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Jamila Bensaci : enseignante le jour, poétesse la nuit

 

Concernant la condition des femmes, on est à moitié victime, à moitié complice.
Complexe et sincère, cette affirmation résume bien les écrits de Jamila Bensaci, enseignante de français le jour et poétesse la nuit.
On peut la lire dès à présent sur son blog, « Mes nuits au singulier », et découvrir ses prestations scéniques poétiques lors d’événements tels que les scènes ouvertes Um’Artist ou le Lallab Birthday, le festival féministe de Lallab.
J’ai souvent écrit pour survivre, me libérer d’angoisses, supporter les choses douloureuses que j’ai pu vivre, j’écrivais essentiellement de la poésie. Ça s’y prête bien, tu écris sur le moment ce que tu ressens.

 

Mais c’est avec impatience qu’on attend les sorties prochaines de son roman en cours de finalisation et de sa pièce de théâtre « le Roi des Connards » dont la mise en scène est prévue pour l’année prochaine. 

L’écriture du roman est venue dans un deuxième temps, j’avais besoin d’un peu de maturité en tant qu’artiste, et même en tant que femme pour écrire de manière plus disciplinée et plus cohérente, ne pas rester sur le mode de l’exutoire. Désormais, je ne suis plus uniquement dans l’expression d’une intériorité, mais c’est tout ce que je vois autour de moi, ce qui me ravit ou me révolte, qui est mis au service de l’écriture. 

 

Si pour l’artiste, l’ « expression artistique se suffit à elle-même » et « l’œuvre ne doit pas seulement être didactique », il y a une part d’engagement non-négligeable dans son travail. Cet engagement se comprend aisément lorsqu’on entend Jamila affirmer :

J’ai tendance à mettre l’empathie au centre de mes créations.

 

On ressent d’ailleurs, à la lecture de son blog par exemple, beaucoup de proximité avec ses personnages. Les thématiques abordées collent au quotidien familial vécu par l’auteur ou relaté par ses proches amies ou élèves.

 

Dans la pièce de théâtre, il s’agit de donner à voir « les questions psychologiques et sociales au sein du microcosme de la famille : la relation fraternelle dans les familles maghrébines et le rapport à la mère changeant selon le sexe. Ainsi que la question de la mixité dans les relations amoureuses » .

 

Le roman, qui se veut plus léger dans le style de l’écriture, relate les « histoires croisées de quatre jeunes filles de banlieue qui vont se sauver mutuellement des problématiques sociales et personnelles qu’elles rencontrent par leurs liens d’amitié ».
La relation à la mère est la thématique centrale qui revient en ligne de fond, car pour l’auteure, « c’est le fondement de notre féminité ». 

Ma relation avec ma mère m’a permis de devenir une femme telle que je voulais que je sois une femme, mais aussi de m’affranchir de tous les idéaux qu’elle voulait plaquer sur moi. […] J’aime ma mère plus que tout au monde, mais comme toutes les mères, elle m’a aussi fait du mal parfois et je ne voulais pas perdre cet aspect-là qui fait partie des relations mères-filles. 

 

La condition des femmes de fait, une thématique associée. 

On est beaucoup responsables de la situation dans laquelle on est, […] les femmes passent leur temps à se crêper le chignon. J’avais envie de parler de ça. […] Mais en même temps, il y a beaucoup de femmes qui m’ont aidée voire sauvée. C’est assez contradictoire. Énormément de femmes, plus que les hommes, m’ont tirée vers le haut, m’ont aidée à affirmer ma féminité, m’ont aidée à m’exprimer. Mais dans le même temps, il y a les femmes qui nous tirent vers le bas. Dans la figure de la mère, tu as cette dualité. 

 

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Crédit Lallab : Festival féministe LallabBirthday

 

Enfin, en tant que femme musulmane écrivant des histoires de femmes parfois musulmanes, l’auteure est également révoltée par l’image simpliste diffusée dans les médias et demande à tout un chacun de « regarder les femmes musulmanes, de les regarder vraiment et non pas à travers des lunettes floutées par le filtre médiatique. Juste un regard humain ». Elle affirme que « l’art sera primordial pour redonner à ces femmes la dignité qu’elles méritent ».

Ce que je souhaite, c’est qu’à l’intérieur de la communauté et à l’extérieur, on arrête de dire aux femmes musulmanes comment elles doivent se comporter, qu’on arrête de penser qu’il y a une uniformité. 

 

Dans sa pièce, Jamila Bensaci a eu la « volonté de mettre en scène des personnages musulmans non-uniformes, non voilées, qui ne sont pas caractérisées par leur islamité, il se veut qu’elles soient musulmanes, mais ce sont surtout des femmes. »

J’ai voulu dire qu’au-delà de ce qu’il y a de douloureux, de difficile au nom de soi-disant de l’Islam, de valeurs religieuses, [mon héroïne] n’abandonne pas pour autant sa croyance et ses traditions. Je suis contre les représentations manichéennes. J’ai voulu un personnage qui rejette l’oppression tout en revendiquant sa spiritualité. Et là pour le coup, c’est totalement autobiographique. Je suis révoltée par un islam qui empêche d’être belle, féminine, indépendante, et dans le même temps, je suis attachée à certaines valeurs. 

 

Enfin, l’engagement de Jamila relève aussi de la résistance à la souffrance. 

 

Je considère que l’art, c’est un espace de consolation fantastique quand on souffre. Un ami m’avait conseillé de faire sortir quelque chose de beau de tout ça et c’est vraiment ce que j’ai envie de faire. Les choses douloureuses que je vois, que je vis, qu’on me raconte, face auxquelles je me sens impuissante, c’est horrible de se sentir impuissante face à la souffrance, il reste l’art et j’essaie d’en faire jaillir quelque chose de beau, c’est ambitieux, mais j’essaie. 

 

Pour affronter ses difficultés, la poétesse attend donc la nuit pour se révéler. 

Quand je prie et que je me retrouve seule au beau milieu de la nuit, et que je parle à Dieu, il y a cette certitude, et toujours un doute tout de même, où on est dans une intériorité, une intimité complète. Il y a aussi cette sensation quand je lis un poème qui me touche, qui me plaît, on rentre en connexion avec des choses invisibles. Par exemple, en lisant un poème de Baudelaire, je suis émue, touchée, je saurai pas forcément dire pourquoi, je vais toucher des choses qui sont pas palpables, on parle à Dieu, on a des réponses qui sont pas explicables, visibles, palpables, tout est question d’interprétation et quand on lit un poème, quand on écoute une chanson c’est pareil, on sait pas forcément dire pourquoi, on a des réponses parfois, on a des réponses, pas verbales comme on les attend […] mais je me sens apaisée.

 

 « La prière est de la poésie, le Coran, c’est de la poésie. Le Coran parle et il fait parler. »


Il faudra donc lire les écrits disponibles et attendre les prochains à venir pour découvrir ce que l’artiste a bien voulu partager de ses révélations nocturnes. Et on la remerciera également de nourrir notre imagination qui complétera ce que, délicatement, elle a préféré confier uniquement à la nuit. 

 

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