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Deena Mohamed, l’artiste engagée d’Al-Qahera

Deena Mohamed est une jeune illustratrice égyptienne. Elle est surtout connue pour sa bande-dessinée, postée dès ses dix-huit ans sur son compte Tumblr, nommée Qahera, sur une super-héroïne du Caire portant foulard et ‘abaya (très long vêtement traditionnel). Elle travaille désormais sur une trilogie, intitulée Shubeik Lubeik, concernant les espoirs du peuple égyptien.

 

Qahera, la super-héroïne féministe, musulmane et traditionnelle du Caire

 
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Qahera menaçant un agresseur : “N’embête plus jamais une autre femme !”. Crédit : Qahera

 

La BD Qahera a d’abord été mise en ligne en anglais, en 2013, les personnes suivant Deena sur Tumblr étant anglophones. Cependant, elle a décidé d’également publier cela en arabe, considérant que ce contenu devait aussi être lu par les arabophones, notamment les Egyptien·ne·s. Qahera signifie “la victorieuse” et ce terme désigne également la ville du Caire, capitale égyptienne. Deena a choisi ce nom parce qu’il fait référence à son pays natal, en plus d’être “puissant”. “Je n’aurais pas fait cette BD sans la révolution de 2011, cet événement influence mon art autant qu’il m’a influencée”, confie-t-elle. Deena affirme que l’Histoire nous montre que la révolution n’est pas suffisante pour améliorer les droits des femmes parce qu’il s’agit “de la dernière chose à laquelle les gen·te·s pensent”. L’illustratrice a d’ailleurs lancé sa BD après avoir lu un article misogyne sur les femmes musulmanes. Encouragée sur Tumblr, elle décide de continuer. Deena déplore également le fait que l’on croie que les Egyptiennes avaient plus de droits à l’époque où elles portaient des mini-jupes dans les années 50, puisqu’il s’agissait uniquement des femmes de milieux aisés. Il existait encore à cette période de nombreuses filles mariées à 13 ans. C’est la raison pour laquelle il était essentiel pour Deena de dessiner une super-héroïne portant un hijab (foulard), considérant les femmes “visiblement” musulmanes comme les “plus vulnérables et les moins représentées”. Elle tenait également à la ‘abaya, étant “très traditionnelle” afin de montrer que les femmes religieuses peuvent aussi être féministes et lutter pour leurs droits, bien qu’elles soient souvent perçues comme soumises. Deena souhaite également que cette superhéroïne ressemble à la plupart des femmes égyptiennes. “Elle ressemble à la majorité de mes amies”. L’illustratrice insiste aussi sur le fait de ne pas définir le féminisme uniquement par les problématiques de genre.
 
 
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Image de gauche : “Regarde ! C’est une femme musulmane ! C’est la raison pour laquelle nous sommes ici ! Nous devons la sauver !”. Image de droite : “Oh regarde ! Tu peux le voir dans ses yeux !! ‘Aide-moi !’ ”. Crédit : Qahera

 

