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Busra Doner, la reine du collage

Busra est une jeune artiste et étudiante âgée de 23 ans. Née en Turquie, elle vit en France depuis trois ans. Elle nous explique sa passion pour l’art du collage ainsi que son amour pour la littérature russe et turque.

 

L’art du collage comme thérapie

Busra a grandi en Turquie, à Izmir, ville connue pour sa diversité culturelle, ayant été sous le contrôle de la Grèce de 1919 à 1922. La jeune femme quitte sa ville natale à 18 ans, afin d’étudier la sociologie à Istanbul, au sein de l’université francophone de Galatasaray. Elle y apprend le français, ce qui lui a permis d’étudier à la Sorbonne. Désormais, Busra a pour objectif de consacrer une année entière à l’apprentissage de la langue russe, à l’Institut National des Langues et Civilisations Orientales (INALCO). « Mon intérêt pour la Russie a débuté par la littérature, notamment par le biais de Dostoïevski ou encore Andreï Platonov ». Busra est fascinée par l’influence de la doctrine orthodoxe au sein des différentes formes d’art en Russie, à l’instar du cinéma, de la littérature et de la musique. Elle découvre ainsi le réalisateur soviétique d’origine arménienne Sergueï Paradjanov, pratiquant aussi l’art du collage, alors qu’elle est encore lycéenne. Durant son enfance, Busra adorait dessiner en compagnie d’une amie, qui a commencé à pratiquer le collage. « Lors de ce moment précis, je me suis rendue compte que l’art pouvait aussi exister sous cette forme, je ne l’avais jamais su auparavant ». Fascinée par Sergueï Paradjanov, Busra se demandait également : « s’il pratique le collage, pourquoi ne pas le faire, moi aussi ? ».

 

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Busra et son sac INALCO. Crédits : Shehrazad

 

Cet art lui semblait très accessible, d’un point de vue matériel : Busra utilise généralement des magazines trouvés dans la rue. Elle n’hésite pas non plus à demander à ses ami·e·s de lui en fournir s’iels en ont et qu’iels ne les utilisent pas. « En Turquie, les collages me permettaient de m’amuser avec l’Histoire de mon pays ». Néanmoins, Busra évoque certains changements suite à son cheminement artistique. « Mes collages ne sont plus explicitement politiques. Je demeure évidemment influencée par la politique, cependant, mes collages sont plus symboliques, plus ésotériques ». Le collage est devenu beaucoup plus important à ses yeux depuis qu’elle vit en France. « Je me suis sentie très seule et j’étais très nostalgique. La Turquie me manque beaucoup. Je me suis mise à écouter des chansons turques que je n’écoutais jamais lorsque je vivais là-bas », rit-elle. « Les collages me servent donc à refléter ma nostalgie, ma solitude, ma manière de voir le monde et cela me permet aussi de rire de lui ». Busra perçoit donc le collage comme une « thérapie ». Lorsqu’elle en commence un, elle le termine forcément, trouvant désagréable ce sentiment d’inachevé. Cela lui coûte donc entre deux et cinq heures, mais également quelques petites toiles trouvées chez Action, lorsque les cartons dans la rue sont fragiles. « J’aimerais également pratiquer le collage sur d’autres matériaux, tels que le verre, les assiettes ou encore les miroirs afin de profiter des jeux de réflexion ».

 

 

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Affiche de l’exposition de Busra Doner au restaurant Black Pide. Crédits : Elif Doner

 

L’art est ainsi omniprésent dans la vie de Busra, songeant parfois à consacrer exclusivement ses études à l’art plastique. « Parfois, je considère que je devrais m’engager dans une véritable carrière artistique, acquérir des connaissances académiques et théoriques sur le sujet, pourtant, tout ce que je produis est issu d’une démarche 100 % intuitive, je rassemble simplement ce qui me plaît ». Busra définit l’art comme le fait de créer une sensation de beauté. « J’aimerais faire sentir aux spectateur·trice·s que je suis heureuse de voir le monde, de profiter de sa beauté et d’en produire une, de façon harmonieuse ». Elle déplore ainsi le fait que des artistes professionnel·le·s de collage méprisent certaines façons de pratiquer cet art. « Au sein des collages très traditionnels, il est commun de retrouver des images accompagnées d’un mot ou d’une phrase. Lorsque tu observes ces collages, tu as l’impression d’avoir fini une histoire ». Néanmoins, Busra revendique le fait de ne pas pratiquer le collage de cette manière. « Pour les artistes les plus traditionnel·le·s, mes collages n’ont aucun sens. Pourtant, j’estime que les images détiennent leur propre langage qui influence le processus de réception. J’ai produit le collage, je l’offre à vos interprétations. Je ne peux pas encadrer vos pensées et c’est ce qui m’intéresse dans l’art ». Désormais, les oeuvres de Busra sont très liées à sa féminité ainsi qu’aux différentes conditions féminines, comme l’illustre son court-métrage. Elle a également pu exposer ses oeuvres en juillet, au sein du nouveau restaurant kurde et turc Black Pide, dans le IXème arrondissement de Paris. Cette exposition se nommait « Les intuitions ». Busra rêve également d’illustrer des ouvrages pour enfants.

