Jahanara Begum : princesse des princesses

par | 30 mai 2019 | Femmes musulmanes dans l'histoire, Portraits

Lorsque j’ai commencé ce projet, jamais je n’aurais cru pouvoir être tant inspirée par ces femmes du passé.
De jour en jour, de recherche en recherche, d’article en article, je prenais petit à petit conscience que les rôles modèles que je découvrais jouaient un rôle fondamental dans le développement de mon inspiration, de ma confiance en moi et de mes perspectives d’avenir.
En partant à la rencontre de ces femmes, je ne savais pas vraiment comment l’exprimer mais je ressentais comme un soupçon de fierté rien qu’à l’idée de savoir qu’elles avaient existé. Je prenais conscience que l’historiographie basée sur les interdits et les « rappels » de nos droits et devoirs pouvait facilement être inversée et rectifiée. Il y avait en fait tant à dire, tant à écrire, tant à reconstruire sur le sujet. Je m’imaginais offrir à mes filles et à mes petites fille une histoire plus égalitaire, une histoire plus juste et une histoire évitant toutes frustrations et questionnements existentiels. Grâce à des femmes qui, à travers leurs parcours et histoire, permettent d’allier sereinement spiritualité et égalité, passion et ambition.
Jahanara Begum fait partie de ces femmes. Ces femmes qui, en plus d’être talentueuses, possèdent une grandeur d’âme sans égal.

 
C’est le 23 mars 1614 que naquit Jahanara Begum. Fille aînée de l’empereur Shah Jahan et de son épouse Mumtaz Mahal, elle était également la sœur des princes héritiers Dara Shikoh et Aurangzeb.

Shah Jahan y tenait : parmi ses enfants, filles comme garçons recevraient une éducation de qualité et poussée. C’est ainsi que l’éducation de Jahanara fut confiée à la sœur du célèbre poète Talib Amuli, Sati al Nisa Khanam. Elle lui enseigna durant ses premières années l’apprentissage et l’étude du Coran, la littérature persane, la médecine, l’écriture et la poésie. Jahanara partageait ces cours avec un grand nombre de membres de sa famille. Ensemble, elles lisaient, se formaient à la poésie et à la peinture et confrontaient leurs idées.

Dans l’esprit familial, il était tout aussi important d’entretenir l’esprit que le corps. Jahanara apprit donc à jouer aux échecs, au polo et fut même formée à la chasse. Pour assouvir sa soif de savoir, elle avait accès à la bibliothèque de l’ancien empereur Akbar. Sa bibliothèque regorgeait de livres sur les religions ou encore de livres de littérature persane, turque ou indienne.

Une étape centrale vint marquer la vie de Jahanara et la changea à tout jamais. Alors qu’elle n’était âgée que de 17 ans, elle perdit sa mère prématurément. A la surprise générale et bien que son père avait plusieurs épouses, Jahanara fut nommée première dame, Padshah Begum.

Déjà avant le décès de sa mère, Jahanara exerçait une influence politique majeure aux côtés de son père. Son intelligence, sa patience et sa diplomatie lui valurent d’être la fille préférée de son père. A présent, Jahanara avait donc pour mission de s’occuper de ses frères et sœurs mais également de soutenir son père endeuillé qui, face à la difficulté, arrivait à peine à gouverner.

Durant cette période, il lui donna les pleins pouvoirs et suivit fréquemment ses conseils. Il lui confia d’ailleurs la responsabilité du sceau impérial. L’admiration que Shah Jahan avait pour sa fille se reflètait dans les multiples titres qu’il lui attribuait. Parmi lesquels Sahibat al-Zamani (Femme mature) et Padishah Begum (Femme empereur) ou Begum Sahib (Princesse des Princesses).

Son pouvoir était tel que, contrairement aux autres princesses impériales, elle fut autorisée à vivre dans son propre palais, en dehors des limites du Fort d’Agra bien que n’étant ni mariée, ni fiancée. Grâce aux différentes dotations versées par son père et l’héritage de sa mère, la princesse Jahanara était très riche. Femme entrepreneure, elle avait le sens des affaires et su faire croître ses revenus.

