Aicha Ech Chenna : Mère Courage marocaine

par | 25 septembre 2016 | Portraits

Rencontre avec Aicha Ech-Chenna, Présidente et Fondatrice de l’association Solidarité Féminine, à Casablanca

 

Un engagement de longue date

 

Après 55 ans d’engagement en faveur des droits des femmes et des enfants, Aicha Ech-Chenna est sans conteste l’une des figures militantes emblématiques du Maroc. Femme humble et courageuse, elle a pris à bras le corps un problème qui était resté, jusque là, tabou dans la société marocaine. Celle qui est aujourd’hui un véritable modèle pour les femmes marocaines ne se revendique pas nécessairement féministe mais  souhaite défendre l’idée d’une société juste et respectueuse au-delà des genres et des frontières.
Orpheline de père dès son plus jeune âge, elle bénéficie de la solidarité de sa famille et de son entourage. Solidarité qu’elle n’a eu de cesse de rendre à la société. Ainsi, dès l’âge de 16 ans, Aicha s’engage dans de nombreuses associations marocaines : l’Association d’Aide aux Lépreux et Tuberculeux, la Ligue de la Protection de l’Enfance ou encore l’Association Marocaine de Planification Familiale. Elle effectue par ailleurs des études d’infirmière et devient animatrice d’éducation sanitaire et sociale.
C’est dans ce contexte qu’elle découvre la réalité insoutenable des enfants nés hors mariage et la détresse des mères célibataires. Au Maroc, dans certains bidonvilles, il existe alors ce qu’elle nomme des « maisons d’enfants abandonnés », des endroits insalubres où certaines mères célibataires très précaires déposent leurs enfants dont la plupart meurent avant l’âge de 4 ans ; les autres sont transférés dans des orphelinats.

 

IMG_4754 - CopieUne partie de la crèche de l’Association Solidarité Féminine – Crédit photo : Women SenseTour in Muslim Countries

 

Des rencontres décisives à l’origine de la création de l’association

 

La création de Solidarité Féminine trouve son origine dans une rencontre déterminante qui a marqué profondément Aicha Ech-Chenna. Elle croise le destin d’une jeune femme d’à peine 18 ans, enceinte, non mariée, qui se retrouve jetée à la rue. Sa mère lui ordonne d’aller « vider son ventre » à l’association de Planification Familiale. Face à cette souffrance, Aicha décide d’aller à la rencontre des parents de la jeune femme pour les raisonner et aider leur fille autrement. Accompagnée par l’assistante sociale Marie Jean Teinturier, Aicha est frappée par les réactions diamétralement opposées des deux parents. Alors que l’accueil de la mère est très dur, le père manifeste une immense émotion. Celui supposé être violent, du fait de l’annonce de la grossesse de sa fille non mariée, la prend dans ses bras et lui témoigne un réel soutien. Un espoir pour Aicha !
Elle nous annonce, ravie, que le nourrisson d’autrefois est aujourd’hui devenu médecin.

 

« Quand vous êtes révoltée, vous trouvez d’autres femmes révoltées comme vous »

 

En 1981, avec l’assistante sociale Marie Jean Teinturier qui lui a appris les rudiments du métier, elle crée l’association Solidarité Féminine. Elle sait à l’époque que la question des mères célibataires et des enfants abandonnés est un sujet sensible mais, comme elle ose nous l’avouer aujourd’hui, elle était loin d’imaginer l’ampleur du chantier. Malgré l’amour qu’elles portent à leur nourrisson, certaines mères en détresse assimilent leur enfant à la source de leur souffrance. Il faut alors aider la mère à se reconstruire, retrouver l’estime de soi, travailler sur le lien mère-enfant, trouver un logement, une formation et un métier. Les étapes à franchir sont nombreuses et difficiles, c’est pourquoi l’accompagnement de ces femmes se doit d’être global et complet.
Solidarité Féminine s’inscrit dans cette démarche avec plusieurs fronts d’action. Au sein de sa structure, les mères bénéficient d’un programme global sur trois ans. Celui-ci comprend un temps de formation important avec, notamment, des cours d’alphabétisation en arabe et en français, des cours de sensibilisation aux droits civiques et des formations professionnelles à divers métiers tels que la couture, la restauration ou la coiffure.

