Search for content, post, videos

Goundo Diawara, la « Sankarette » fidèle à la Cité Rose

Goundo Diawara est CPE à Garges-lès-Gonesse. Militante associative féministe et antiraciste, elle est engagée depuis quelques années aux côtés du Front de mères. Elle revient pour nous sur son parcours, toujours fidèle aux différents combats des quartiers populaires.

 

Une âme sankariste animée par plusieurs luttes

 

« On m’appelle la Sankarette ! », dit-elle en riant, en référence au président révolutionnaire burkinabè Thomas Sankara. Comme lui, Goundo est animée par la soif de Justice et s’inspire des combats du révolutionnaire panafricain pour guider ses luttes. « Sur les questions écologiques, de justice sociale, d’égalité femmes-hommes, de politique : ce n’est pas Thomas Sankara qui était en avance sur son temps, c’est nous qui sommes en retard ». Goundo est ainsi investie depuis 2010 au sein de l’association Road Tree’p, créée en 2008 par son frère Sadia Diawara, qui organise, en partenariat avec des associations locales, des missions solidaires de plantation d’arbres contre la désertification en Afrique. Elle découvre, à travers cela, le combat de Wangari Maathai, militante écologiste kenyane et fondatrice du Mouvement de la ceinture verte. En 2017, Goundo se rendra également au Burkina Faso dans le cadre d’un Road Tree’p et y rencontrera une autre grande figure de la lutte contre la désertification : Yacouba Sawadogo, Prix Nobel alternatif 2018, connu comme « l’homme qui a arrêté le désert ».

blank

Plantation d’un baobab avec Yacouba Sawadogo, Burkina Faso, 2017. Crédits : Road Tree’p

 

A l’instar de Thomas Sankara qui luttait pour les droits des femmes, cette cause est également importante pour Goundo Diawara. Cadette de cinq frères, elle s’est très tôt questionnée sur la place des femmes dans la société. Dans son travail de CPE, elle met ainsi un point d’honneur à essayer de cultiver l’ambition des jeunes filles, notamment à travers la rencontre de personnalités telles qu’Aya Cissoko ou encore Amandine Gay : « elles sont toutes les deux venues à la rencontre de nos élèves pour parler de leur parcours, leurs réussites et leurs œuvres, et ainsi montrer qu’aucun domaine n’est interdit aux femmes ! ». Goundo anime par ailleurs avec plusieurs collègues un club d’éducation à l’égalité filles-garçons au sein de son collège. Sous la forme d’un atelier de discussion et de réflexion ouvert à tout·e·s, les élèves débattent, font des recherches sur les femmes qui ont marqué l’Histoire, analysent la perception des femmes dans la société à travers des vidéos ou des contenus publicitaires. « C’était l’idée d’une collègue professeure d’histoire-géographie. Mais ce club n’a pas été créé parce que nos élèves seraient plus misogynes qu’ailleurs. Il s’agit d’un conditionnement de la société auquel ils n’échappent pas », insiste-t-elle.

 

