Fatma Torkhani, la voix arabe tentant de créer des ponts

par | 12 avril 2020 | Portraits

Fatma est journaliste. Après des études d’histoire, elle décide de questionner nos différentes expériences de l’arabité, dans son podcast Arabia Vox.

 

De Tunis à Bondy

 

Née à Tunis, Fatma déménage en France à 8 ans. Se définissant comme la “benjamine chouchoutée”, très bien entourée par une famille semblant joyeuse, elle ne ressentait pas les difficultés dues au contexte politique de son enfance. “C’était la dictature, la corruption atteignait des sommets, mon père trouvait peu de travail”, explique-t-elle. “Le matin, on devait chanter l’hymne national et vanter les mérites de Ben Ali, comme sauveur de la patrie”. Fatma me montre également son auriculaire. “Tu vois, ce doigt est un peu tordu, parce qu’un prof horrible me tapait dessus”. Elle n’aurait ainsi jamais pensé détenir un jour un master, traumatisée par l’école. Son père, très intéressé par la politique, finit par perdre espoir concernant l’avenir de son pays. Il ne supportait plus les images de propagande, les nombreux prisonniers politiques et le parti unique de Ben Ali. Il décide donc d’aller travailler en France durant un an, avant de ramener petit à petit sa femme et ses 4 enfants par le biais du regroupement familial. “C’était très dur, je lui avais mis une photo de moi dans sa poche pour qu’il pense à moi”, se souvient Fatma. “On arrivait par petit wagon, j’ai donc vécu un an à Pantin sans ma mère, elle me manquait énormément”. Une fois en France, Fatma doit faire face à la barrière de la langue. Elle a très peu appris le français en Tunisie, malgré le fait que cette langue demeure très importante en raison du passé colonial. Elle a donc dû intégrer une classe d’initiation à l’école (CLIN), en compagnie d’autres enfants immigrés ne parlant pas français. Elle apprend rapidement à le parler, tout en étant très complexée par son accent. “Pendant longtemps, je n’arrivais pas à prononcer la lettre u, j’ai subi beaucoup de moqueries, on m’appelait la ‘blédarde’, la ‘sans-papier’, c’est encore plus douloureux quand ça vient d’enfants d’immigrés nord-africains”. Elle finit par quitter Pantin pour Bondy, où elle vit encore aujourd’hui.

 

De Carrefour à la Sorbonne

 

Fatma obtient un bac L option théâtre, apprenant toujours les monologues les plus longs des tragédies grecques, afin d’améliorer sa pratique du français. Au sein de son immense lycée se trouvait un théâtre et Fatma pouvait exposer devant un public extérieur à son établissement, en partenariat avec la maison culturelle de Bobigny. Passionnée, elle décide d’intégrer la licence arts du spectacle à Nanterre. Cependant, elle ne supportait pas le fait que ses camarades soient étonnés de son excellent niveau en tant qu’immigrée du 93. En parallèle de ses études, Fatma était caissière à Carrefour. Elle estime se sentir plus proche de ses collègues du supermarché que de ses camarades de l’université. Fatma finit par quitter ses études au bout d’1 semestre, afin de travailler durant 2 ans à Carrefour. Cela lui a permis de découvrir un autre monde et de gagner de l’argent. Néanmoins, Fatma considère que son cerveau était en veille et qu’il était “épuisé d’être non stimulé”. Suite au licenciement injustifié de son collègue et aux encouragements de son ancienne professeure d’histoire, faisant souvent ses courses dans ce supermarché, Fatma finit par intégrer la licence d’histoire de Panthéon-Sorbonne. “Ma famille était très contente, j’étudiais comme Bourguiba à la Sorbonne”, rit-elle.

 

Sorbonne. Crédit : Sorbonne

 

Elle se sent très épanouie dans le centre Tolbiac. Fatma estime que cela l’a beaucoup aidée à penser contre elle-même et à changer radicalement son point de vue. Néanmoins, l’étudiante avait peur de correspondre au cliché arabe. Elle tentait de s’assimiler dans ses choix de cours, refusant de prendre les options sur le monde arabe. “En histoire médiévale, je préférais étudier les Carolingiens que les Abbassides”. Elle reprend cependant des cours d’arabe, tout en commençant à écrire des articles. Elle rédige des reportages, des interviews ainsi que des critiques de théâtre. Elle effectue également un stage à Orient XXI. Fatma se lasse néanmoins de l’université en master. “On dirait un gros coup de balai qui passe, ça devient très élitiste”. Durant sa 1ère année de master en Histoire et Audiovisuel, Fatma effectue un mémoire sur la médiatisation du groupe Mashrou’ Leila en France. Le documentaire Ouvrir la voix d’Amandine Gay l’a incitée à se libérer de la crainte de correspondre au stéréotype de l’Arabe et de choisir un sujet relatif au monde arabe. Ce groupe l’intéresse particulièrement, puisqu’il représente différentes choses, à l’instar des LGBTQ+ dans le monde arabe ou encore la catégorie “world music”. Cette expression signifie tout et n’importe quoi pour Fatma. “Dans cette catégorie sont classées des musiques bretonnes, issues du continent africain et des artistes français chantant en anglais”. Elle apprécie le fait que ce groupe arrive à mêler “la mondialisation artistique et son identité, son héritage”. Elle effectue également un stage au sein de l’émission 28 minutes sur Arte, durant le dernier semestre de son master. Inspirée par le podcast LSD de France Culture, elle décide finalement de lancer Arabia Vox sur les réseaux sociaux.

