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Son fauteuil comme accessoire de mode

Nous sommes en octobre 2008. Il est 14h et Yousra, 14 ans, est allongée sur son lit d’hôpital. Elle se cache sous sa couette et ne veut parler à personne. C’est notre première rencontre. Sur mon lieu de travail.

 

Quelques mois plus tôt, Yousra avait un grand rêve : devenir mannequin. Une agence la repère dans la rue, comme dans les films. Mais cet été-là, elle est victime d’un terrible accident. Et comme dans les films, la suite, vous la devinez.

8 ans ont passé depuis et aujourd’hui, nous nous retrouvons. Yousra a 22 ans. Elle m’accueille chez elle, un immense sourire aux lèvres, vêtue de son pull vert en cachemire et de ses talons rouges. C’est une jeune femme que j’ai à présent devant moi. Les choses ont bien changé. Elle étudie dans une école de journalisme pour, une fois diplômée, travailler dans la mode.

Parfois, la vie te donne des coups et il ne te reste que deux choix : rester à terre ou te relever

Yousra a fait le choix de se relever, même si c’est dans un fauteuil roulant que se passe la renaissance. Ce qu’elle garde de son accident ? Une tétraplégie incomplète. Elle a perdu l’usage de ses jambes et d’une partie de ses bras.

Yousra a décidé de vivre sa vie à fond. Si ça doit se faire sur des roues : qu’à cela ne tienne !

 

Des associations pour vivre « comme les autres »

 

Yousra s’entoure d’associations qui l’aident à réaliser ses projets. Elle va au ski grâce à l’association Comme les autres, part en Italie et participe même à la course « la Parisienne » tous les ans grâce à Next Step.

 

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Crédit photo : Yousra Essatti

 

Le handicap reste un sujet tabou, un sujet qu’on ne se sait jamais comment aborder. Dans la rue, certains vont sourire, regarder de manière insistante ou détourner le regard… Pour elle : « Un sourire et ça ira, merci ! »

Au-delà du tissu associatif, Yousra est avant tout entourée d’une équipe de choc : sa famille et ses sœurs. Leur slogan : garder le SMILE ! « Ma mère me dit souvent que Dieu éprouve ceux qu’Il aime. Je lui réponds qu’il doit beaucoup m’aimer ! »

 

L’humour, son meilleur allié

 

Face aux petites galères du quotidien, pannes ou chutes de fauteuil électrique, ascenseurs à l’arrêt, leur choix : en rire !

Un ami de sa sœur est là, un peu timide, un peu gêné. Après quelques minutes, il propose « d’aller marcher ». Elle, très sérieusement, lui répond : « Je ne marche pas, je roule ». Deux secondes d’hésitation puis une explosion de rire. Le froid est brisé.

La mère de Yousra aussi sait en rigoler. Quand la fille demande à la mère de faire attention en traversant la route, la mère répond du tac au tac : « Qu’est-ce que tu veux qu’il t’arrive de pire ? » « Zéro respect pour moi ! », plaisante Yousra.

Elle avoue avoir quand même parfois envie de dire à certains : « Viens, on échange de vie. Peu de gens peuvent imaginer ce que sont 24h de ma vie ».

 

Porteuse d’un handicap et non handicapée

S’il y a un truc que je déteste, c’est la pitié. Au Maroc, les personnes en fauteuil, tu ne les vois pas. Je suis la seule sur la plage. J’ai le droit à des « mskina mskina » (la pauvre). Je déteste ça. J’ai l’air d’une personne triste ?

J’explose de rire. Yousra a l’air de tout sauf de ça ! Souriante, marrante, fofolle, déjantée OUI, mais certainement pas triste !

Et puis, il y a cette autre phrase entendue un soir : « C’est dommage que tu sois en fauteuil. En plus, t’es belle. Non vraiment, c’est dommage »…

Dans notre société, les personnes en situation de handicap sont souvent rabaissées. Que ce soit dans le domaine professionnel ou social, elles sont sous-estimées, résumées à un objet à quatre roues. En cas de discriminations, il existe des associations qui agissent, comme par exemple Femmes pour le dire, femmes pour agir.

