Gulbadan Begum : historienne moghol

par | 22 mai 2019 | Femmes musulmanes dans l'histoire, Portraits

Au fil de ce projet, je ne peux m’empêcher de penser que les sources que nous utilisons déterminent les histoires que nous racontons. Dans l’histoire des femmes, cela est d’autant plus vrai. Il est fascinant de voir à quel point des femmes importantes, des femmes conquérantes, des femmes inspirantes peuvent finalement, à coup d’arguments historiques, être discréditées ou racontées avec mépris en quelques lignes et ce malgré l’ampleur des travaux et actions qu’elles purent entreprendre.
Lorsque j’ai commencé mon travail de recherche pour la rédaction de mes biographies, l’équation se répétait : je tombais à chaque fois sur un nombre important d’articles dépeignant négativement la femme recherchée avant de trouver finalement les sources que je souhaitais étudier. Fascinant et à la fois effrayant de voir que pour chaque femme étudiée, ce phénomène était une réalité.
Gardons à l’esprit que des dynamiques de masculinisation de l’histoire résultent nécessairement l’exclusion des femmes.
La femme dont nous allons parler ce soir, est une historienne de l’empire Moghol. Gulbadan Begum prit a plume pour raconter l’histoire de son Empire, l’histoire de sa famille, elle prit la plume pour se raconter, pour raconter les femmes qu’elle avait côtoyées. Son ouvrage le plus connu nous est resté, il est le seul ouvrage sur l’histoire de l’empire moghol écrit par une femme du XVIe siècle.

 
C’est à Kaboul vers 1523 que naquit Gulbadan Begum. Fille de Ẓahīr-ud-Dīn Muhammad Babur, fondateur de l’empire moghol et premier empereur, elle grandit au gré des années entre l’actuel Afghanistan et l’Inde. Issue d’une famille de nobles moghols, elle fut également la sœur bien-aimée du deuxième empereur moghol Naṣīr-ud-dīn Muhammad Humayun, et la tante estimée de l’empereur Akbar.

Son enfance, Gulbadan la passa à voyager aux rythmes des campagnes militaires menées dans un premier temps par son père, puis par la suite par son frère. C’est ainsi qu’elle se déplaça et vécut dans l’ensemble des grandes villes indiennes. Dès son plus jeune âge, Gulbadan passa beaucoup de temps auprès de son frère et de son père qu’elle admirait profondément. Sa gentillesse et son intelligence faisaient d’elle une jeune fille éminemment respectée et admirée au sein de la cour. Elle avait accès aux différents espaces et assistait à l’ensemble des échanges parfois très stratégiques. C’est à l’âge de 8 ans, que Gulbadan perdit son père. Lui qui venait de conquérir une bonne partie de l’Inde était tombé malade et n’avait pas survécu.

Son frère Humayn, héritier légitime, prit alors le relais, tant dans la gestion des affaires de l’Empire que dans la gestion familiale. Il s’occupa de l’éducation de sa sœur durant un bon nombre d’années. Sous sa protection, Gulbadan, passionnée par les lettres et les langues se forma à l’apprentissage du turc et du persan. Au fil des années, elle laissa son talent s’exprimer et rédigea un grand nombre de poèmes.

Lors de sa dix-septième année, Gulbadan épousa l’un des nobles proches de sa famille, Khizr Khwaja Khan. Ensemble, ils eurent un fils et vécurent une vie familiale heureuse et apaisée en restant la plupart du temps à Kaboul.

Pendant ce temps-là, le règne de son frère était chaotique. Une à une, il perdait les terres conquises quelques années précédemment par son père Babur. En 1557, suite à un accident tragique, son frère l’empereur Humayn mourut prématurément. Chagrinée et peinée par la perte de celui qui l’avait éduquée, Gulbadan passa des mois endeuillée. Voyant sa tante en difficulté, son neveu, Akbar alors nouvel empereur l’invita à venir s’installer dans la maison impériale d’Agra, chose qu’elle accepta.

