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La fiction contre l’oppression

Les médias culturels contribuent à renforcer les systèmes de domination, en façonnant nos rêves et notre perception du monde en tant que femmes. Cet article est un appel révolutionnaire à se saisir nous-mêmes des outils culturels pour imaginer au-delà de l’existant.

 

Les films et les publicités que nous voyons, les livres que nous lisons, conditionnent nos aspirations. A force de promouvoir soutien-gorge, épilation, talons aiguilles, mascara, corset, les médias nous poussent à souhaiter davantage être belles dans la douleur qu’à préserver notre confort physique. Nous nous battons pour savoir qui de Blanche-neige ou de Cendrillon nous préférons, sans rêver un seul instant à devenir ninjas plutôt que princesses. Nos rêves, nos fantasmes, nos désirs, notre perception de nous-mêmes, sont conditionnés par les images que la société nous propose.

Face à ce conditionnement de la pensée, il existe un remède : notre imagination. « Les murs étroits des prisons ne peuvent pas tracer de limite aux ailes de notre imagination », disait l’écrivain hongrois Imre Kertész. Cette phrase transporte un message puissant, dont nous devons toutes être conscientes : personne ne pourra jamais nous enlever notre imagination.

 

On colonise notre pensée ? Décolonisons-là !

Après tout, c’est vrai ! Rien ne nous empêche d’imaginer ! Pensons au-delà du réel ! Imaginons des futurs plus radieux que ceux que l’on nous réserve, façonnons des identités dépassant les catégories que l’on nous impose, décrivons notre monde idéal ! L’art autorise tout cela. Dessiner, photographier, filmer, écrire, sont autant de formes de résistance face à l’enfermement de la pensée.

Laissez-moi vous donner un exemple. Un exemple issu de la littérature féminine arabe. Car oui, les femmes arabes, que l’on cherche soit à émanciper, soit à soumettre, dont on nie toujours le libre-arbitre, sont loin d’être passives. Elles se battent pour leurs droits, en faisant preuve de créativité. Elles organisent des conférences, se regroupent en associations… et prennent la plume, depuis la nuit des temps ! La littérature féminine arabe est un trésor trop peu connu, peuplé de personnages attachants, rebelles, désobéissants, qui s’affranchissent des normes.

En lisant un recueil de nouvelles écrites par des femmes arabes, j’ai été particulièrement inspirée par un personnage inventé par Nura Amin, autrice contemporaine égyptienne, dans une histoire intitulée « A Helping Hand ». Cette fillette, qui joue à la marelle, s’adresse à son camarade qui joue au football en ces termes : « Comment se fait-il que quand vous jouez vos deux pieds restent fermement ancrés dans le sol, tandis que nous sommes condamnées à jouer avec un seul pied ? » Celui-ci répond alors : « C’est la loi de la vie. » La petite fille réplique : « Alors je vais changer cette loi. Je vais détruire ses fondations. Maintenant. Tout de suite. »

Pour percevoir la dimension révolutionnaire de ce personnage, il faut resituer le contexte dans lequel la nouvelle a été écrite. Nous sommes avant le printemps arabe, sous l’ère Mubarak, qui fait suite aux règnes de Nasser et Sadat. La femme égyptienne a acquis des droits politiques importants, tels que le droit de vote et de se présenter à des élections. Les droits des femmes dans la sphère privée ont également connu des avancées, notamment concernant le divorce et la garde des enfants. Mais malgré ces progrès, le patriarcat reste bien en place. La femme égyptienne subit des injonctions contradictoires : elle doit être éduquée, pour refléter la modernité de la nation égyptienne, tout en se gardant d’être féministe, car cela serait une menace à l’identité arabe et musulmane du pays. Les associations féministes indépendantes des partis politiques sont ainsi censurées, voire interdites, et leurs leaders parfois emprisonnées. Les femmes restent donc assignées à des rôles bien précis.

Dans ce contexte, mettre en scène un personnage féminin proclamant qu’il va changer « la loi de la vie » est révolutionnaire ! Non seulement cette fille, du haut de son jeune âge, semble déjà bien consciente des inégalités entre hommes et femmes, mais en plus elle les remet en question, et désire les combattre ! En nous proposant un personnage rempli de détermination et de force, Nura Amin nous donne envie de changer le monde.

 

Ecrire pour transformer le monde

À travers ce voyage littéraire, je veux vous inciter, vous aussi, à prendre la plume, la caméra, ou le pinceau. La fiction est puissante par trois aspects.

D’abord, car elle permet l’imagination. Or, imagination rime avec dépassement du réel. Autrement dit, la fiction nous permet d’inventer une société idéale, de créer des personnages auxquels notre société refuse le droit d’exister, d’être utopique !

Ensuite, la fiction est un outil privilégié pour susciter l’empathie. Cela signifie qu’un homme qui n’est pas nécessairement sensibilisé au féminisme, peut s’attacher à un personnage féminin et comprendre ses sentiments.

Mais surtout, surtout, je crois au pouvoir transformateur de la fiction. La fiction peut devenir réalité ! N’avez-vous jamais eu l’envie, après avoir regardé un film ou lu un livre, d’accomplir quelque chose de grand ? Fascinée par Beth Harmon, de devenir championne d’échecs ? Inspirée par Katherine Johnson, de permettre aux fusées de voler ? La fiction produit des déclics en nous. Le personnage, qui ne vivait qu’entre les pages d’un livre ou les bobines d’un film, devient alors un être de chair et d’os…

 

 

Crédit image à la Une : Écrivaine égyptienne Nawal al-Saadawi, qui nous a quitté le 21 mars 2021

 

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