Azzelige Amália, l’artiste qui met humour et politique en symbiose

par | 14 octobre 2018 | Portraits

Azzelige Amália, qui a repris des études en histoire, est également une grande artiste. Son site nous fait d’ailleurs très bien ressentir à quel point l’art et l’histoire habitent tout son être. Elle nous raconte son parcours atypique, entre différents mondes, et les raisons qui l’incitent à pratiquer un art politique.

 

L’harmonie entre plusieurs milieux méditerranéens

 

Son pseudonyme résume parfaitement son identité. « Le zellige est un clin d’œil à cet art islamique omniprésent au Maroc, mais aussi au Portugal, en tant qu’azulejo, » explique-t-elle. Le zellige, en tant que représentation symbolique du divin, porte l’héritage islamique. Mais il rassemble en fait parfaitement les éléments artistiques marocains et portugais qui constituent la personnalité de la dessinatrice. « Il s’agit d’un trait d’union entre mes différentes racines, » comme nous l’indique également le prénom Amália, choisi en hommage à l’une des plus grandes chanteuses portugaises de fado, la fadista Amália Rodriguez. « C’est l’équivalent portugais d’Edith Piaf, » selon l’artiste, qui « l’aime énormément », car elle incarne le plaisir de la nostalgie, la saudade. « Cela a beaucoup compté dans ma construction personnelle, il s’agit de l’un des moyens par lesquels j’ai pu m’approprier la culture portugaise. »

Azzelige Amália a grandi entourée de ses grands-parents et de sa mère portugais·e·s, mais aussi auprès de son père marocain, dont la mère était juive et le père arabe yéménite. Le rapport de son père au royaume chérifien est différent de celui de sa famille maternelle vis-à-vis du Portugal. Le père d’Amália a plutôt connu une assimilation culturelle. « On ne parlait pas arabe à la maison, mes grands-parents n’étaient pas du tout religieux, je n’ai donc pas reçu l’éducation archétypale de la famille maghrébine, » confie-t-elle. En revanche, dans sa famille portugaise — au sein de laquelle l’artiste estime avoir essentiellement évolué — « on parlait portugais, on mangeait portugais, on respirait portugais ».

 

Le dessin, un besoin difficile à assumer

 

Ainsi, son identité est multiple. « Ma famille maternelle est chrétienne, mais je me suis convertie à l’islam. » Cela se ressent beaucoup dans son art. Amália dessine depuis son plus jeune âge. Lorsqu’elle se convertit, l’artiste pense que le fait de dessiner est haram (illicite). Elle s’interdit donc toute pratique durant quelques années. « J’ai pris conscience du fait qu’il s’agissait d’un besoin profond, d’une partie de moi, c’est revenu viscéralement. » C’est après avoir réalisé qu’elle n’a conservé aucun dessin depuis sa tendre enfance qu’Amália décide d’enregistrer ses productions de façon immatérielle. Elle utilise pour cela Facebook, sans être totalement convaincue par ce média, comme « moyen de garder une trace ».

 

L’incroyable univers d’Azzelige Amália. Crédit : Azzelige Amália
 

Cependant, la dessinatrice souligne qu’il est difficile de rester authentique sur les réseaux sociaux. Elle y publie ses dessins, depuis deux ans, sans utiliser les publicités. « Je suis dépendante des likes, même si c’est triste à dire. » Facebook exerce en effet une pression sur les utilisateurs, les incitant régulièrement à utiliser certains sponsors afin que leurs publications soient davantage visibles sur le fil d’actualité des internautes. L’artiste déplore le fait que l’utilisation des réseaux sociaux nécessite d’apprendre à être « un bon community manager ». « Je m’aperçois que je tente souvent de trouver les bons hashtags, je trouve ça ridicule mais je suis obligée de vivre avec mon temps, » rit-elle. Amália reconnaît que la tentation de produire des choses plus « mainstream » est parfois présente, dans l’espoir de gagner plus d’argent. Cela n’est pas évident à gérer, quand il faut payer le loyer, mais ne pas y perdre son âme…

