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Ouvrir la voix d’Amandine Gay : Ne nous racontez plus, on s’en charge !

On ne cesse de le répéter : la représentation compte (#RepresentationMatters) et pour la mettre en application, il existe peu d’outils aussi puissants que le cinéma. Dans Ouvrir la voix, la parole est donnée aux concernées, les femmes noires, celles-ci étant naturellement les mieux placées pour exprimer leur réalité. En une semaine, une soixantaine d’entre elles ont répondu à l’appel lancé par la réalisatrice, Amandine Gay, sur Twitter. Au final, c’est 2h02 passées avec 24 femmes, qui ont entre 22 et 47 ans, et qui parlent de leurs expériences et déconstruisent tous les stéréotypes, simplement en étant elles-mêmes.

 

Si Amandine Gay avait été américaine, son film aurait sûrement été une fiction autobiographique, comme beaucoup de premiers films. Mais après s’être confrontée à des producteurs·trices français·es pour qui les personnages noir·e·s qu’elle décrivait n’existaient pas, il a fallu revenir aux bases. Ce mur, elle s’y était déjà heurtée pendant plusieurs années, au cours de sa carrière de comédienne dans le monde du théâtre français. Elle s’est, par ailleurs, vite rendu compte que les rôles pour les femmes noires étaient rares et se limitaient souvent à ceux de prostituées ou de sans-papiers. Elle avait fait le choix, il y a quelques temps, de quitter la France pour Montréal. Finalement, elle y revient dans le même état d’esprit, avec ce besoin de débloquer les imaginaires. Dans un contexte où les femmes noires françaises ont souvent dû se tourner vers les Etats-Unis pour se voir à l’écran, Ouvrir la voix est une révolution : une production réaliste, montrant que les femmes noires existent dans leur pluralité.

 

« Votre silence ne nous protègera pas »     

 

« Peu importe si je n’ai pas dit ce qu’il fallait, si je me suis trahie par toutes sortes de petits silences, remettant ma parole à plus tard, ou comptant sur une autre pour parler à ma place. […] J’allais mourir, tôt ou tard, que j’aie pris la parole ou non. Mes silences ne m’avaient pas protégée. Votre silence ne vous protégera pas non plus. […]»
       Audre Lorde, “The Transformation of Silence into Language and Action”, 1977, Chicago.

 

Cet extrait, provenant de la poétesse féministe afro-américaine et lesbienne Audre Lorde, fait puissamment écho à Ouvrir la voix, en ce qu’il souligne la nécessité de briser l’assourdissant silence et de rendre audibles, en leurs propres termes, les récits de vie de femmes françaises et belges noires, jusqu’alors contés et monopolisés par des non-concerné·e·s.

La race ne se dit pas en France, elle se vit. Dans Ouvrir la voix, à mesure que chacune de ces femmes met des mots sur leur expérience sociale commune, un paramètre commun apparaît : on leur a imposé leur identité ethnique tout en leur refusant de se revendiquer d’une appartenance autre que leur francité – sous peine d’accusations communautaristes (vous savez, lorsque les racisé·e·s se réunissent, cela effraie, mais personne ne rechigne quand des Blanc·he·s se retrouvent à gouverner dans les hautes instances entre eux·elles). Ces femmes noires choisissent donc de se réapproprier cette expérience en s’autodéfinissant comme « afropéennes », ou « afrodescendantes ». Se faisant, elles affirment d’une seule et même voix leur refus de choisir entre leur francité, leur africanité, leur féminité ou encore leur religiosité puisqu’elles participent toutes de leur identité.

Ouvrir la voix donne donc corps à cette construction sociale qu’est “la race noire”, qui se conjugue ici spécifiquement au féminin et dans le contexte particulier de l’Europe. Dès le premier chapitre, à la lumière des expériences de chacune, se noue une conversation où s’entremêlent plusieurs voix relatant les différentes étapes marquantes de leur racialisation – c’est-à-dire le processus subjectif par lequel elles ont découvert et ont vécu leur différence raciale. L’une des étapes les plus marquantes de leur socialisation en tant que « femme noire », c’est-à-dire l’apprentissage des stéréotypes accolés à la catégorie « Noire », est symbolisée dans le documentaire par le récit, commun à toutes, de cette obsessionnelle question : « Tu viens d’où ? ». Cette injonction à présenter ses origines est vécue par ces dernières comme une violation de leur intimité, dans la mesure où elle marque une frontière raciale manifeste entre un « Nous » et un « Eux ». Cette question les renvoie à une identité supposée extérieure qui en fait les « Autres » de cette société française blanche et hétéronormée (c’est-à-dire dominée par des normes hétérosexuelles). C’est en cela que le documentaire prend tout son sens : il met en évidence les manifestations quotidiennes du racisme systémique vécues chaque jour par les femmes noires françaises.

