Lettre à ma grande sœur auto-entrepreneuse

par | 20 avril 2022 | Portraits

Après une école d’ingénieur, ma grande sœur a fait un choix étonnant : lancer sa propre entreprise de photographie. Pour célébrer son courage et sa force, je lui ai écrit cette lettre.

 

Chère grande sœur,

Il y a ceux qui suivent les chemins qu’on a tracés pour eux, tu as choisi de te frayer le tien entre les herbes sauvages.

Enfant déjà, tu avais le goût d’entreprendre et la fibre artistique. Je me souviens de ce lapin inspecteur et son acolyte panda, protagonistes de ta bande dessinée. De ces dizaines de calques dans des pochettes Canson, sur lesquels tu dessinais toute sorte d’objets sans rapport les uns avec les autres, destinés à être réutilisés plus tard. De ton intransigeance derrière la caméra reçue pour ton anniversaire : à chaque sourire de trop, il fallait tourner la scène de nouveau. 

C’était en cours d’art plastique, de sport et de langues que tu t’épanouissais le plus, pourtant tu t’es retrouvée en prépa scientifique. Sans doute parce que c’est ce qu’on attendait de toi. Tu devais penser que vivre de ces passions était impossible, ou du moins les adultes t’en avaient convaincue.

Mais l’enfant que tu avais été demeurait présent, dans l’ombre, lorsque tu as ouvert ce compte Instagram de photographie, alors que tu venais d’intégrer une école d’ingénieur. La plupart l’ont vu comme un « passe-temps », un « à-côté »… ; tous ces mots qu’on utilise pour enlever de l’importance aux choses qui en ont. 

Tu t’es formée en autodidacte, comme pour le dessin ou la vidéo. Tu posais d’abord face à la caméra, rêvant en secret d’être derrière. A la fin des séances, tu demandais aux photographes d’être quelques instants tes professeurs.

« Je voulais un raccourci pour apprendre plus vite, mais il faut juste faire », me confies-tu. Alors tu fais. Tu prends d’abord en photo les personnes que tu as sous la main, qui acceptent de se prêter au jeu : tes amies, tes frères et sœurs. Puis tu rencontres peu à peu des modèles plus expérimentés. Au fil des photos, ton œil s’habitue aux angles, aux couleurs, tu développes une intuition. 

Une des photos les plus dures à prendre. « Les modèles étaient pieds nus dans l’eau avec les chevaux qui s’impatientaient et des poulains qui courraient dans tous les sens. » Crédits : @regardsdetoi.

Un été, comme une révélation, tu découvres en lisant un livre que tu veux être entrepreneuse. « Le lifestyle me correspondait en tout point, la question c’était quoi faire », tu racontes. Ce n’est que quelques années plus tard que tu vas finalement établir cette connexion entre la photographie d’un côté et l’entrepreneuriat de l’autre.

Le déclic se produit lors de ta dernière année d’étude. En plus de tes études d’ingénieur, tu as décidé de suivre un master d’entrepreneuriat. « Toutes les personnes de la classe avaient un projet, et moi j’ai fait comme si j’en avais un, en disant que je voulais faire de la photographie. » Tu finis par te prendre au jeu. A force de l’imaginer, d’y réfléchir, d’en parler, le projet devient réel, possible.

Les adultes nous ont toujours fait croire que le plus dur était de trouver ce qu’on voulait faire. Le plus dur, en réalité, est de transformer ce qu’on veut faire en quelque chose qui leur conviendra à eux. De conformer nos rêves aux normes sociales.

De t’adapter, tu as refusé. On attendait de toi une vie stable d’ingénieur : économiser, puis, éventuellement, se lancer. Tu savais qu’en choisissant de travailler quelques années dans un bureau, tu prenais le risque de perdre le plus précieux : le courage que nous offre la jeunesse. Et si, après quelques années dans un bureau, l’enfant qui inventait des bandes dessinées et réalisait des films avec ses frères et sœurs disparaissait à tout jamais ? Alors, tu t’es « lancée ». Certains y ont vu un choix bizarre, inattendu. Alors que c’était le choix le plus logique, la continuité de qui tu étais.

Te rejoint dans l’aventure, Tristan. Aussi diplômé d’école d’ingénieur, vous vous êtes rencontrés en prépa. Comme toi, au terme de ses années en école, il rêve d’une autre façon de travailler. Après un intensif brainstorming, le compte Instagram « Hanachi photographe » devient l’entreprise « Regards de toi – Photographes, vidéastes & modèles ».

La première cliente se célèbre par une danse. « On venait de passer deux jours à appeler des marques non-stop, à n’essuyer que des refus. On commence à expliquer à cette dame ce qu’on fait. On n’a même pas fini qu’elle accepte. On était tellement contents qu’en raccrochant c’est parti en danse du soleil ! »

Les mois passent, et vous affirmez votre style dans les photos : « urbain et classe », dis-tu. La direction artistique est ce qui te plaît le plus : créer des images. Composer. Choisir le fond, les habits. Improviser : « c’est toujours les photos que tu n’as pas prévues qui sont les meilleures ».

Le style de Regards de toi : Urbain et classe. Crédits : @regardsdetoi.

Les montages de Tristan sont guidés par la musique, qui lui inspire la dynamique de la vidéo. 

Au fil des semaines, vous affirmez aussi vos valeurs, sans pour autant le revendiquer. Parce que ça devrait être normal, sur un compte de photographe, de trouver des modèles noires, blanches, minces, grosses, handicapées ou portant le foulard. Parce que toutes ces personnes composent la société. Et que d’un point de vue artistique, c’est stimulant d’avoir à photographier des corps et des styles différents.

Mais tes premiers mois sont aussi faits de déceptions, d’échecs, d’épuisement. Passer des heures au téléphone à convaincre des clients qui répondent violemment ou raccrochent. Ne pas être pris au sérieux en raison de son âge. Gérer la paperasse administrative, les factures, les demandes d’aide. Et surtout : le vide, quand personne ne répond, quand il n’y a rien pour payer le loyer.

Le plus dur, je pense, est d’avoir perdu sur le chemin le soutien de personnes qui comptaient pour toi. Celles qui pensent qu’il faut suivre la norme pour « devenir quelqu’un ». Celles qui préfèrent te voir moins épanouie mais plus conforme. Les mêmes qui détruisent les rêves des enfants.

Si je t’écris cette lettre, c’est pour te rappeler, quand tu doutes, que tu as pris le bon chemin. Celui avec les herbes sauvages : plus dur, mais plus beau. Celui qui permet à l’enfant qui inventait des bandes dessinées et réalisait des films avec ses frères et sœurs de rayonner.

Comme Cyrano de Bergerac, tu as dit « non, merci ! ». Préféré la liberté au prestige social. Comme lui, tu pourrais dire :

« S’il advient d’un peu triompher, par hasard,

Ne pas être obligé d’en rien rendre à César,

Vis-à-vis de soi-même en garder le mérite,

Bref, dédaignant d’être le lierre parasite,

Lors même qu’on n’est pas le chêne ou le tilleul,

Ne pas monter bien haut, peut-être, mais tout seul ! »

 

L’entreprise de Leila et Tristan s’appelle Regards de toi. « Sans être un compte ouvertement engagé, notre entreprise a été créée dans une logique inclusive, pour encourager toutes les personnes à se regarder et s’apprécier. On aime photographier des gens venant de tous bords et on aimerait à termes que nos photos s’éloignent des clichés sexistes de la société présents dans la photographie. » 

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