Goundo a par ailleurs fait ses premières armes de militante antiraciste au sein de la Brigade Anti-Négrophobie. « J’ai beaucoup appris aux côtés de Franco Lollia, porte-parole du mouvement ». Dès 2005, l’adolescente de 17 ans s’interroge sur le racisme, profondément choquée par l’incendie du boulevard Vincent Auriol, dans lequel 17 personnes ont péri, dont 14 enfants. Elle se rend au procès six ans plus tard, se sentant très concernée par cette affaire. « Ca a été un électrochoc ». Dans la continuité de son combat antiraciste, Goundo s’engage quelques années plus tard contre les violences policières et le contrôle au faciès. Avant de devenir CPE, Goundo était assistante de production dans l’audiovisuel. Elle contribue en 2011, toujours aux côtés de son frère Sadia, au tournage du long-métrage La Cité rose, sorti en salles en 2013. « La cité rose, c’est là où je suis née. Le héros, Azize Diabaté, est d’ailleurs mon petit voisin que j’ai emmené au casting », rappelle t-elle, nostalgique. Si la jeune passionnée de cinéma a changé de voie professionnelle, elle garde un pied dans ce domaine à travers la société de production DiversyFilms en tant que productrice associée, qui est derrière la production du film Mon frère, sorti en salles le 31 juillet 2019. « Notre ambition est de conter nos propres histoires, d’avoir notre propre cinéma, un cinéma qui parle de la réalité de nos vies, dans les quartiers et ailleurs ». Le film aborde divers sujets autour de la violence mais questionne aussi la masculinité. Le rappeur MHD y joue le rôle d’un jeune sans histoire, préparant son bac, accusé de parricide. Il est envoyé dans un centre éducatif fermé, auprès d’autres jeunes hommes s’affirmant tous de manière différente, y compris de façon violente. La CPE se sent très concernée par la question du lien entre violence et masculinité. Elle remarque que 80 % des élèves sanctionné·e·s dans les établissements scolaires sont des garçons. « Quelque part, c’est comme si l’institution participait à labelliser les garçons comme des petits voyous, comme si la masculinité était forcément synonyme de transgression. Nous devons mettre en perspective tout ça et trouver d’autres moyens d’agir. »

 

blank

Les comédien·ne·s et producteurs·rices du film « Mon frère » en juillet 2019. Crédits : DiversyFilms.

 

Le rôle essentiel des CPE

 

Goundo, qui travaille auprès de jeunes vivant dans l’un des quartiers les plus défavorisés du Val-d’Oise, observe chez eux une certaine auto-censure liée à leurs origines sociales. Certain·ne·s d’entre eux souhaitent par exemple arrêter les études le plus vite possible, afin de contribuer à subvenir rapidement aux besoins de leur famille. « C’est de la sociologie de base, mais avoir un enfant qui fait 5 ans d’études peut représenter une vraie difficulté pour une famille, car pendant ses études, l’enfant en question peut difficilement contribuer aux charges familiales ». C’est l’une des raisons pour lesquelles elle ne croit pas au fameux adage selon lequel « quand on veut, on peut » : « Il ne pèse pas sur tout le monde les mêmes impératifs. La volonté est essentielle, certes, mais la précarité et les discriminations font qu’on ne peut pas toujours, ou en tout cas non sans mal ». Elle tente cependant de fournir à ses élèves des outils afin de les guider vers une pluralité de choix, pour leur avenir professionnel.

 

Goundo déplore également une certaine forme racisme au sein de l’institution scolaire : « Le racisme peut passer par les personnels, mais aussi par les contenus d’enseignements, dont certains sont très problématiques. Par exemple, pour un·e jeune Noir·e ayant grandi en France, il est difficile d’avoir un rapport sain à son Histoire quand, à l’Ecole, les seules manières de l’aborder sont le fameux tryptique esclavage/colonisation/famine. Comme s’il n’y avait rien eu avant, et comme si pendant il n’y avait pas eu de résistances, de luttes. Tout cela participe à altérer la construction identitaire des jeunes issu·e·s de l’immigration, notamment post-coloniale ». La CPE incite donc les parents à ne pas hésiter à transmettre leurs cultures, leurs croyances, leurs langues et leurs mémoires. « Il est important de replacer les enfants dans une lignée et dans l’Histoire globale du monde ». La CPE a également conscience que sa présence dans un établissement scolaire en tant que femme noire n’est pas anodine, en termes de représentation : « Je pense que, quelque part, c’est aussi rassurant pour des jeunes filles d’avoir quelqu’un qui leur ressemble dans un espace comme celui-là. Pouvoir parler de nos cheveux crépus, de nos cultures d’origine, de l’expérience de grandir dans un quartier… ». Certain·e·s parent·e·s d’élèves se sentent d’ailleurs plus à l’aise avec la CPE. « Même si je représente l’institution scolaire, les parents ouest-africains se sentent facilement proches de moi parce qu’ils savent que Diawara ça vient de leur région ». Cela les aide à ne pas se sentir illégitimes, dans un monde où certain·e·s parent·e·s peuvent facilement être jugé·e·s pour leurs tenues, y compris le foulard. « J’ai grandi avec cet héritage familial, je connais ces codes, l’objectif est de se comprendre, toujours dans l’intérêt des élèves. Donc il est évidemment important de recevoir tout le monde et de ne stigmatiser personne, que ce soit pour un foulard, un accent, un pagne ou que sais-je ».