 

Une des protagonistes du film.

Crédit photo : Capture d’écran d’un extrait du film sur Youtube

 

De la domination à l’émancipation

Aiss Berg, Amelia Ewu, Eléonore, Fania Noël, Fanny aka Thisiskyemis, Laura aka MrsRoots, Maboula Soumahoro, Many Chroniques, Marie Leda, Marie Julie Chalu, Merci Michel, Nass, Ndell a Paye, Ornella aka Loulou, Po B.K Lomani, Rachel Khan, Rébecca Chaillon, Sabine Pakora, Sandra, Sandra Sainte Rose, Fanchine, Sharone, Taina, Thara, Zina… Toutes ces femmes révèlent en quoi le fait d’apprendre à « être noire » ne se réduit pas à la prise de conscience du fait que l’on est perçue comme différente : cela signifie également intérioriser que la norme demeure blanche. Grâce à ces témoignages, ce sont les privilèges de la société majoritaire blanche qui transparaissent, mais surtout l’incapacité de cette dernière à se représenter et à reconnaître sa propre blanchité, tout comme l’exprime de façon très juste l’une des protagonistes lorsqu’elle s’exclame :

« Le privilège de l’innocence de sa propre couleur de peau, on aimerait tous l’avoir, nous. »

Peu à peu, les discours de ces femmes prennent de l’épaisseur et en viennent à décrire ce que certaines d’entre elles nomment « un mille-feuilles identitaire ». Ce mille-feuilles représente finalement, non plus un handicap, mais une réserve où elles puisent leur force – tout comme elles en trouvent dans leur religiosité ou encore leurs convictions afroféministes, qui deviennent alors sources d’émancipation.

Parallèlement à cela, le documentaire se singularise particulièrement par le fait qu’il rend visible les impacts psycho-sociaux des expériences de discrimination répétées. Ces dernières sont d’ailleurs fidèlement illustrées à travers les récits d’anecdotes communes : elles ont été plusieurs à être confrontées à cette fameuse conseillère d’orientation qui a tenté de les dissuader de viser des grandes écoles, sous prétexte d’un “niveau insuffisant”. Ces témoignages, comme bien d’autres dans le documentaire, sont autant d’expériences communes qui peuvent mener à l’auto-sabotage, à la dévalorisation de soi ou encore à la dépression. Faire face à ces discriminations signifie pour certaines la mise en place de véritables stratégies afin d’être mieux acceptées. En ce qui concerne le monde du travail par exemple, elles ont dû adopter diverses tactiques de coiffage comme le défrisage ou la coupe totale de leurs cheveux (dreads, tresses, afro) afin de convenir à une norme éthique et esthétique blanche. Par ces choix, elles anticipent les rappels à l’ordre de mise en conformité de leurs cheveux crépus ou frisés, dont la forme et la texture sont perçues comme problématiques et « non présentables » auprès de certains employeurs.

C’est cette dimension très peu reconnue des discriminations sexistes et racistes subies par les femmes noires qui donne, aux yeux des premières concernées, une portée quasi-thérapeutique au documentaire d’Amandine Gay. À prescrire de toute urgence !

 

L’esthétique photographique : magnifier sans fétichiser

 

Parallèlement aux nombreuses questions de fond abordées dans le film, la singularité d’Ouvrir la voix tient également au fait que c’est un documentaire comme on n’en a jamais vu, au sens proprement visuel du terme.

