Racky Ka-Sy, spécialiste de l’impact psychologique du racisme

par | 15 juin 2020 | Portraits

Racky Ka-Sy est psychologue. Elle exerce dans son cabinet, à Chantilly, dans l’Oise, à environ 55 kilomètres de Paris. D’abord destinée à la recherche, elle revient sur son parcours, tout en nous expliquant les ravages psychologiques du racisme intériorisé.

 

Le long chemin vers l’étude de ce phénomène

 

Née à Creil, Racky Ka-Sy est d’origine sénégalaise. Après un bac S, elle se lance dans des études de mathématiques et d’informatique durant 2 ans à Cergy-Pontoise. « Je n’aimais pas ça, alors j’ai lu beaucoup de philosophie ». En effet, on lui a souvent répété qu’il était « plus simple de basculer d’un parcours scientifique vers une voie littéraire que l’inverse ». Elle explique que la psychologie vient historiquement de la philosophie. Une fois tombée par hasard sur un ouvrage là-dessus, sa conception du monde a été bouleversée. « Je me disais : c’est génial ! Cela permet de répondre à des questions philosophiques par des moyens scientifiques ». Renonçant au dilemme littéraire versus science, la jeune étudiante se réoriente en psychologie, continuant le reste de ses études à l’université Paris V Paris Descartes. Suite à son Master 2, elle décroche une bourse accordée par le ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche. Ce financement lui a permis de réaliser sa thèse, intitulée Menace(s) du stéréotype et perception de soi : comment modérer l’impact des réputations négatives sur les membres des groupes stéréotypés ? Le cas des femmes et des Noirs de France. Il est d’ailleurs possible de la lire sur ce site.

 

Comme l’indique ce titre, la thèse de Racky Ka-Sy est divisée en deux parties. L’étudiante, dès son mémoire en master 2, travaillait principalement sur les femmes, ce qu’elle a poursuivi durant sa première année de recherche. Puis, une polémique. « Le sociologue Hugues Lagrange avait écrit Le déni des cultures, ouvrage dans lequel il explique qu’il existe une corrélation entre l’origine ethnique et la délinquance, pour les Noir·e·s et les Arabes ». Cela a profondément marqué l’étudiante, qui n’y avait jamais pensé. En effet, son père l’a toujours incitée à être la meilleure de sa classe. « Mon père est hyper strict. Si j’avais 12 et qu’un·e camarade avait 19, il me disait que c’était de ma faute », rit-elle. Elle est d’ailleurs devenue première de sa promotion, à l’université. « On ne m’a jamais appris à faire attention à ma couleur, je ne l’ai jamais perçue comme un frein, même en étant quasiment toujours la seule Noire de mes cours ». Cette polémique a néanmoins contribué à développer la suite de ses travaux, s’intéressant à l’impact des stéréotypes racistes sur les individus. « Mon directeur de recherche était à la fois américain et indonésien, très ouvert d’esprit, donc il a tout de suite accepté ». Elle évoque également un paradoxe. « Durant mes études de psycho, on parlait beaucoup des Afro-américain·e·s, mais jamais des Noir·e·s en France, il y a un tel tabou qu’on ne se regarde même pas ». Racky Ka-Sy est donc à l’origine de la première étude sur l’effet de menace du stéréotype des personnes noires dans l’Hexagone. Cet aspect novateur a été unanimement salué par le jury.

 

Une prise de conscience tout au long de sa thèse

 

Pap Ndiaye. Crédit : Robert Kluba.

 

La psychologue insiste sur le fait de s’être, au fil des lectures, rendue compte du racisme. « Jusqu’à la thèse, je n’en avais pas conscience, ce n’est pas quelque chose qui m’a bloquée ». Suite à la polémique, elle a lu plusieurs ouvrages à ce sujet. Elle évoque notamment La condition noire, essai sur une minorité française de Pap Ndiaye, publié en 2008. Ce dernier a d’ailleurs fait partie de son jury, très intéressé par les travaux de la docteure. « Le fait de travailler là-dessus commençait à m’affecter, je suis devenue plus attentive à mon environnement ». Elle se souvient par exemple de certains épisodes lui étant arrivés plus jeune. A 15 ans, en se rendant au laboratoire afin de récupérer les résultats de sa mère, il lui a été demandé si elle parlait français. « Sur le moment, je me suis simplement dit : pourquoi elle me dit ça ? Mais je n’ai pas songé à ma couleur de peau », confie-t-elle. Désormais, elle se rend compte de certains comportements racistes, y compris dans le métro, où il lui est déjà arrivé qu’une « personne souffle, regarde en l’air », paraissant agacée, simplement parce qu’elle s’est assise près d’elle. La psychologue évoque également le racisme d’un caissier, vérifiant uniquement les billets de Racky Ka-Sy. « Je lui ai demandé pourquoi il était vigilant avec moi. Il m’a expliqué qu’il était stressé en raison de ma présence, que son chef l’observait et que cela l’avait incité à faire attention avec moi, parce que je suis noire ».