 

Association Solidarite Féminine 2Une mère célibataire formée à la pâtisserie par l’Association Solidarité Féminine – Crédit photo : Women SenseTour in Muslim Countries

 

Ces formations sont accompagnées d’ateliers pratiques et d’une participation à des activités génératrices de revenus au sein même de l’association qui comprend un restaurant solidaire ouvert au public, un hammam et un salon de coiffure dans lesquels les mères célibataires exercent sous le contrôle de formatrices. L’intégralité des revenus est ensuite reversée à l’association. Ce modèle fonctionne comme une entreprise sociale, viable et pérenne. En plus de cela, l’association met plusieurs crèches à disposition des mères pendant qu’elles suivent leur formation. Ce sont ainsi 50 mères célibataires qui bénéficient chaque année de ce programme d’accompagnement complet. Au-delà de son cercle, Solidarité Féminine accompagne les mères célibataires pour toutes les démarches administratives et d’insertion professionnelle nécessaires. Elle dispose aussi d’un centre d’écoute ouvert à toutes les femmes en situation de détresse.

 

Aicha, « la mère spirituelle de tous les petits bâtards de Casablanca »

 

La réforme du Code du Statut Personnel au Maroc, plus communément appelé la Moudawana, a représenté une avancée importante des droits des femmes avec l’augmentation de l’âge légal du mariage, la possibilité pour les femmes de demander le divorce ou encore la coresponsabilité des conjoints dans le cadre légal du mariage. Concernant les droits des mères célibataires, celles-ci peuvent déclarer officiellement leur enfant à l’Etat Civil depuis 2004.
Cependant, certaines lois marocaines portent encore préjudice aux enfants nés hors mariage. Par exemple, l’article 446 de jurisprudence stipule « qu’un enfant né de la fornication est considéré comme bâtard et doit rester bâtard, même s’il est par la suite reconnu pas son père biologique ».

 

Aujourd’hui, l’Institution Nationale de Solidarité avec les Femmes en détresse (INSAF) indique que le nombre d’enfants nés en dehors du mariage est estimé à 153 par jour dont 24 en moyenne sont abandonnés.

 

L’affiche de l’épisode Maroc de la série documentaire Women SenseTour – in Muslim Countries – Crédit photo : Women SenseTour – in Muslim Countries

 

Un combat salué à l’échelle internationale

 

Le parcours d’Aicha Ech-Chenna n’a pas été sans embuche. Au Maroc, certains ont dénoncé son engagement pour les mères célibataires revendiquant qu’il s’agissait là d’une caution donnée à la prostitution. L’année 2000 a été l’une des plus dures puisqu’une fatwa a été émise dans certaines mosquées à l’encontre d’Aicha Ech-Chenna :

 

J’ai été condamnée dans les mosquées au Maroc, cela a été pour moi un drame, une souffrance extraordinaire, j’ai même voulu jeter l’éponge. C’était très lourd, tous ces jugements, ces inquiétudes, je suis passée par des dépressions et des souffrances terribles

 

Cet événement lui a tout de même permis malgré tout de mobiliser les médias et d’obtenir le soutien du Roi Mohamed VI qui offre alors à l’association 1 million de dirhams. La détermination et le courage immenses de cette grande dame ont été récompensés à de nombreuses reprises avec, entre beaucoup d’autres, le prix des Droits de l’homme de la République Française (1995), le prix Grand Atlas (1998), la médaille d’honneur reçue par le roi du Maroc Mohamed VI (2000), le prix Elisabeth Norgall (2005) et la consécration, avec le Prix Opus, remis avec un chèque de 1 million de dollars.
En 2013, l’association Solidarité Féminine publie un recueil de témoignages des mères célibataires et de leurs enfants, « A Hautes Voix » (Editions Le Fennec), qui fait suite au premier livre de Aicha Ech-Chenna datant de 1996, « Miséria ».

 

J’ai fait une promesse à Dieu

 

Après 55 ans de militantisme et presque 30 ans de mobilisation pour l’association Solidarité Féminine, on peut se demander d’où Aicha Ech-Chenna tient sa force pour continuer à agir. Elle raconte alors la promesse qu’elle avait faite en 2007, lorsqu’elle a eu un cancer. Alors que dans un premier temps, elle avait refusé la maladie, un jour, seule, elle s’adresse à Dieu : « Moi la femme pauvre, je me mis à négocier avec le bon Dieu, je lui promets que sur le temps qu’il me reste à vivre, les trois quarts seront réservés à passer le flambeau à d’autres qui vont continuer la mission de défense des droits des enfants nés hors mariage, et le quart restant sera pour moi et ma famille. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui je suis devant vous, pour transmettre mon message ».

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