Elle possédait plusieurs navires qui faisaient les navettes entre Surat et la Mer Rouge. Elle exerça également une activité dans le négoce en entretenant notamment des relations commerciales avec les Anglais et les Néerlandais. Mais hors de question pour elle de gaspiller son argent ou de le dépenser à mauvais escient ! Jahanara était connue pour son rôle actif dans la prise en charge des pauvres et le financement de construction de mosquées.

En tant que reine principale de facto de l’empire moghol, Jahanara était responsable des dons de bienfaisance. Elle organisait en ce sens des offrandes et y consacrait des journées entières. Elle milita ainsi pour lutter contre la famine et pour aider au financement des pèlerinages à La Mecque.

Elle se donna également pour mission de contribuer financièrement aux actions en faveur de l’apprentissage et des arts. Elle paya la publication d’une série d’ouvrages sur le mysticisme islamique, comprenant des commentaires sur le Mathnawi de Rumi, un ouvrage mystique très populaire parmi les Indiens moghols.

Dans la ville de Agra, elle est aujourd’hui connue pour avoir parrainé la construction de la mosquée Jami Masjid, située au cœur de la vieille ville. Elle y fonda également une madrasa destinée à la promotion de l’éducation.
Tout ceci fut financé par Jahanara à partir de ses indemnités personnelles.

Avec son frère Dara Shikoh, elle fut l’une des seul.e.s descendant.e.s de Timur à avoir adopté le soufisme. Le mollah Shah Badakhshi l’initia à l’ordre de Qadiriyya Soufi en 1641. Jahanara Begum fit de tels progrès sur la voie soufie que Mollah Shah souhaitait la nommer à la succession de la Qadiriyya, même si finalement ceci ne se fit pas.

Son père, Shah Jahan, tomba gravement malade en 1657. Cette maladie déclencha une guerre de succession entre ses quatre fils, Dara Shikoh, Shah Shuja, Aurangzeb et Murad Baksh.

Pendant la guerre de succession, Jahanara prit part pour son frère Dara Shikoh, héritier légitime. Mais face aux hommes d’Aurangzeb, celui-ci fut vite mis en déroute et s’enfuit vers Delhi.

Shah Jahan demanda à Jahanara d’utiliser sa diplomatie féminine pour mettre fin à cette guerre fratricide. En juin 1658, Aurangzeb assiégea son père Shah Jahan au Fort d’Agra, le forçant à se rendre sans condition en coupant l’approvisionnement en eau. Jahanara se rendit à Aurangzeb le 10 juin pour proposer une partition de l’empire. Selon son plan, Dara Shikoh se verrait attribuer le Pendjab et les territoires adjacents ; Shuja aurait le Bengale ; Murad aurait le Gujarat ; le fils d’Aurangzeb, le Sultan Muhammad, obtiendrait le Deccan ; et le reste de l’empire irait à Aurangzeb. Mais Aurangzeb rejeta la proposition de sa sœur, refusant toute collaboration avec Dara Shikoh, qu’il jugeait infidèle.

Lors de l’ascension d’Aurangzeb sur le trône, Jahanara rejoignit son père en prison au Fort d’Agra, où elle se consacra à ses soins jusqu’à sa mort en 1666.

Après la mort de leur père, Jahanara et Aurangzeb se réconcilièrent et cette dernière redevint conseillère politique. Son frère la nomma Princesse des princesses et de nouveau première dame.
 
Du début jusqu’à la fin de sa vie, Jahanara fut appréciée et reconnue pour les talents qu’elle possédait en tant que diplomate et personnalité politique. Elle accompagna les différents hommes de sa famille dans leur accession au pouvoir et les aida à trouver les combinaisons qui leur permirent de régner avec le soutien et le consentement du peuple.

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