 

Arabia Vox, un projet questionnant l’arabité

 

 

Arabia Vox. Crédit : Arabia Vox

 

Fatma a beaucoup observé ses collègues durant ses stages, afin d’apprendre à utiliser le matériel nécessaire pour nous faire profiter de son podcast. Elle a passé tout l’été à s’entraîner, notamment en enregistrant des interviews de sa sœur afin de tester le micro. “Je dormais à 3 heures du matin et dès que je me réveillais, je me remettais dessus”. Concernant le générique, elle a hésité entre le poème Je suis arabe du palestinien Mahmoud Darwich, “la référence suprême”, la grande chanteuse algérienne Warda et Lil Watan de Mashrou’ El Leila. Elle finit par choisir ce groupe, leur chanson évoquant le faux patriotisme justifiant la négation des libertés. Fatma n’a pas l’habitude d’être exposée, elle avait donc très peur qu’on se moque d’elle. La journaliste tient à une diversité de profils, concernant le genre ou les origines. Elle n’invite que des personnes inspirantes des milieux artistiques, associatifs ou encore des journalistes, faisant “bouger les lignes”. Fatma souhaitait produire un contenu accessible, dans lequel les concerné·e·s pouvaient exprimer leur propre vision de l’arabité. “Dans le monde arabe, tu peux te sentir amazigh (berbère), juif, chrétien, je voulais que l’on puisse déconstruire ce que l’on vit et surtout, dire que nous pouvions nous sentir plein de choses à la fois”. Fatma souhaitait que ce ne soit pas académique, ce qui n’empêche pas d’aborder certaines notions, telle que l’ “arabité relative” exprimée par la franco-syrienne Leïla Alaouf ou encore le fait d’être “arabo-maghrébin”, comme le disait le franco-tunisien Skanderous, sur Arabia Vox. “Je voulais quelque chose de vivant et le témoignage apporte une force immense”, explique-t-elle. Ce projet est très important pour Fatma, se sentant à la fois “tunisienne, arabe, berbère, africaine et méditerranéenne”. Elle regrette qu’en Tunisie, l’héritage berbère, pourtant immense, soit invisibilisé.

 

Vous pouvez donc suivre le travail de Fatma sur les réseaux sociaux et nous vous invitons vivement à écouter son podcast, afin de mieux saisir cette “arabité relative” que nous sommes nombreux·se·s à vivre, dans notre complexe diversité, selon nos pays d’origine et les pays où nous vivons. Nous souhaitons beaucoup de succès à Fatma pour ses prochains projets, inshAllah.

 

Crédit photo image à la une: Fatma Torkhani

Diffuse la bonne parole

Option Avantages Inconvénients

Dialogue interne

Rapide, préserve les relations si fonctionne Risque de non-résolution
Saisine des RH/DRH Trace écrite, procédure encadrée Dépend de la bonne volonté de l’entreprise
Saisine auprès du  Défenseur des Droits Gratuit, spécialisé Procédure pouvant prendre du temps
Action en justice Peut obtenir réparation Long (1 à 3 ans), coûteux, peut être source de stress.

Votre santé mentale avant tout
Les procédures contentieuses peuvent être longues, pénibles et éprouvantes. Nous avons conscience que bien des entreprises ne respectent pas rigoureusement la législation, et interdisent abusivement le port du foulard. Si nous soutenons, et saluons le courage de toutes celles qui portent ces affaires en justice, nous avons conscience que le coût moral, psychologique, de ces procédures est important. Vous n’avez aucune obligation morale d’agir pour faire valoir vos droits, même quand vous savez qu’ils ont été bafoués. 

Bibliographie pour approfondir 

Code du travail

 

Code pénal

Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000032968676


Cour de cassation

  • Ass. plén., 25 juin 2014, n° 13-28.369 : Clause de neutralité et discrimination indirecte
  • Ch. soc., 22 novembre 2017 : Limites de la clause de neutralité dans l’entreprise
  • Ch. soc., 14 avril 2021, Pourvoi n° 19-24.079 : Gêne clientériale non légitime

Cour de justice de l’Union européenne

  • Grande chambre, 14 mars 2017, affaires C-188/15 et C-157/15 : Neutralité et signe religieux au travail

Défenseur des Droits
Ressources et saisine gratuite en cas de discrimination
https://www.defenseurdesdrots.fr

Lallab
Accompagnement spécifique et ressources sur la laïcité et les discriminations
https://lallab.org

Ministère du Travail
Informations sur les droits des salariés et laïcité en entreprise
https://travail-emploi.gouv.fr


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