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Féministes, énervées et fières de l’être !

Je n’étais pas énervée, mais tu m’énerves à dire que je suis énervée. Et puis, quand bien même je serais énervée, tu m’énerves à dire que je ne dois pas m’énerver quand tu dis que je suis une femme énervée juste parce que ça t’énerve que je sois énervée. 
Difficile de garder son calme devant un individu qui fait sans vergogne du tone policing. A ce moment-là, on a envie de tout faire sauf d’allumer un cierge et de chanter la paix… Pour appréhender ce type de manipulations, il faut d’abord commencer par les reconnaître. Explications.

 

Le tone policing sous-entend que le discours des militantes féministes aurait plus de succès si elles s’exprimaient de manière moins agressive. Il s’attarde sur la forme du propos pour réduire au silence sa teneur même. Les féministes (à plus forte raison les féministes intersectionnelles, puisqu’elles militent contre plusieurs oppressions corrélées) seraient susceptibles sur les bords et en profondeur, et cette susceptibilité se manifesterait souvent par de l’agressivité. C’est un des stéréotypes les plus souvent associés aux féministes, même par ceux et celles qui affirment reconnaître la véracité de leurs propos. Une femme qui parle fort, c’est vulgaire ; d’ailleurs, elle a ses règles, non ?

Est-il nécessaire de souligner que notre colère est inhérente à ce message, qu’elle est justifiée par les multiples discriminations dont les femmes, les personnes racisées et autres minorités sont victimes ? Ce tone policing n’est pas seulement une question de ton, il fait partie intégrante de la politique de respectabilité.

 

Mrs Dreydful, féministe intersectionnelle noire, abordait la politique de respectabilité de cette manière :

Le concept de politique de respectabilité peut être aussi valable pour d’autres oppressions, bien sûr, puisqu’il s’agit de rentrer dans un certain moule qu’impose la société pour ceux qui sont “autres”, et que correspondre à ce moule serait en corrélation avec la discrimination subie. Cependant, il s’agit aussi d’un concept ayant d’abord émergé au sein du féminisme noir.

Selon cette fameuse politique de respectabilité, vous pouvez demander l’égalité, mais faites-le de manière calme, et si possible avec le sourire. Si vous refusez, vous prenez le risque d’entendre : “la féministe est une hystérique aigrie”, et les antiracistes “en rajoutent car la République est indivisible”, “ne soyez pas féministes mais humanistes”, ou “Angry Black Woman” pour les afroféministes…

Il s’agit d’annihiler toute écoute d’un message et de le rendre invisible. Quant à la colère des opprimé.e.s, elle n’est jamais légitime, toujours hors limite : on appelle toujours à une maîtrise de soi.

Crédit Suzie Mason : https://www.behance.net/waffleandb7f36
Crédit photo : Crédit Suzie Mason

 

Quand la personnalité a bon dos !

 

En matière de techniques de décrédibilisation des victimes, il faut dire que certain.e.s font preuve d’une très grande inventivité…

Dans la lignée du tone policing et du victim-blaming (ce phénomène de culpabilisation de la victime d’oppression, de violence ou de viol, ainsi que de remise en question incessante de sa parole), d’autres techniques tout aussi pernicieuses sont utilisées par les pourfendeurs du militantisme et de l’activisme. Cette fois, il ne s’agit pas de souligner une supposée agressivité qui nuirait à la diffusion du message, mais d’invoquer un ou des traits de personnalité peu avantageux que détiendrait la personne d’en face et qui seraient, à eux seuls, responsables d’une distorsion de la réalité.

Les oppressions liées au sexe, à la race ou au genre ne seraient qu’un amas d’affabulations émanant d’une personne instable et en manque de confiance. Une trop grande susceptibilité ! Voilà, c’est ça ! Féministes et activistes, arrêtez tout ! Cette personne a trouvé la cause de tous les maux de cette société, et ce n’est rien d’autre que… VOUS !

Ce serait donc notre sensibilité particulière de personnes « sur la défensive et émotionnellement fragiles » qui nous amènerait à prendre les oppressions trop à cœur. Cette méthode consiste à mettre à distance la teneur même du propos pour se concentrer sur les sentiments de l’individu qui les énonce.

Grosso merdo, votre détracteur vous dit : « Je suis dans une réalité objective, alors que toi, tu es dans une réalité subjective façonnée par ton vécu et déformée par ton affect ».

OMG… Les violences physiques et symboliques faites aux femmes, le racisme, le classisme, la transphobie, l’homophobie, etc… Et in fine, les exclusions n’existent pas, ou du moins, elles existent, mais dans des proportions significativement moins importantes que celles qu’on imagine. Merci bien pour cet éclairage.

 

L’art de se voiler la face

 

Au détour d’une conversation houleuse avec une personne manifestement loin de toutes ces considérations, j’ai entendu cette phrase pleine de mauvaise foi :

Non non, je ne dis pas que les oppressions n’existent pas, mais je me demande bien ce qui te motive, les raisons qui font que tu en es là aujourd’hui

En plus d’être intrusive, cette question délégitime et tient inexorablement à distance les raisons de votre engagement. Traduction: « Ohlala, oui, c’est affreux ce que tu as vécu. Je comprends. Mais ceci te concerne et est corrélé à ton vécu ». Comme si nous ne vivions pas dans la même réalité. Faussement compatissante, cette réaction vise autant à vous faire culpabiliser qu’à faire taire vos revendications. C’est aussi la preuve criante de la politique de l’autruche que pratique à outrance la plupart de nos interlocuteurs. « Hors de ma vue cette dure réalité ! »

Le stéréotype de la femme qui n’est pas censée avoir de revendications sans qu’on lui fasse un procès en personnalité est coriace. Mais tenons bon. Notre combat n’a rien à voir avec nos supposés « complexes » et nos traits de caractère. Comme le sein dénudé de la femme dans Le Tartuffe de Molière, les discriminations dévoilées sont alors des objets par lesquels « les âmes sont blessées, et cela fait venir de coupables pensées ». N’est-ce pas le trait caractéristique du comportement des hypocrites ?
N’oubliez pas que votre combat n’est pas là pour déculpabiliser les oppresseurs.

 

Crédit photo : Tumblr
Crédit photo : fuckyeahsubversivekawaii

 

Image à la une : db Photography | Demi-Brooke

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