 

Tout cela renforce donc la « menace du stéréotype ». Il s’agit de la crainte éprouvée par une personne, lorsqu’elle estime qu’elle risque de confirmer des stéréotypes associés à son groupe. Le premier type de menace du stéréotype consiste à avoir peur d’être personnellement perçu·e comme confirmant les stéréotypes. Il s’agit par exemple de craindre d’échouer ses études, ce qui risque de détruire notre confiance en soi et de renforcer le fait de se trouver absolument médiocre. Quant au deuxième type de menace du stéréotype, cela consiste à avoir peur de ne pas être un bon ambassadeur pour notre groupe. Ainsi, la psychologue mentionne les travaux d’un professeur de psychologie aux Etats-Unis, Claude Steele, qui est à l’origine de la théorie. Ce dernier a eu ses premiers soupçons lorsqu’il a interrogé plusieurs étudiant·e·s noir·e·s, se confiant sur cette crainte de ne pas être à la hauteur pour représenter leur groupe. Il conclut en expliquant que cette menace du stéréotype rend leurs résultats plus faibles que ceux des étudiant·e·s blanc·he·s à cause du contexte qui leur fait penser aux stéréotypes. « C’est une pression de dingue », Racky Ka-Sy mentionnant aussi le cas de personnes noires, faisant toujours en sorte de parler doucement, afin qu’on ne les « prenne pas pour des sauvages », ou encore de sentir bon, dans l’objectif de ne pas confirmer le stéréotype selon lequel « les Noir·e·s puent ». « Plusieurs de mes patient·e·s vivent des situations menaçantes au quotidien, iels font donc attention à leur politesse, iels adoptent un comportement afin d’infirmer les stéréotypes ». La psychologue explique que cela peut être généralisé à tous les groupes : « les chômeurs, les Asiatiques, les femmes ». En France, Jean-Claude Croizet, ayant d’ailleurs fait partie de son jury, a beaucoup travaillé sur « l’influence du stéréotype d’incompétence » vécu par les femmes.

 

Les conseils de Racky Ka-Sy

Rokhaya Diallo, Racky Ka-Sy et Grace Ly, lors de l’enregistrement d’un épisode du podcast Kiffe ta race concernant le coût mental du racisme. Crédit : Kiffe ta race.

 

La psychologue estime que le fait de prendre conscience des stéréotypes racistes permet de prendre de la distance. « Ce n’est pas personnel, il s’agit avant tout d’une hostilité à l’égard de ce que l’on semble représenter aux yeux de l’autre : un·e Noir·e, un·e Arabe ». Néanmoins, elle remarque qu’il est aussi très difficile de subir ces nombreuses injustices. « Certain·e·s se demandent pour quelle raison iels n’ont toujours pas trouvé de travail, contrairement à leurs camarad·e·s blanc·he·s ». Ses patient·e·s viennent souvent la consulter, dans l’espoir d’être compris concernant leur expérience de racisme. « Il y a des Noir·e·s, des Maghrébin·e·s, des Asiatiqu·e·s, un peu de tout. Iels pensent que je peux les aider d’une autre manière, parce que je ne suis pas blanche ». Elle insiste donc sur la nécessité de prendre en considération le poids des stéréotypes « diffusés partout, dans les médias, à la télé, dans les séries, mais aussi au sein de l’Education ». La psychologue estime que nous devons « mettre la pression sur tout le monde » afin de changer les mentalités. « Tu entendras souvent des personnes dire j’aime pas les Arabes, mais toi je t’aime bien, parce qu’une fois que la personne te connaît, elle se rend compte que personne ne correspond à une case et elle accède à ta complexité d’être humain ». Elle prône donc la nécessité de se valoriser et de se distancier de l’effet de groupe. Ainsi, elle conseille aux parents de transmettre leur culture et leur religion. Elle remarque que la pudeur et les traumas de certains parents empêchent leurs enfants de connaître leur Histoire et de se rendre compte qu’iels ont également de belles traditions à valoriser. Cela fait écho aux réflexions de Karima Lazali, concernant le « trauma colonial » des Algérien·e·s. De plus, il est également possible de lire les articles de cette psychologue, sur son propre blog.

 

En conclusion, souvenons-nous de cette phrase de Racky Ka-Sy, très simple et pourtant si difficile à appliquer au quotidien, en cours ou au travail, en tant que personnes stigmatisées, quelles que soient nos caractéristiques : « Tu es toi, avec ton histoire, il faut apprendre à aimer ce que tu es, avec ta propre histoire, il faut d’abord gagner confiance en toi, ensuite tu pourras être un bon représentant de ton groupe, seulement si tu le veux ».

 

Crédit photo image à la une: Racky Ka-Sy.

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