Nana Asma’u : l’indépendance par le savoir

par | 6 octobre 2016 | Portraits

In Islam, it is a religious duty to seek knowledge Women may leave their homes freely for this.
— A Warning, II¸Nana Asma’u, 1856

 

Princesse, poètesse, enseignante, savante, diplomate et femme politique, c’est autant de casquettes que porte Nana Asma’u, cette figure africaine oubliée du XIXe siècle. Des projets héroïques aux exploits retentissants, elle brise les codes et force l’admiration en faisant de l’indépendance et l’éducation des femmes ses combats.

 

L’émancipation par la connaissance religieuse : une relation à la foi libératrice

 

Vers 1793, à Degel, un petit village à une quarantaine de kilomètres au Nord Ouest de Sokoto (l’actuel Nord Ouest du Nigéria), Dan Fodio voit naître ses jumeaux : l’un, nommé Hassan, sera dirigeant du futur califat de Sokoto, et l’autre, nommée non pas Husseina comme le veut la tradition mais Asma’u en hommage à Asma, la fille du célèbre campagnon du prophète Mohammed (pbsl), Abubakar, sera une grande savante féministe.

Nana Asma’u bénéficie d’une excellente éducation islamique, à travers l’étude notamment du Coran et de la Sunna – l’ensemble des actes, des paroles et même des approbations du Prophète (pbsl) – qu’elle érige en manuels de vie, de méditation et de savoir. Poussée par sa famille, elle étudie les textes philosophiques religieux relatifs à la prière, au mysticisme, au droit et au dogme islamiques, ce qui forme progressivement et profondément sa vision du monde. Elle hérite de la pensée de la Qadiriyya, une confrérie soufie pour laquelle la voie spirituelle passe par la recherche de la connaissance et le rejet du matérialisme outrancier.

 

Une éminente savante, les pieds sur Terre et la tête dans les étoiles

 

Influencée par la poésie arabe traditionnelle, elle rédige tout au long de sa vie une soixantaine d’ouvrages traitant d’histoire, de droit, de mysticisme, de théologie et de politique. Quadrilingue, Asma’u maîtrise l’arabe, le peul, le haoussa, langue parlée en Afrique de l’Ouest, et le touareg. Ses récits historiques, poèmes lyriques, lamentations ou admonitions – avertissement moral ou religieux adressé à une personne sur sa conduite – sont une source d’inspiration et d’information incroyable pour ses contemporains et pour les siècles suivants. Elle y revendique les droits des femmes dans la communauté musulmane et y dépeint le rôle des femmes dans le gouvernement.

Enseignante aussi bien auprès des femmes que des hommes, musulman·e·s et non-musulman·e·s, Asma’u acquiert une solide reconnaissance auprès des savants de l’Afrique de l’Ouest.

Pour elle, et conformément à la tradition intellectuelle islamique, le savant est d’abord un modèle de conduite à suivre pour les personnes. Il est le maître qui nourrit l’individu et le fait tendre vers l’excellence, vecteur de changement social. La principale préoccupation du savant est alors d’améliorer l’état intellectuel et moral de l’individu, et de sauvegarder le bien-être de la communauté. Tel est l’objectif qu’elle s’est fixé tout au long de son existence.

 

Stratège et conseillère, une femme politique audacieuse

 

Asma’u grandit dans le contexte du Jihad de Sokoto, guerre sainte aussi perçue comme un mouvement culturel et religieux révolutionnaire, mené par son père, Usman Dan Fodiyo. C’est donc en témoin direct et fine analyste qu’elle rédige un corpus impressionnant de poésie composée de récits historiques, élégie, exhortations, devenus de véritables sources historiques. Stratège, elle devient alors conseillère politique de son frère, dirigeant du califat, écrit des instructions aux gouverneurs, ou encore débat avec d’autres savants d’Etats étrangers.

Son sens de la diplomatie politique fait d’elle une experte de la médiation de conflits politiques. Elle transmet ensuite ce rôle à ses sœurs Myram et Fatima, ainsi qu’aux femmes d’Usman dan Fodio, Aisha et Hawwa qui oeuvrent aux côtés des califes dans une moindre mesure.

 

Les prémisses de la sororité : le féminisme par l’organisation des femmes par et pour elles-mêmes.

 

Mais cette femme active en politique a ceci d’extraordinaire qu’elle s’engage également pour la réforme sociale et notamment pour l’éducation des femmes. Elle est, en quelque sorte, précurseur de la sororité en fondant la communauté yan-taru, qui signifie littéralement « ceux qui rassemblent, fraternité entre femmes »

Convaincue que l’éducation des femmes est un droit intrinsèque garanti par l’Islam, et non une faveur concédée par quiconque, elle forme vers 1830, un groupe de femmes enseignantes (les jajis) qui voyagent à travers le Califat pour éduquer des femmes dans des maisons d’étudiants. Toutes ces jajis, à leur tour, utilisent les écrits des savants comme Asma’u et d’autres soufis, dont les moyens mnémotechniques facilitaient la mémorisation, pour transmettre le savoir acquis via leurs voyages à travers le Califat. Il s’agit d’un véritable projet éducatif visant à inclure le plus grand nombre, dont les pauvres et ruraux !

Le formidable impact de Nana Asma’u est aujourd’hui encore d’actualité, à l’image des édifices nommés à son hommage. Elle reste une source d’inspiration indéniable pour les femmes musulmanes à travers le monde entier et témoigne de la nécessité de s’éduquer et d’être actif dans la lutte contre les problèmes sociaux, notamment concernant les femmes.

 
Article écrit par Karima
 

Sources :

chnm.gmu.edu
wisemuslimwomen.org
loonwatch.com
margariaziza.com
amazingwomeninhistory.com
gamji.com

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