L’intersectionnalité : outil politique pour une véritable justice sociale. Emilia Roig à notre dernier LallabDay

par | 21 avril 2020 | (Dé)construction

Nous avons eu le plaisir de recevoir Emilia Roig lors de notre dernier LallabDay – le week end de formation des bénévoles de Lallab – , le 1er février 2020 au Centre Rosa Parks à Paris. Fondatrice et directrice du Center for Intersectional Justice à Berlin, Emilia est venue tout droit de Berlin pour nous apporter un éclairage sur un concept figurant au centre des luttes de Lallab: l’intersectionnalité. Initialement défini par la juriste américaine Kimberlé Crenshaw en 1989, ce terme désigne l’interaction entre plusieurs axes de subordination (notamment le genre, la « race » et la classe) et la manière dont celle-ci génère des schèmes de discrimination. Retour sur une intervention inédite.

 

Une approche systémique

 

“Un des principaux écueils de l’intersectionnalité, c’est qu’elle souvent mal comprise” affirme d’abord Emilia. A l’origine développé par Kimberlé Crenshaw, qui constate l’incapacité du droit américain à prendre en compte la multiplicité des discriminations dont souffrent les femmes noires, ce concept rappelle que chacun.e fait l’expérience du monde à travers différentes constructions identitaires: tantôt raciales, tantôt genrées, tantôt de classe, pour n’en citer que certaines.

 

Aujourd’hui, cependant, l’intersectionnalité est parfois instrumentalisée par le discours politique dominant. Trop souvent, les politiques gouvernementales et européennes se focalisent sur une personne hypothétique, qui regroupe toutes les oppressions possibles en raison de son identité.

 

Or, cette personnification des systèmes d’oppression rentre dans une logique néolibérale et capitaliste qui dessert nos luttes. Ce n’est pas d’une personne ou des identités qu’il faut partir, car “un féminisme véritablement intersectionnel peut toucher n’importe qui sur la planète”, comme l’explique Kimberlé Crenshaw. Pour recentrer nos luttes, il faut plutôt s’éloigner de la focalisation sur les identités pour démanteler aux systèmes et sous-systèmes qui les génèrent, y compris le patriarcat, le capitalisme, le racisme, l’agisme et la grossophobie. C’est seulement en luttant contre les systèmes dans leur ensemble, en “jetant les outils du maître” (Audre Lorde) que nous pourrons rompre la matrice et créer des politiques publiques réellement inclusives.

 

Source :  NBC News

 

Un retour à l’âme

 

Mais cette tâche n’est pas toujours aisée, comme le nuance Emilia. Face à ces systèmes, la frustration de certain.e.s se fait souvent ressentir. En s’introduisant dans les mouvements militants, nous amenons souvent inévitablement notre colère et notre épuisement au vu des injustices vécues, et il est donc tentant de déverser cette toxicité que certain.e.s d’entre nous supportent. Pour éviter cela, il est primordial qu’un mouvement militant se focalise sur la guérison, mais aussi sur la spiritualité. Au-delà du mental, de l’intellectuel ou du psychique, il serait possible d’y voir une sorte d’ésotérisme, où énergies et vibrations s’entremêlent.

 

Avoir en tête la construction discriminatoire émanant des systèmes d’oppressions dans lesquelles nous sommes enlisé.e.s, c’est pouvoir s’échapper, voire guérir, tous et toutes ensembles par le biais d’une déconstruction commune. Pouvoir rétablir un système non fondé sur les classes et la hiérarchisation et avoir la possibilité de s’auto-identifier, c’est tendre vers un retour à l’âme. Des valeurs que nous portons fièrement à Lallab, et qui ont été centrales à un week-end d’intégration riche en émotions et en rencontres.

