Azhare Harrachi Lassehab, dompteuse de dodo

par | 15 novembre 2020 | Portraits

Azhare Harrachi Lassehab est coach pour femmes en stratégies de vie et sommeil. Et si le rapport aux repos, dodo and co concerne absolument tout le monde, attendez-vous à apprendre que cet acte quotidien, universel et intemporel est loin de se résumer à de bonnes ou mauvaises volontés, ou à quelques moutons comptés. Car Azhare Harrachi Lassehab, à travers son travail, propose non seulement des solutions concrètes, mais resitue avec un recul et une finesse incroyables les différents rouages qui entravent les mécanismes du repos des corps et des esprits…
Alors, non, une telle coach ne va pas venir tous les soirs à votre chevet avec un verre de lait pour vous raconter une histoire (pour ça, vous avez les replays des Contes des oubliées d’Attika Trabelsi !) mais celle-ci s’occupera de vous d’une manière bien plus surprenante : en vous éveillant aux soucis du sommeil.

 

 

 

Je pensais que c’était normal, que je faisais partie d’une exception de gens qui mettent deux heures, voire plus, pour s’endormir.

Azhare Harrachi Lassehab avait, enfant déjà, des difficultés à fermer ses petites mirettes. Mais l’occasion de mettre des mots sur ces batailles silencieuse ne s’étant pas présentée, elle a évidemment mis un temps non-négligeable à pouvoir tout d’abord les nommer en tant que souffrances. C’est sa propre maternité, et l’aggravation des conséquences des troubles du sommeil sur ce quotidien axé autour d’un nouveau-né, qui l’a fait réagir. Et avant de trouver le repos, Azhare a dû se poser une question : qu’est-ce qui empêche de dormir ?

 

Qu’est-ce qui nous empêche de dormir ?

Pour nous aider à comprendre des choses profondément personnelles, et donc différentes chez chacun·e, Azhare Harrachi Lassehab articule ces questions autour de réflexions essentielles, politiques. En d’autres termes, elle invite à mesurer l’envergure des conséquences de ce que je vis tous les jours dans la société sur ma plus profonde intimité, celle que je ne partage avec personne et qui agite mes paupières avant de dormir…

Car, qui ne s’est pas confronté à l’incessante boucle des pensées du soir, au moment même où il faudrait se mettre à plat dans les bras de Morphée ? Comment mesurer jusqu’à quel point les difficultés d’accès à un emploi, un logement, les attaques directes, les blagues oppressives, les remarques sournoises, les regards sinueux, les silences lourds, les accusations tangibles ou les rejets implicites noircissent nos cernes ?

En partant de la conception des troubles du sommeil selon Azhare Harrachi Lassehab, on peut aisément comprendre qu’une journée tapissée de décharges émotionnelles, de sollicitations sexistes, racistes, validistes, islamophobes, et j’en passe, augmente évidemment le risque de se triturer les méninges sur les pourquoi-comment de sa place dans le monde.Parce que ce sont bien souvent des questionnements identitaires qui empêchent de dormir, Azhare propose aux personnes qui viennent la voir d’envisager leurs pensées comme une réaction à des phénomènes culturels, et de tenter de remettre la notion d’anomalie à l’endroit de la personne ou du système oppressifs.

Azahre souligne, en plus de ces considérations sur les troubles du sommeil, la particularité récurrente des personnes discriminées à repousser toujours plus loin leurs limites pour prouver leur légitimité. Se sentir responsabilisé·e de l’image de toute une communauté peut provoquer une excitation qui, même si elle est parfois identifiée comme positive, empêche souvent de se laisser aller. Entre les pensées invasives qui réagissent aux agressions de la journée comme à celles de tous les « hiers » accumulés, et la préparation d’un lendemain qu’il nous faudrait parfait, allez piquez tranquillement un p’tit somme…

« Le mythe moderne de la femme parfaite ne peut exister, sauf si cette femme force de manière dangereuse les limites de son corps pour assurer toutes ses tâches. »

Le cumul des stresses lié aux charges mentales des femmes, et l’ignorance générale sur l’importance du bien-dormir dans une société hyper-productiviste, constituent une alliance parfaite pour qu’une large majorité de femmes (dont 75 %, nous apprend Azhare Harrachi Lassehab, a déjà connu des troubles du sommeil !) s’épuise à ne pas trouver le sommeil. Le bien-dormir semble enfin davantage pris en considération, même s’il est encore très éclipsé par l’injonction, bien souvent grossophobe et davantage lucrative, à bien-manger et à faire du sport.

