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Fatima El Fihriya : fondatrice de la plus vieille université encore active du monde

Il était une fois, il y a plus de mille ans, l’histoire d’une petite fille, Fatima El Fihriya. Fatima vivait dans une ville, Kairouan, bordée par le désert dans l’actuelle Tunisie. On affirme qu’elle est issue du clan des Banu Fihr de la tribu de Quraych, envoyée à Kairouan par Muawiya Ier, calife omeyyade de Damas, pour propager l’Islam en Afrique du Nord. Découvrez son œuvre, la richesse de son cœur et de son âme à travers son histoire.

 

Une enfant curieuse, et pleine de ressources

 

Kairouan est une ville commerçante, c’est le carrefour des caravanes du monde entier. Cette ville permet à Fatima de nourrir sa grande curiosité naturelle. Là, au milieu des marchands d’épices, d’étoffes, de parfums, de bijoux, de métaux précieux, d’animaux, de fruits et légumes, Fatima s’abreuve des histoires que chacun raconte, des récits d’aventures des voyageurs, elle en apprend chaque jour un peu plus sur le monde. Là, à Kairouan, c’est comme si elle explore le monde et ses contrées lointaines.

Fatima est orpheline de mère, et vit avec son père et sa soeur aînée, Maryam. Mohamed El Fihriya, marchand à Kairouan, prend grand soin de ses filles. Fatima est très marquée par la mort de sa mère, tandis que sa sœur Maryam est confrontée à la réalité et tâche de s’occuper de la maison de son mieux. Fatima suit beaucoup son père dans son travail, et l’interroge sans cesse sur ses activités. Elle pose mille et une questions, et trouve un père patient et bienveillant, qui lui donne une bonne instruction au fil des années. On dit que Mohamed El Fihriya agit ainsi car il se souvient des paroles du prophète de l’Islam, Muhammad, sur l’éducation des enfants.

Crédit photo : Samia Errazouki/AP Images

Crédit photo : Samia Errazouki/AP Images

Une enfance qui s’interrompt soudain

 

Une nuit, de violentes émeutes éclatent à Kairouan. De nombreux habitants décident de fuir la ville et prennent le chemin du désert. Fatima, son père et sa sœur se mettent ainsi en route, rassemblant le peu d’affaires qu’ils peuvent emmener. Ils voyagent ainsi durant des mois, traversant l’Afrique du Nord, loin des villes qui à cette époque sont à feu et à sang. Ils traversent ensemble les déserts, les montagnes. Le père de Fatima craint pour ses filles. Quel avenir auront-elles à présent ? C’est alors qu’après de longs mois de marche, ils arrivent aux abords d’une ville frontalière dont ils avaient entendu parler. Épuisés, ils décident de s’y installer. Les voici à Fès en 825. Après les réfugiés andalous, ce sont donc les réfugiés de Kairouan qui sont accueillis dans l’enceinte de cette ville prospère et généreuse.

Les années passent, Fatima devient une femme. Elle est toujours aussi curieuse, enthousiaste, pleine de vie en plus d’être très pieuse. En effet, son père Mohamed leur donna à elle et son aînée une éducation religieuse stricte, leur transmettant des valeurs comme l’humilité, la générosité, l’amour de son prochain. Fès est une ville commerçante, et surtout le quartier des Kairouanais qui s’y sont réfugiés. Comme à Kairouan, Fatima se plaît au milieu de toutes ces cultures qui se croisent, de tous ces trésors du monde. Son père reprend les affaires et leur famille redevient aisée, tandis que Maryam s’occupe toujours de la maison. C’est alors que quelque chose sort Fatima de son quotidien, elle qui n’a que faire des bijoux et autres objets de parure. En effet, des érudits du monde entier se retrouvent à Fès pour discuter, échanger, construire des savoirs ensemble. Comme lorsqu’elle était enfant, elle se remet à rêver de connaissances, de sciences, d’histoire, d’astronomie, des langues du monde et de poésie…

 

Un père aimant qui disparaît, une mosquée qui s’érige

 

Un drame arrachera encore une fois Fatima de ses rêves de connaissances. Son père tombe gravement malade, et Fatima reste à son chevet sans cesse. La jeune femme ne sort plus, préférant parler à son père, lui raconter ses découvertes… Mais sa mission sur terre étant achevée, Mohamed El Fihriya quitte ce monde entouré de ses deux filles. Fatima, qui avait souffert enfant de la mort de sa mère, est de nouveau très affectée par la mort de son père. Elle ne mange plus, ne dort plus, n’ouvre plus un livre. Sa période de deuil fut longue. Sa sœur Maryam s’occupe d’elle durant de longs mois, à tenter de lui redonner goût à la vie.