 

Un concept accessible à tous.tes

 

Cette guérison commune nous permet aussi de rompre avec un éternel débat autour des théories, et d’éviter de tomber dans les pièges du classisme. Nombreuses sont les critiques à l’égard de l’intellectualisme, excluant parfois malgré eux une certaine partie des concerné.e.s. Transcender nos sociétés, rompre avec la hiérarchie, passe d’abord par l’accessibilité de la connaissance et des espaces de parole. Être à l’écoute demeure l’une des clefs de l’intersectionnalité, ce qui fait écho à l’un des leitmotivs de Lallab : laisser la parole aux concerné.e.s. Entre femmes, il faut avant tout unir nos forces et utiliser l’intersectionnalité pour lutter contre l’invisibilité des femmes subalternes, en alliant subtilement égalité et spiritualité afin de se reconnecter à nos âmes. L’intersectionnalité, c’est donc le fait de ne pas séparer les oppressions pour pouvoir lutter contre elles, mais c’est aussi tendre vers une conscience universelle.

 

Si la question de l’application politique de l’intersectionnalité reste sujette à débats, son aspect muable et perfectible en fait une approche intéressante. Doit-on passer par un changement incrémental, c’est-à-dire par étapes via des mesures concrètes ? Ou, au contraire, faut-il tout renverser et tendre vers une forme de “chaos” pour enfin parvenir à une déconstruction totale et assister à une transformation sur le long terme ? Certaines actions concrètes peuvent être mises en place, comme rendre une citoyenneté plus inclusive, adopter une approche anticatégorique des sociétés ou créer des espaces (politiques) transversaux. C’est dès lors à nous de s’en emparer, en étant acteurs-trices de notre futur. Et ce travail n’est pas individuel, loin de là.

 

Nous remercions encore une fois de tout coeur l’inspirante Emilia Roig pour cette intervention, qui ouvre la voie à nombreuses et réflexions mais surtout à l’envie de passer à l’action !

 

Crédit photo image à la une: Zohra Krid pour Lallab

Article écrit par Alix Savariau et Sarah El Gharib

Diffuse la bonne parole

Option Avantages Inconvénients

Dialogue interne

Rapide, préserve les relations si fonctionne Risque de non-résolution
Saisine des RH/DRH Trace écrite, procédure encadrée Dépend de la bonne volonté de l’entreprise
Saisine auprès du  Défenseur des Droits Gratuit, spécialisé Procédure pouvant prendre du temps
Action en justice Peut obtenir réparation Long (1 à 3 ans), coûteux, peut être source de stress.

Votre santé mentale avant tout
Les procédures contentieuses peuvent être longues, pénibles et éprouvantes. Nous avons conscience que bien des entreprises ne respectent pas rigoureusement la législation, et interdisent abusivement le port du foulard. Si nous soutenons, et saluons le courage de toutes celles qui portent ces affaires en justice, nous avons conscience que le coût moral, psychologique, de ces procédures est important. Vous n’avez aucune obligation morale d’agir pour faire valoir vos droits, même quand vous savez qu’ils ont été bafoués. 

Bibliographie pour approfondir 

Code du travail

 

Code pénal

Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000032968676


Cour de cassation

  • Ass. plén., 25 juin 2014, n° 13-28.369 : Clause de neutralité et discrimination indirecte
  • Ch. soc., 22 novembre 2017 : Limites de la clause de neutralité dans l’entreprise
  • Ch. soc., 14 avril 2021, Pourvoi n° 19-24.079 : Gêne clientériale non légitime

Cour de justice de l’Union européenne

  • Grande chambre, 14 mars 2017, affaires C-188/15 et C-157/15 : Neutralité et signe religieux au travail

Défenseur des Droits
Ressources et saisine gratuite en cas de discrimination
https://www.defenseurdesdrots.fr

Lallab
Accompagnement spécifique et ressources sur la laïcité et les discriminations
https://lallab.org

Ministère du Travail
Informations sur les droits des salariés et laïcité en entreprise
https://travail-emploi.gouv.fr


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