Les corps des femmes, plus exposés aux agressions et aux responsabilités en tous genres, refusent plus souvent de s’abandonner à un oreiller : le cerveau n’a pas appris à baisser la garde, ni à lâcher ses tâches le temps d’une détente salvatrice. Et commencer une journée en étant fatiguée peut évidemment entrainer une nervosité… qui empêche l’accès à une détente… vous voyez le cercle vicieux ? Il faut donc (ré)apprendre au corps à s’apaiser, doucement. Vous pouvez par exemple commencer par vous caler sur le souffle du monsieur qui ronfle de tout son saoul de l’autre côté du lit, si vous en avez un !

 

Le sommeil du juste

Azhare Harrachi Lassehab le dit clairement : les troubles du sommeil recouvrent des agitations dont il faut s’occuper. Et si elle considère qu’elle n’a pas les compétences pour vous aider à prendre en charge ce qui se trame derrière ces symptômes, elle n’hésitera pas à vous conseiller des professionnel·les adéquat·es. Mais pour les autres, elle a mille et un outils à vous proposer. Une écoute, déjà, pour chacun·e. Et avec, quelques réflexions pour tout·es.

Tiens, prenons le merveilleux concept de polyphasie. Azhare Harrachi Lassehab nous met sous les yeux une évidence :c’est quoi, notre problème avec les siestes ? Depuis quand et depuis où, avons-nous cessé de dormir par séquences ? Qui a décrété que gratter un peu de sommeil la journée, comme le font les animaux toute leur vie, c’était pour les feignasses, les enfants, ou… les personnes non-blanches ? Est-ce que ça ne serait pas, par hasard, une poignée de colons capitalistes qui, observant, en particulier, que les peuples des pays chauds s’octroyaient des repos au rythme du soleil cinglant, y ont collé une image de nonchalance crasse ?

Les personnes racisées pionçant toute la journée vs le patron blanc affairé… Et tiens, ça me revient… N’y-a-t-il pas eu récemment une affaire d’homme noir, agent de propreté, licencié parce qu’une femme blanche, bourgeoise, l’a photographié allongé (suspecté, donc, de faire une sieste en tenue de travail), avec pour légende à son tweet : « Voilà à quoi servent les impôts locaux des Parisiens, à payer les agents de propreté à roupiller, on comprend pourquoi Paris est si dégueulasse » ?

Adama Cissé était en pause. Adama Cissé avait mal au pied. Adama Cissé a un métier difficile, il fait bien comme il peut avec son corps. Adama Cissé a retrouvé un emploi, sans nul doute grâce à l’écho médiatique de sa situation. Il a porté son histoire aux prud’hommes, dont la décision du 19 juin 2020 n’a fait qu’entraîner un report de jugement (« Sans doute en 2021 », selon son avocat). Et nous apportons tout notre soutien à Adama Cissé. Je m’égare peut-être un peu, mais quand des personnes brillantes telles qu’Azhare Harrachi Lassehab vous expliquent certaines coulisses, vous finissez par ne plus voir du même œil bon nombre de tristes spectacles.

Le sommeil polyphasique a donc été cassé par des stéréotypes racistes, et par… des horaires de bureau ! Le capitalisme a donc imposé à tout le monde de dormir sept ou huit heures par nuit d’une traite, et de rester éveillé·e toute la journée, quitte à se caler des stylos sous les paupières pour les maintenir ouvertes. Ben oui, mais c’était plus pratique de forcer les corps à obéir à une norme qu’on ne pense même pas à remettre en cause, pour des histoires de rendement de masse et de pause-café. Bon. Donc nos cycles du sommeil sont aussi dictés par un rapport de domination impensé. On ne se lasse pas de découvrir jusqu’où les oppressions systémiques façonnent nos corps…

Heureusement, miraculeusement, il existe des personnes capables de nous les désigner avec douceur, et de nous aider, à notre rythme, à nous en dépatouiller. Et je ne sais pas vous, mais de savoir ça, moi, ça m’aide à mieux dormir.

Crédit image à la Une : Addéli

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