Fatima décide de se rappeler de ce que son père lui a enseigné, c’est-à-dire regarder l’avenir et avancer. À sa mort, surprise : il leur a légué une grande fortune. Cet argent, considéré comme une épreuve, oblige Fatima à se retirer, à méditer. Fatima décide de le dépenser au service de la connaissance, de la foi. Elle décide de faire construire une mosquée, avec les matériaux du pays de son père. La mosquée Al-Qarawiyyin. Les travaux de la mosquée débutent le premier jour d’un mois de Ramadan, et se terminent en 245 de l’hégire, c’est-à-dire en 859 du calendrier grégorien.

 

Crédit: Samia Errazouki/AP Images

Crédit photo : Samia Errazouki/AP Images

 

De la mosquée à l’université

 

Le travail effectué par Fatima El Fihriya est titanesque. Sa position en tant que femme ne lui facilite pas la vie, alors qu’à l’époque, dans toutes ces sociétés patriarcales, il est dur d’être entendue et écoutée sans être “la femme de…” ou “la fille de…”, Fatima est seule, riche, et surtout n’est pas intéressée par un rôle particulier au sein de la société. Elle met au contraire toute son énergie et toute son âme à aider son prochain, à accueillir dignement les nouveaux réfugiés. Elle continue de rechercher la science, la sagesse et se recueille beaucoup. Elle ne cherche même pas à construire sa place au Paradis, elle est détachée et sincère. Elle voue sa vie à son Créateur sans intérêt personnel aucun.

En quelques années, la mosquée qu’elle a financée est très respectée, et attire de grands savants. Des conversations dans la cour de la mosquée aux leçons données par de grands érudits, la mosquée devient une école très renommée, l’une des meilleures de la région. Aujourd’hui, c’est toujours l’université de Fès, et il s’agit de l’université encore en activité la plus ancienne au monde !

 

Fatima El Fihriya, femme ou personnage légendaire ?

 

Des historiens démentent aujourd’hui le fait que Fatima Al Fihryia ait vraiment fait construire la mosquée Al-Qarawiyyin. Certains débattent également sur l’existence même de cette femme. En effet, aucune source historique ne mentionnerait son existence entre le IXème siècle et le XIIIème siècle. Mais alors pourquoi aucune source maghrébine ni andalouse ne cite son nom durant ces siècles ? Pourquoi aucune source historique n’apporte d’autres explications ? Pourquoi ces auteurs masculins ne la mentionnent à aucun moment, même s’ils ont étudié au sein de la mosquée Al-Qarawiyyin ? Son souhait de rester discrète et humble aurait-il suffit à empêcher tout un peuple de la mentionner dans les témoignages ? Pourquoi tant de mystères autour de la construction de cette mosquée ?

“Pourquoi, alors que ce lieu est vraiment l’épicentre à la fois du pouvoir, de l’intellect et de l’islam, là où les oulemas, les docteurs de la foi et les juristes sont formés, là où la jurisprudence se fait, un lieu éminemment masculin, pourquoi on aurait, si elle n’avait pas existé, choisi (dans les écrits) une femme pour fonder ce lieu éminemment masculin ?” se questionne Frédéric Calmes, anthropologue et journaliste.

Pour Mohamed Mezzine, historien de la ville de Fès, un personnage fictif féminin à cette époque est un symbole : “Il s’agit là d’une preuve symbolique attestant que la femme jouait un très grand rôle pendant cette époque. C’est ainsi qu’Ibnou Abi Zaree (auteur d’Al-Qirtass) a insisté sur le rôle joué par la femme au XIVème siècle dont il est issu.” Ibnou Abi Zaree est l’écrivain qui mentionne pour la première fois Fatima El Fihriya.

 

Le diplôme original de Fatima El Fihriya, préservé dans l'université Al-Qarawiyyin Crédit: Samia Errazouki/AP Images

Le diplôme original de Fatima El Fihriya, préservé dans l’université Al-Qarawiyyin
Crédit photo : Samia Errazouki/AP Images

 

Légende fabuleuse, ou femme discrète restée dans l’ombre pendant plusieurs siècles, son histoire n’en reste pas moins inspirante et positive pour les femmes du monde musulman et au-delà ! Fatima El Fihriya vivra toujours dans nos cœurs, et son histoire portera encore très longtemps ce message optimiste qu’est la place des femmes dans la société.

 

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