Yousra insiste sur le fait qu’avant « d’être en fauteuil », elle est tout simplement une FEMME !

 
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Crédit photo : Yousra Essatti

 

Alors, pourquoi pas mannequin ? En quoi une femme en fauteuil ne pourrait-elle pas être un modèle de beauté ? Lorsqu’on parle de normes, elle réplique : « Pourquoi ne mettre en avant qu’un certain type de femmes correspondant à un certain idéal de minceur ? Ce ne sont pas elles que l’on voit le plus dans la rue ! ».

La vie lui a envoyé une épreuve qu’elle compte bien affronter. Comme elle le dit : « C’est le destin ! ». Et plutôt que de l’ignorer, elle compose avec son handicap. Faire de ses rêves une réalité, c’est son mantra. Elle s’est fixé un objectif et fait tout pour l’atteindre.

Je n’étais encore qu’une petite fille et maintenant, je suis devenue une femme qui veut réaliser son rêve malgré le fauteuil roulant ! J’ai envie de leur prouver que malgré un handicap, on peut être belle, sexy, stylée. Le fauteuil peut devenir un accessoire de mode.

Le premier défilé

 

C’est avec cet état d’esprit qu’elle participe à son premier défilé en 2014 : Handifashion Paris. Cette association a pour but de promouvoir la mode pour tou.te.s. Elle se présente ensuite à d’autres concours où elle ne sera pas retenue, mais cela n’enlève rien à sa motivation, bien au contraire !

 

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Crédit photo : Marie Augustin – Défilé Handifashion Paris, 2014

 

Petite anecdote qui illustre bien le caractère frondeur et pétillant de la jeune femme : « Il faut que je te raconte une histoire », me dit-elle en éclatant de rire.

Il y a quelques mois, je me suis mis belle gosse et je suis allée dans cette grande agence de mannequins dans le 8ème arrondissement. Rien n’était adapté. Le gardien est allé chercher une rampe, puis un monsieur a mis mon fauteuil de travers dans l’ascenseur pour me faire entrer. Toute une mission ! Arrivée devant les membres de l’agence, j’ai juste eu le droit à un “non, non, on ne prend pas de femmes handicapées”. Ce n’est pas grave, au moins, j’ai osé ! 

Plus rien ne l’arrête ! OSER, c’est son mot d’ordre.

Son plus grand rêve est d’être égérie d’une grande marque de mode. Elle me confie : « Tu imagines, moi en fauteuil à l’arrêt de bus ? Les gens ne se retournent même plus sur ces mannequins habituels. Mais là, c’est sûr, ils regarderaient ! » Pas de doute là-dessus ! Quelqu’un.e intéressé.e derrière l’écran ?

 

Un dernier mot…

 

Finalement, ce qui ressort de notre discussion avec Yousra, c’est qu’avoir un handicap, c’est une chose qui instaure une différence, une distance. C’est ce que l’autre ne connaît pas, ne comprend pas, ce qui au mieux l’intrigue. Cette différence peut être marquée par un foulard, comme pour moi, ou par une couleur de peau. Mais ce que Yousra m’apprend, c’est que l’on peut décider, comme elle, de faire de notre différence une force.

Un dernier mot de sa part, pour ceux qui sont en fauteuil et qui n’ont pas encore réussi à voir le bout du tunnel :

Si tu crois que ton fauteuil est un frein, débloque-le. Ose, ose tout. Je regrette d’avoir perdu autant de temps. Maintenant, j’ose tout. La vie est trop courte. On ne sait pas ce qui peut arriver. Et accroche-toi à ton rêve, reste positif, garde le smile !

Yousra a plein de projets en préparation mais pour l’instant, elle préfère les garder secrets.  Entre autres, finir ses études à l’étranger et continuer à promouvoir la mode en fauteuil… Mais chut ! Si vous voulez continuer à la suivre, voici son blog et son compte Instagram.

Yousra a choisi de faire de son rêve une réalité. Elle est une réelle bouffée d’oxygène. Et toi, quel rêve poursuis-tu ?

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