 

En effet, l’une des grandes forces du travail d’Amandine Gay, c’est surtout de nous offrir un spectre inédit de la diversité des femmes noires en France. Réunies autour de problématiques qu’elles partagent, ces femmes sont cependant toutes très différentes. Cette diversité, la réalisatrice la met en scène de manière magistrale, à l’opposé de tout ce que l’on a été habitué·e·s à voir à la télévision. Il suffit de jeter un œil aux rôles qui sont habituellement attribués aux femmes noires dans les films et séries françaises. On les dépeint comme des femmes de ménage vivant dans des conditions précaires (la mère de Driss dans Intouchables par exemple), ou comme des nourrices correspondant aux clichés de la “Mama” (Mamacita dans Il a déjà tes yeux). C’est également en délinquantes reléguées à la périphérie parisienne qu’elles sont constamment représentées (une image vue et revue dans des séries policières telles qu’Engrenages, et bien d’autres…).

 

Amandine Gay

Crédit photo : Christin Bela / Cfl Group Photography

 

Ces représentations-clichés, qui ne reflètent qu’une partie de la pluralité des femmes racisées, Amandine Gay les défait totalement dans son film. Pour cela, elle choisit une esthétique propre à son projet de décolonisation des esprits.

 

“Je suis aussi une artiste et je ne veux pas qu’on zappe l’aspect esthétique du film.”

 

Ouvrir la voix se présente a priori de manière très minimaliste. Là où les reportages tendancieux de la télévision française usent d’une voix-off pour orienter les images filmées, ou de musiques dramatiques pour romancer des scènes quotidiennes et susciter la peur ou la pitié des spectateurs·trices étranger·e·s à ces représentations, Amandine Gay laisse entièrement la parole à ses interlocutrices. Le montage, lui aussi très épuré, propose d’ailleurs de vivre ces différents témoignages sous la forme d’une discussion continue, que rien n’interrompt si ce n’est les cartons annonçant les titres, tantôt dénonciateurs, tantôt drôles, des quatorze chapitres.

La parole (re)donnée aux concernées : un projet bien plus subversif en France que ce que les médias, représentant systématiquement les femmes noires comme un bloc homogène, nous laissent bien croire !

 

« Je voulais repenser le documentaire de “têtes parlantes” en faisant quelque chose d’esthétiquement intéressant. (…) Mais aujourd’hui, le documentaire “têtes parlantes” a été pourri par le reportage télé, c’est à dire les codes du bandeau qui arrive, les plans de coupe pour qu’on ne s’ennuie pas, la voix off et la musique omniprésente. »
Citations d’Amandine Gay dans son interview pour Lafrolesite et  Le Deuxième Regard

 

De l’évolution des représentations à la révolution

 

Concernant l’image à proprement parler, c’est dans une esthétique très photographique que s’inscrit la réalisatrice. Des cadres serrés offrent à voir les différents grains de peau de ces femmes actrices de leur récit, en même temps qu’ils créent une proximité peu visible à la télévision. Les légères contre-plongées (lorsque la caméra filme les personnes d’en bas) donnent une impression de grandeur à la fois physique et psychologique à ces femmes victimes d’oppressions racistes et sexistes à la fois, d’habitude rabaissées. Amandine Gay les magnifie sans les fétichiser ; elle les représente à l’état brut, celui que personne ne veut voir, parce qu’il dérange, ou parce qu’il “n’existe pas”, comme on a pu le lui laisser entendre à de nombreuses reprises tout au long de sa propre carrière. Ici, il s’agit surtout de construire à la fois un espace de parole safe pour ces victimes de violences sexuelles, raciales, classistes (ndlr. mépris de la classe sociale) et/ou d’oppressions religieuses, ainsi qu’une image différente des femmes noires françaises.

 

Cependant, la réalisatrice n’a pas l’ambition de chambouler les représentations avec un seul et unique film. Son documentaire est le fruit d’une lutte de longue haleine contre les différents symptômes de cette société mysogynoire (ndlr. la rencontre entre racisme et misogynie, une double oppression donc pour les femmes noires) qui réduit ses comédiennes, ingénieures et autres militantes au statut d’objets. Il ne s’offre pas comme une réponse absolue au racisme et au sexisme systémiques dont souffrent quotidiennement ces femmes, mais plutôt comme un espace de représentation singulier, qui lie fond contestataire et forme émancipatrice afin de sonner l’alarme.

 

Ouvrir la voix représente donc un outil esthétique dans la longue lutte pour la (re)prise de parole par les femmes racisées, et constitue en cela un moment historique pour le cinéma français.

 

 

 

Article écrit par Claire-Issa Diallo, Natacha Djedji et Tarani Taye.

 

 

Crédit photo à la une : Affiche du film, Bras de Fer Production

 

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