C’est pourquoi les retours positifs valent pour Azzelige Amália « tout l’or du monde ». Elle garde par exemple un bon souvenir d’un message très chaleureux d’un chercheur au CNRS, qui lui propose de la rencontrer autour d’un verre pour échanger sur son art. Elle trouve aussi incroyable de recevoir des commandes de personnes ne vivant pas en France. Considérant faire partie de la « génération Zara et H&M », la dessinatrice estime que nos « goûts sont complètement déterminés » et que nous en sommes de plus en plus dépossédé·e·s. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles elle souhaite que son art s’affiche sur des vêtements. Amália souhaiterait proposer des créations ayant plus de sens. Elle évoque avec beaucoup d’émotion ces beaux moments, quand des inconnu·e·s lui sourient dans la rue, après avoir observé ses dessins sur ses sacs, par exemple. « Parfois, j’ai l’impression d’être seule dans mon délire, mais lorsque je vois que mes gribouillages parlent aussi à d’autres personnes, c’est un réel bonheur, c’est juste immense ». Elle veille à ce que les supports de ses créations soient produits en Europe.

 

La politique, fil conducteur de ses créations

 

« Je me découvre à travers Azzelige Amália, » confie-t-elle. Sans se poser de question, elle dessine, et sa production contient toujours un message politique. Il s’agit du « fil conducteur » de ses illustrations. « Ça vient tout seul, ça m’habite. » C’est ainsi que nous retrouvons des représentations de Manuel Valls, Alain Finkielkraut ou encore Elisabeth Badinter, accompagnées d’extraits de titres de rap. Par le biais de ses créations, Amália espère faire passer plusieurs messages. Elle a par exemple dernièrement produit plusieurs dessins se moquant des injonctions au corps parfait, le fameux « summer body », le corps que l’on peut assumer en maillot de bain, en été. On y voit de la cellulite, des poils, des varices et des vergetures. « J’aimerais que les personnes puissent prendre du recul et que les vêtements puissent être des outils politiques pour se moquer de ces pressions sociales. » Amália déplore les répercussions psychologiques de ces injonctions, qui peuvent entraîner des troubles du comportement alimentaire, notamment chez les adolescentes.

 

Manuel Valls et des extraits de Humble, de Kendrick Lamar. Crédit : Azzelige Amália
 

L’artiste estime être parfois incomprise, voire exclue. « On m’a déjà dit que je n’étais pas arabe. On dirait que le fait d’avoir des sedaris (canapés marocains) chez soi permet de détenir une carte de membre ; on n’accepte pas que l’on puisse avoir le cul entre plusieurs chaises. » Ainsi, l’artiste regrette les nombreuses injonctions touchant à l’identité, qui compliquent beaucoup les choses pour les métis·se·s, qui existent pourtant « depuis la nuit des temps ». Ce même souci se pose vis-à-vis de la religion. Elle considère que l’on attend beaucoup des musulman·e·s. « S’iels ne sont pas considéré·e·s comme orthodoxes, alors iels peuvent être soupçonné·e·s d’être de faux·sses musulman·e·s. » Elle déplore aussi que les femmes musulmanes soient hypersexualisées par certain·e·s non-musulman·e·s, pour être par ailleurs considérées comme les « plus grandes pécheresses » si elles ne correspondent pas totalement au modèle de chasteté fantasmé par certain·e·s musulman·e·s. Les musulmanes vivraient ainsi des injonctions contradictoires, subissant le racisme, mais aussi plusieurs « éléments excluants en intracommunautaire ». Cela lui a inspiré le dessin d’une femme qui semble originaire de différents continents, et nous interpelle : « T’es de quel minhaj ? » (voie religieuse). « Il y a souvent cette idée qu’il n’existe qu’une seule réponse valable, sinon, on n’est pas suffisamment croyant·e. »

 

Ainsi, Azzelige Amália lutte à travers ses dessins pour l’inclusion de tou·te·s les individu·e·s subissant des attaques politiques, des pressions sociales ou encore une marginalisation de la part de certain·e·s de leurs coreligionnaires. Et je ne suis pas la seule à être impressionnée par ses créations, brillantes et drôles, qui font toujours sourire autour de moi, que ce soit dans le métro ou à la fac.

Diffuse la bonne parole