : vous pourrez, selon l’onglet Différences ethniques, corriger vos « narines négroïdes », une « pointe mal définie » ou « un nez asiatique ». Merci docteur.

 

Moustache

 

Crédit photo : boredbug.com/hilarious-women-moustaches-bigger-dads

 

Et ma moustache ? Elle est pas belle, ma moustache ? Alors parce qu’une femme a généralement moins de poils sur son visage qu’un homme, son duvet devrait être honteux ? Parce qu’elles peuvent difficilement rivaliser avec la profusion pileuse de leurs voisins, il faudrait arracher ce qui pousse sur leurs visages ? Si les femmes à barbe ont longtemps été enfermées dans des cirques, le moindre poil sur un visage de femme provoque aujourd’hui rire ou dégoût. On ne compte pas le nombre d’articles pour se débarrasser de son duvet, et il existe même des sites qui répertorient des photos de visages de femmes ou de fillettes en ayant un. Et quand celui-ci n’est pas assez visible, une petite flèche vient nous aider à le repérer. De quelle mission sacrée se sentent donc investies les personnes qui laissent des commentaires pour exprimer leur aversion pour le poil désigné ? Et inutile de préciser à quel point les réactions suscitées deviennent d’autant plus violentes dès qu’il s’agit de femmes transgenres.

 

Bouche

 

 

Que ce soit conscient ou non, les lèvres des femmes sont considérées dans l’imagerie publique selon leur capacité à satisfaire les sens d’un homme, que ce soit par le baiser ou en y accueillant un pénis ; il n’y a qu’à voir les réactions lorsqu’une femme a le malheur de simplement manger certains aliments en public. Les lèvres fines et pincées sont d’ailleurs généralement attribuées aux vieilles filles, quand certaines femmes noires sont hypersexualisées en raison du gabarit de leur bouche.

 

Peau

 

Au Moyen-Âge, l’Église interdit le maquillage, sous prétexte qu’il travestit les femmes en créatures de Dieu. Une seule couleur est tolérée, “le rouge de la pudeur” (tiens, tiens, revoilà un mot familier). Puis au 17ème siècle, la tendance est à l’inverse, et ces dames s’asphyxient la peau à force de couches de maquillage non lavées.

 

Aujourd’hui, à 40 ans, si t’es une femme, t’es une vieille peau. Et si t’es un homme, t’es un gosse-beau. Plus nous vieillissons, plus nous pouvons témoigner du fait que la société dans laquelle nous évoluons ne traite pas notre capital cutané comme celui de nos concitoyens mâles. Un charmant nivellement par le bas commence à proposer des produits anti-rides aux hommes, mais les crèmes censées être « rajeunissantes » visent particulièrement les femmes, et ce de plus en plus jeunes.

 

Grâce à Multi-Active, j’ai passé le cap des 20 ans sans aucune ride. / Crédit : Clarins

 

Mais si les entreprises cosmétiques tendent à élargir le panel de leurs client·e·s en s’adressant aux hommes et à des femmes de plus en plus jeunes, elles continuent à se destiner principalement aux personnes blanches. En effet, les grandes enseignes françaises rechignent à proposer une offre tout simplement adaptée aux peaux noires et métisses. Il a fallu attendre des marques spécialisées comme Black Up, ou des marques étrangères comme MAC et Fenty pour trouver des produits adaptés à toutes les peaux. Reste qu’en dehors des grandes villes, il est encore très difficile de trouver ces produits dans les magasins de cosmétiques. Ceux-ci ne souhaitent apparemment pas répondre aux besoins de l’ensemble de leur clientèle potentielle, comme l’avait dit sans ménagement une vendeuse à une amie : « On fait pas Black Up ici ».

 

Crédit photo : Estee Lauder

 

Rappelons, pour terminer la phase visage, que l’utilisation ou non de cosmétiques représente une grosse discrimination à l’embauche des femmes, d’après une étude de chercheurs d’Harvard et de l’université de Boston.

 

Crédit photo : journals.plos.org

 

Alors certes, cette étude est contestable puisque financée par Procter & Gamble, une multinationale qui possède des marques de produits cosmétiques, mais il faudrait avoir un pilon dans l’œil pour ne pas voir à quel point le soin que porte une femme à son visage est commenté en milieu professionnel – que ce soit trop ou pas assez.

 

D’ailleurs, certain·e·s employeur·se·s ne se gênent pas pour dicter à leurs salariées comment prendre soin d’elles-mêmes. Les employées de la SNCF se sont ainsi vu distribuer un petit fascicule des « indispensables beauté », histoire d’être sûres d’être présentables et de ne pas faire de faute de goût.

 

Crédit photo : SNCF

 

Ben alors, les mauvaises langues, vous voyez bien que c’est facile et reposant d’être une femme en France : loin de toute pression, il suffit de vous maquiller pour être présentable, mais pas trop, pour ne pas passer pour une salope. D’avoir des lèvres pulpeuses mais pas trop (voir raison précédente), d’avoir un joli teint unifié (de préférence blanc), d’avoir la pilosité faciale d’une Norvégienne, et de choisir votre nez sur catalogue. Tranquille, non ?

 

Article co-écrit par Addéli et Emnus

 

Les autres articles de la série The French liberté : “Je fais ce que je veux avec mes cheveux ?” et “La liberté d’exhiber un corps parfait”

 

Crédit image à la une : Paco Pérégrin

 

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