 

 

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Un collage de Busra. Crédits : Busra Doner

 

La poétesse Didem Madak, au centre de sa vie

Busra affirme ne pas se sentir représentée par les mouvements féministes en France. « Pour les Turques ou encore pour les femmes ayant une culture similaire à la mienne, nous avons d’autres soucis. J’estime que le capitalisme est le fruit de la civilisation européenne et qu’en tant qu’Européen·ne, tu bénéficies forcément du capitalisme et de l’oppression des minorités ». Elle refuse donc qu’il y ait un « porte-parole des opprimé·e·s ». « Nous pouvons nous défendre nous-mêmes, construire notre propre féminisme. Nos paroles sont crédibles, nous devons être les actrices de nos propres combats, je considère que cette radicalité est nécessaire afin de faire bouger les lignes ». Elle estime que la façon dont on va militer peut être particulièrement nocive, revenant finalement à accepter une domination. « Pour quelle raison aurais-je besoin de me défendre avec la légitimité d’une personne privilégiée ? Elle n’est pas dans ma peau ». Ainsi, Busra propose plutôt d’apprendre à écouter les personnes s’exprimant sur l’oppression qu’elles subissent, ce qui nécessite le fait d’apprendre à se taire. « Moi-même, j’ai la chance d’étudier en Europe, je ne vais donc pas parler à la place des femmes kurdes en Turquie par exemple. Nous ne vivons ni les mêmes souffrances, ni les mêmes défis ». Busra considère ainsi que la meilleure manière de soutenir des opprimé·e·s est de ne pas mal interpréter l’autonomisation de leur propre lutte. « Certaines femmes rencontrent des problèmes auxquels nous ne sommes pas confrontées. Tout le monde a le droit de se défendre. Évoquer un supposé séparatisme parce que des personnes dénoncent ce qu’elles subissent, c’est foncièrement cruel ». Ainsi, Busra est plutôt inspirée par des femmes vivant dans les pays du Sud, à l’instar de l’écrivaine brésilienne, juive et d’origine ukrainienne Clarice Lispector, ayant vécu l’exil. « Sa vie était tragique. Des antisémites ont violé sa mère durant un pogrom et la syphilis l’a rendue malade jusqu’à sa mort ». Busra admire également l’écrivaine mexicaine Elena Garro, ayant beaucoup écrit sur le racisme ainsi que la marginalisation des femmes dans son pays. « Elle est très critique à l’égard du mythe national mexicain, comme je le suis vis-à-vis de celui turc ».

 

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Didem Madak. Crédits : BirGün

 

Busra demeure néanmoins avant tout marquée par la poétesse turque Didem Madak. Elle affirme que ses poèmes ont beaucoup influencé les recherches féministes concernant la littérature en Turquie. Ses écrits sont très liés à la condition féminine. « Dans l’un de ses poèmes, elle effectue son propre jugement imaginaire, affirmant : “si vous me pendez, faites-le avec la bretelle de mon propre soutien-gorge” ». La poétesse a perdu sa mère à 13 ans, suite à un cancer. Elle finit par étudier le droit à Izmir, alors âgée de 19 ans, avant de cesser ses études en raison de son mariage avec un étudiant en philosophie. Suite à son divorce, Didem Madak part vivre à Istanbul, où elle enchaîne plusieurs travaux difficiles et purement alimentaires. « C’est pour ça que je m’identifie à elle », rit Busra. La poétesse vivait en effet seule dans un sous-sol lugubre. « Durant trois ans, Didem portait le foulard et on sent d’ailleurs l’influence du mysticisme islamique au sein de ses écrits ». Didem affirmait dans l’un de ses poèmes vouloir « embrasser avec ma bouche, avec laquelle j’ai bu du vin, le front avec lequel je me prosterne ». Sa vie était incroyablement solitaire, à tel point qu’elle contait ses problèmes à la photo de sa mère. Cette dernière se prénommait Füsun, signifiant « magique » en turc et en persan. « Didem a donc adopté le stigmate de la sorcière, de ces femmes que l’on chasse ». Puis, la soeur de la poétesse, professeure de littérature, a permis à Didem de gagner un prix, suite à l’envoi de ses poèmes à un magazine littéraire. Elle a ainsi repris ses études en droit. Ses poèmes étaient lus par des prisonnier·e·s politiques, dont son futur mari, rencontré par hasard sur la place Taksim à Istanbul. Elle finit par disparaître en 2011, suite au même cancer que sa mère, alors que sa fille était âgée de 3 ans. « Elle est devenue l’héritière du destin de sa mère et elle affirmait à son enfant : “ma fille, je suis devenue poétesse suite à la tristesse causée par la perte de ma mère, ne deviens pas poétesse parce que je meurs”. Elle n’a pas hésité à se brûler avec son propre feu ». Busra aimerait donc rendre hommage à cette femme, par le biais des collages.

 

L’artiste organisera sûrement d’autres expositions. En attendant, il est toujours possible de suivre ses oeuvres sur Facebook et de lui souhaiter un grand succès dans ses études, mais aussi dans sa carrière artistique, inshAllah.

 

Crédit image à la Une: Shehrazad

 

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