 

Le Front de mères, une opportunité concrète pour améliorer le sort des enfants

 

blank

Goundo Diawara (3ème position à partir de la gauche), auprès de Fatima Ouassak (3ème position à partir de la droite) lors de la journée du 8 mars 2019 organisée par le Réseau Classe/Genre/Race. Crédits : Réseau Classe/Genre/Race.

 

En 2018, la CPE rejoint le Front de Mères, dont elle est aujourd’hui la secrétaire nationale. Il s’agit d’un syndicat de parent·e·s d’élèves de quartiers populaires. Cet engagement n’est cependant pas réservé aux parent·e·s, toutes les personnes concernées par les problématiques des quartiers populaires, « différentes de celles du XVIème arrondissement de Paris », peuvent s’y engager. Ce syndicat a notamment organisé des rencontres autour de la répression des mouvements lycéens contre Parcoursup, tout en prônant l’idée de « parent·e·s boucliers » contre la répression de leurs enfants. Goundo estime qu’il est « plus que nécessaire d’associer un maximum les parent·e·s là où les scolarités sont les plus fragiles », suite au confinement. Ainsi, la plupart des mères ayant contribué à fonder ce syndicat éduquent leurs enfants en Seine-Saint-Denis, notamment à Bagnolet ainsi qu’à Montreuil. Goundo espère également que plusieurs collectifs du Front de mères pourront se structurer dans toute la France. L’ouvrage La puissance des mères de Fatima Ouassak, cofondatrice de ce syndicat, est d’ailleurs paru le 27 août dernier. « Nous travaillons autour de cinq thématiques : la transmission des langues, mémoires et héritages culturels, la lutte contre les inégalités scolaires, la lutte contre les violences policières, l’écologie populaire ainsi que la lutte contre les violences interquartiers ». Goundo est très fière du travail accompli par le syndicat, « tourné vers les plus jeunes, l’avenir en construction ». Elle insiste également sur l’importance accordée aux enfants durant leurs évènements. Elle se souvient, par exemple, de l’événement de rentrée 2018 du Front de mères, durant lequel des ateliers dédiés aux enfants ont été prévus en parallèle des conférences et temps d’échanges entre parent·e·s. « Ce sont des événements très vivants, nous n’empêchons pas les enfants de se mouvoir, de danser, d’exprimer leur créativité, de s’approprier totalement les espaces et même de prendre le micro s’iels le souhaitent ! ». De plus, le Front de mères vient de lancer une campagne d’adhésion et prépare actuellement les élections de représentants de parents d’élèves d’octobre 2020 avec des collectifs locaux de parents. La CPE estime qu’il n’y a qu’en s’organisant et en élaborant des stratégies collectives en matière d’éducation et de transmission que les lignes pourront bouger dans les quartiers populaires.

 

Goundo Diawara symbolise ainsi parfaitement la symbiose entre l’éducation, le cinéma et la lutte contre différentes inégalités. Elle rappelle d’ailleurs, pour expliquer son sens de la solidarité, ce hadith, une parole du prophète, que la prière d’Allah et Son Salut soient sur lui, au centre de son engagement : « Aucun·e de vous n’aura vraiment la foi tant qu’iel ne voudra pas pour son frère ce qu’iel veut pour lui-même ».

 

Crédit photo image à la une : Goundo Diawara.

Diffuse la bonne parole