Nourrie, blanchie et logée, Gulbadan consacra la plus grande partie de son temps à l’écriture. Parmi ses écrits, certains étaient dédiés à la mémoire et au souvenir de ceux qu’elle avait aimés : son père et son frère.

Son neveu Akbar, fasciné par les histoires qu’elle posait sur le papier lui demanda d’entamer la rédaction d’un livre en l’honneur de son père et frère, l’un fondateur de l’empire et l’autre successeur. Akbar était convaincu que le fait de partager l’histoire de leur empire au plus grand nombre permettrait de construire et d’alimenter une mémoire collective.

C’est ainsi que Gulbadan prit la plume. Elle fit dans un premier temps le tour de la cour et des membres de sa famille afin de recueillir un maximum d’informations et de témoignages au sujet des deux hommes qu’elle voulait honorer. Pour rendre le livre encore plus complet, elle continua son enquête auprès des habitant.e.s. Deux années durant, elle alla de foyer en foyer pour s’assurer que l’ensemble des personnes qui liraient son ouvrage serait à même de s’y identifier.

Elle se mit à le rédiger dans un persan clair et accessible au plus grand nombre. Elle y raconta les événements entourant la vie de son frère et de son père et en profita pour parler du train de vie que menaient les femmes du harem moghol de la cour.

A travers son livre Humayn-Nama, elle permit à un grand nombre d’habitant.e.s de découvrir ou redécouvrir l’histoire qui était leur, de se l’approprier, de s’y identifier, de s’y projeter. Ce travail lui valut une certaine célébrité, il lui valut d’être respectée et profondément appréciée.

Suite à cela, Gulbadan fit le choix de se retirer quelques années pour rester auprès de ceux et celles qu’elle aimait. Aucune trace historique à son sujet ne nous est mentionnée entre la publication de son livre alors qu’elle était âgée de 39 ans et son pèlerinage à l’âge de 54 ans.

Fervente croyante, alors âgée de 54 ans, Gulbadan fit le pari de s’embarquer dans un long voyage afin de réaliser son pèlerinage. Pour y parvenir, 3 000 dangereux kilomètres entre l’Inde et la Mecque devaient être traversés. Accompagnée d’un groupe de femmes et généreusement équipée par l’empereur Akbar, Gulbadan se mit en route pour sept années de voyage qui les menèrent à bon port. Elle mourut quelques années après son retour, âgée de 80 ans, après avoir mené une vie bien remplie.
 
L’histoire de Gulbadan nous rappelle avec force la nécessité de production. Une production pour pouvoir s’identifier et se projeter mais également pour rappeler les pratiques qui furent acceptées et approuvées dans les faits.

Ce positionnement historique et les conséquences qu’il peut avoir me rappelle l’un des passages du livre de Zahra Ali, Féminismes Islamiques qui m’avait profondément marqué.

Pour conclure cette biographie, j’aimerais vous le partager :

Les significations que nous attribuons à une lecture dépendent bien évidemment du postulat de celui ou celle qui les lit et les interprète. Or nous savons qu’aujourd’hui la majorité des écrits et lectures de textes saints ont été faits par des hommes avec une vision clairement misogyne et masculinisée. Qui lit et comment lit-on les textes sacrés ? Gardons à l’esprit que des lectures différentes d’un même texte peuvent conduire à une pratique fondamentalement différente. Ainsi, la production d’un savoir nouveau à travers la (ré)écriture de l’histoire des femmes musulmanes et la réhabilitation de leur place et rôle dans l’historiographie musulmane ainsi qu’un travail de révision de l’histoire islamique d’un point de vue féminin et féministe sont fondamentales. Nous devrions pouvoir nous questionner sans crainte d’être jugée et de se redéfinir sans crainte d’être violentée

 
 
Crédit image à la une : l’illustratrice du jour s’appelle Imène. Imène est graphiste, illustratrice et rédactrice. Pour découvrir ses projets et travaux, je vous invite à visiter ses différentes pages :

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