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Leïla Alaouf, « féministe et heureuse »

Née à Saint-Lô, en Normandie, Leïla a vécu la majeure partie de sa vie à Cherbourg, puis en région parisienne. Elle est militante féministe et antiraciste. Ses parents sont syriens et sa mère est également états-unienne. « Être américaine, c’est surtout cool pour voyager », rit-t-elle. Elle nous explique son parcours atypique, teinté de racisme de sexisme.

 

De la difficulté de trouver sa voie

 

Avec beaucoup d’humilité, elle se confie sur son parcours estudiantin. Lorsqu’elle a dix-huit ans, elle intégre l’école des Beaux-Arts de Cherbourg. « J’ai très vite abandonné, j’avais aucun talent et c’était un milieu raciste et misogyne », se remémore-t-elle. Tous ces bouleversements l’ont amenée à se sentir profondément perdue. Elle décide ensuite de rejoindre son grand-frère en région parisienne, afin de se changer les idées. « Tu veux vraiment être assistée ? », lui lança-t-il. Ce fut un déclic pour Leïla. Par chance, à ce moment-là, il est encore possible de s’inscrire en licence de lettres en octobre, à l’université Paris 8, en Seine-Saint-Denis. C’est une révélation. Elle intègre ensuite un master de lettres modernes, d’études post-coloniales et de genre, à Paris 3. Leïla y apprend beaucoup sur l’Histoire de l’Algérie et de la décolonisation. L’étudiante se rend notamment à un colloque dans le pays de Warda, en compagnie de l’une de ses professeures de l’université. Elle déclare être très touchée par l’impact de celle-ci sur son parcours universitaire.

 

L’un des plus grands tournants de sa vie étudiante fut cependant certainement sa participation au concours d’éloquence Eloquentia, durant sa troisième année de licence, de 2014 à 2015. Elle se rend à sa soirée de lancement, accompagnée de son amie Sofia. « J’étais trop admirative de leur confiance sur scène », avoue-t-elle, encore très introvertie. Leïla souhaite néanmoins dépasser sa peur, bien qu’elle puisse la « tétaniser ». Elle s’inscrit à la formation et elle est sélectionnée à la suite d’un entretien avec le jury. La militante souhaite surtout améliorer ses capacités d’oratrice, elle ne pense absolument pas à participer au concours. Mais il s’avère que cette année-là, les moments de la formation sont filmés. Sur quinze personnes, trois candidat·e·s sont suivi·e·s, dont Leïla. « Les producteur·ice·s de la série Bref, Harry et Anna, étaient très bienveillant·e·s », se souvient-elle. Jusqu’au jour de l’avant-première à Saint-Denis, l’étudiante n’a aucune idée du contenu du documentaire. « J’ai adoré mais aussi détesté, car c’est très dur de se voir à l’écran », confie la quart-de-finaliste. Elle est profondément reconnaissante envers celles et ceux ayant misé sur eux, les considérant courageux·ses de l’avoir choisie alors qu’elle portait le foulard, en ces temps islamophobes. Dans ses discours au concours, nous sentons clairement une âme révoltée.

 

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Crédit : Leïla

 

Le militantisme au cœur de sa vie

 

« Depuis toute petite, je suis convaincue de mériter les mêmes droits que les hommes, même sans avoir toujours exprimé le mot féminisme », avoue Leïla. Cette dernière était souvent qualifiée d’« enfant difficile », parce qu’elle avait du répondant. Ayant toujours eu du caractère, elle ne supportait pas les injonctions. Le point marquant dans son engagement féministe est sûrement l’affaire des femmes dans la mosquée et sa participation, durant cinq  ans, au sein du collectif créé afin de remédier à ce problème, et ce dès ses vingt ans. Leïla a cependant toujours refusé de s’engager au sein d’une association. Elle estime que cela pourrait être contraignant dans son autonomie et dans sa réflexion, préférant demeurer un « électron libre ». Elle participe également à l’écriture de l’ouvrage Voile & Préjugés, alors qu’elle était en pleine rédaction de son mémoire. Son féminisme se ressent aussi beaucoup à la lecture de son blog. « C’est assez bordélique », rit-elle. Elle le crée entre 2011 et 2012, lorsqu’elle a dix-neuf ou vingt ans, au début de la guerre en Syrie. Sa famille étant en danger, ce blog est pour elle une nécessité. « Je ne prétends pas vivre la guerre par procuration », confie-t-elle cependant, très touchée. C’est à ce moment-là qu’elle commence vraiment à s’intéresser aux droits humains et aux libertés individuelles. « J’avais besoin de témoigner », explique-t-elle, durant ce moment où personne ne parle vraiment des massacres en Syrie, avant la fameuse ligne rouge des attaques au gaz chimique.