“On ne peut pas être féministe si on oppresse d’autres femmes. On ne peut pas être féministe en étant classiste ou raciste”. Elle prend notamment l’exemple de la classe aisée égyptienne, dans laquelle plusieurs personnes méprisent les femmes portant le hijab. Cela serait dû au fait que ces dernières soient considérées comme moins éduquées et issues des milieux les plus populaires. “Le classisme est partout en Egypte. Ailleurs, c’est l’islamophobie”, déplore Deena. Elle ne supporte plus les préjugés concernant les femmes musulmanes, venant d’ailleurs aussi de féministes. Elle avait notamment critiqué les Femen, dans une BD. Deena les avait présentées comme des femmes souhaitant absolument libérer Qahera de son foulard. Elle a cependant reçu une critique qu’elle avait jugée constructive, de la part d’un abonné. Ce dernier lui affirmait que les Femen subissaient beaucoup de violence et qu’il n’était donc pas forcément pertinent de faire une BD violente sur ces femmes, même s’il s’agit d’une attaque métaphorique. Cela la fait beaucoup réfléchir. Elle demeure cependant triste de voir que le féminisme exclut encore aujourd’hui beaucoup de femmes, en raison d’une “vision coloniale”. “Oui, les musulmanes peuvent être féministes. Oui, les femmes portant le foulard peuvent être des super-héroïnes. Oui, certaines femmes sont forcées à porter le foulard. Oui, forcer les femmes à retirer le foulard est également mauvais. Oui, le problème, c’est le patriarcat, le classisme et le capitalisme dans le monde entier. Oui, je ne pense pas que toutes les féministes blanches soient mauvaises. Oui, ni la pudeur ni la nudité sont des choix moraux supérieurs. Honnêtement, ça devient évident à quel point les gen·te·s ne nous écoutent pas”. Deena défend toutes les femmes. C’est la raison pour laquelle elle tenait à consacrer une BD à Qahera sauvant Laila dans la rue, critiquée en raison de son “manque de pudeur”, selon les agresseurs. “Nous serons toujours objectifiées, que nous portions ou non le hijab n’est pas le sujet. Le fait de contrôler la façon dont s’habillent les femmes est un phénomène planétaire, cela ne touche pas seulement les femmes musulmanes”, rappelle l’illustratrice. Cependant, Deena ne se perçoit pas comme militante. “Le problème des réseaux sociaux est je pense le fait de surestimer notre impact lorsque nous avons beaucoup d’abonné·e·s”.

 

Shubeik Lubeik, une satire sociale égyptienne

 
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Un espoir dans une bouteille, tenu par une Egyptienne. Crédit : Deena Mohamed
 
Shubeik Lubeik pourrait être traduit par “abracadabra”. Il s’agit d’une trilogie de bandes-dessinées. Le premier ouvrage a reçu le prix du meilleur roman graphique au festival du CairoComix. Cela est disponible en arabe, mais en 2021, la trilogie devrait être traduite en anglais. Deena a d’ailleurs eu l’occasion d’exposer son art au Musée de la Bande-Dessinée, dans la ville française d’Angoulême, mais aussi à Berlin, en Allemagne, et à York, en Angleterre. Cette bande-dessinée dévoile les espoirs du peuple égyptien, dans une société encore très inégalitaire. Les personnages peuvent acheter des voeux. Plus ils sont chers, plus ils peuvent permettre aux personnages d’atteindre leurs objectifs. Les riches achètent des voeux dans des bouteilles, tandis que les pauvres les achètent surtout dans des conserves, à l’instar de l’écrasante majorité de la population égyptienne. Les voeux destinés aux pauvres sont interdits de vente en Europe et par le gouvernement, parce qu’ils seraient considérablement imprévisibles tout en devenant souvent réels, entraînant des conséquences dévastatrices. Ces voeux sont notamment disponibles dans des kiosques, un élément très important dans le paysage du Caire selon Deena. Le premier roman de la trilogie est consacré à Aziza, une jeune femme sérieuse, travaillant de façon acharnée. Abdo, un homme amoureux d’elle, la séduit. Cependant, lorsqu’elle le perd soudainement, elle décide d’acheter des voeux, alors qu’elle refusait auparavant de croire en leur efficacité. “Aziza est une histoire sur la perte et le regret, il s’agit aussi d’une histoire sur nos désirs les plus profonds et le droit humain d’avoir des rêves”, explique l’auteure de la satire sociale. Deena souhaitait absolument rendre hommage à l’héritage égyptien, notamment dans la façon de dessiner les BD. “C’est très important pour moi que cela parle avant tout aux Egyptien·ne·s”. Cela touche également à un certain héritage culturel, concernant les génies par exemple. L’auteure mêle donc plusieurs éléments traditionnels à une histoire contemporaine.

 

Il lui arrive également de créer des bandes-dessinées destinées à des organisations, telles que l’ONU Femmes ou encore pour l’application Harassmap. Cette dernière vise à répertorier le nombre de cas de harcèlement, d’agressions sexuelles et de viols en Egypte, tout en proposant des lieux où prendre des cours de self-défense. Cependant, Deena se considère avant tout comme une artiste. Pour les arabophones, son ouvrage est disponible ici. On espère également une traduction en français, mais en attendant, nous pouvons toujours nous consoler avec la superbe Qahera, en souhaitant beaucoup de succès à Deena Muhammad, inshAllah.

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