 

« En commençant à écrire, quelque chose s’est débloqué », révèle-t-elle. Cela lui a notamment permis de tout questionner et de lutter contre le dogmatisme et l’aliénation. « J’admire beaucoup les femmes musulmanes qui sont profondément apaisées comme Asma Lamrabet », révèle Leïla, s’interrogeant quant au lien entre certaines oppressions sexistes et le dogme religieux. Elle regrette également certaines visions étriquées du féminisme. Ce terme lui faisait très peur, notamment parce qu’il est souvent assimilé à la colonisation et au féminisme hégémonique et essentiellement blanc. Elle avait honte de l’utiliser, par peur de ne plus être perçue comme une « bonne musulmane ». Leïla refuse aussi de renoncer au bonheur, sous prétexte qu’elle est féministe. « J’estime avoir le droit d’être épanouie, je veux être féministe et heureuse, je veux tout », déclare-t-elle, déterminée. Malgré son talent d’écriture, elle évoque aussi le syndrome de l’imposteur, qui la fait douter de sa légitimité et avoir peur de publier. Elle peut cependant compter sur le soutien de ses proches.

 

Le pouvoir de la sororité face au bouleversement dû à son évolution vestimentaire

 

« Le voile a fait partie de mon enfance et de toute mon adolescence », considère Leïla, l’ayant porté durant onze ans, dès ses dix ans et demi, ce qui était rare là où elle vivait. « C’était comme porter les talons de ma mère, c’était pour moi un atout féminin mais aussi spirituel », affirme la militante. Après ses vingt ans, cela ne lui convient plus. « Ca a été un tsunami, tout a changé », s’exclame-t-elle.  Ce fut aussi le cas des autres, ayant l’impression que Leïla leur échappait, alors qu’elle demeurait la même personne. « J’avais la sensation que ça ne m’appartenait pas, ça a été dur de le porter, mais aussi de le retirer, on a toujours peur de devoir se justifier », regrette la féministe. Elle déplore aussi les personnes non musulmanes se permettant de féliciter son choix de façon condescendante, car elle estime ne pas avoir besoin de leur « validation ».

 

Malgré certaines critiques, elle a aussi reçu beaucoup de soutien. « C’est ce que je retiens en vérité », insiste Leïla. Elle est aussi profondément reconnaissante envers ses amies, dont Seynabou, rencontrée en licence de lettres, qu’elle qualifie de « coup de foudre amical ». Elle ne lui posa aucune question sur ce choix. Sa « nébuleuse d’amies hyper proches, de frères, de sœurs », dont son époux et Hanane Karimi, lui permettent un soutien émotionnel et psychologique inconditionnel. « Ca m’agace de voir que nous décrivons souvent les femmes comme des rivales, c’est tellement nécessaire de montrer les amitiés féminines », insiste Leïla.

 

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Crédit : Elodie Sempere pour Lallab – Festival Lallab Birthday mai 2018

 

Bien qu’elle ait retiré son voile, les violences islamophobes, sexistes et racistes n’ont pas pour autant disparu. La militante estime qu’elles sont encore plus importantes aujourd’hui. « Je ne les vis pas à la même fréquence, je me sens constamment en danger, ça m’arrive qu’on me traite de pute, qu’on me prenne le bras ou qu’on me suive », déplore-t-elle. Bien qu’elle ait désormais un accès plus facile au monde du travail, qu’elle considère « tout aussi misogyne », elle estime que dans la rue, sa vie de femme est très compliquée. Leïla considère aussi bénéficier d’un White-passing, étant souvent perçue comme une Blanche et non plus comme une Arabe, comme lorsqu’elle portait le foulard, ce qui atténue le racisme, sans pour autant complètement éradiquer l’orientalisme.

 

« Vous l’aurez compris, mon expérience du sexisme ordinaire est quelque peu différente, car elle est indissociable de mon expérience du racisme ordinaire », affirmait cette oratrice à la Maison des femmes. Nous avons hâte de découvrir ses prochains projets, visant à dénoncer toutes ces injustices et à oser concilier bonheur et féminisme, inshAllah.

 

 

Crédit photo à la une : Cheek Magazine

 

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