Search for content, post, videos

Une Barbie voilée : une réelle avancée ?

 

En 2016, l’escrimeuse Ibtihaj Muhammad est devenue la première sportive américaine voilée à participer aux jeux Olympiques. En 2018, la société spécialisée dans les jeux et jouets Mattel, commercialisera une poupée à son effigie. Une sortie déjà très commentée dans les médias et sur les réseaux sociaux. Mais est-ce vraiment une raison de se réjouir ?

 

Luttons pour plus de représentations !

 

Les représentations sont essentielles. Personne chez Lallab ne le niera. Nous voulons que les femmes musulmanes aient des figures auxquelles s’identifier dans les médias. Nous voulons que les petites filles puissent jouer avec des personnages féminins pluriels, qu’elles lisent des histoires avec des héroïnes diverses qui leur montreront qu’elles peuvent accomplir leurs rêves, qu’importe leur identité. Nous voulons donc voir plus de séries, plus de films, plus de romans, plus de jouets avec des personnages féminins, racisés, en situation de handicap, LGBTQ+…

 

Crédit photo : firstbook.org, selon une étude du Cooperative Children’s Book Center 

 

C’est pour cela que la sortie de la poupée Barbie à l’effigie d’Ibtihaj Muhammad a été saluée par les médias, par le public et par l’escrimeuse elle-même. Sur son compte Twitter, elle a ainsi déclaré : « Je suis fière que des petites filles du monde entier puissent maintenant jouer avec une Barbie qui choisit de porter un hijab ! C’est un rêve d’enfant devenu réalité ».

 

Traduction : “Que cela me rappelle et rappelle à tous les enfants que peu importe d’où l’on vient, nos rêves restent valables. Merci.”

 

Cette poupée permettra sans doute à des petites filles de réaliser que leurs mamans qui portent le voile peuvent aussi être des héroïnes. Mais il serait naïf de penser que l’unique préoccupation de Mattel est de représenter les femmes musulmanes dans toute leur diversité.

 

Un « capitalisme racial »

 

La poupée à l’effigie d’Ibtihaj Muhammad était surtout un bon coup de marketing pour Mattel. Ils savaient que la « première Barbie voilée » allait faire parler d’elle. On peut même se demander s’ils tenaient réellement à rendre hommage à l’escrimeuse Ibtihaj Muhammad ou si ce n’était qu’un prétexte pour produire une poupée qui ferait parler d’eux. Les articles louant l’effort de diversité de l’entreprise ont fleuri sur la toile et dans les kiosques, les JT se sont tous fendus d’un petit reportage montrant l’enthousiasme des consommateur·rices et peu de critiques ont finalement été faites. Barbie a donc fait le buzz. Et ça tombe bien pour une entreprise qui rencontre actuellement des difficultés financières.

Les ventes de Mattel ont en effet baissé ces dernières années. Le mois dernier, son concurrent Hasbro, qui fabrique entre autres les jouets Transformers et les poupées Disney Princess, a même proposé un rachat pour fusionner les 2 groupes. Or si l’entreprise est en déclin, c’est parce qu’on lui a souvent reproché son manque de diversité, les normes de beauté improbables des poupées Barbie et les images stéréotypées des activités représentées par leurs jouets pour les petites filles.

Mattel savait donc que sortir la « première Barbie voilée » allait redorer un peu son image et faire monter les ventes, surtout juste avant Noël. Mais elle ne fera pas plus d’efforts pour défendre les femmes musulmanes et combattre les stéréotypes.

 

 

Les femmes musulmanes ne sont donc finalement qu’un nouveau marché à séduire et à exploiter pour se donner une image « inclusive ». C’est ce que la théoricienne juridique critique Nancy Leong appelle le « capitalisme racial », et Mattel n’est pas la première entreprise à l’utiliser. Cela permet à la fois de cibler les minorités pour vendre des produits qui leur correspondent et de séduire la majorité qui veut elle-même se donner une belle image pleine de tolérance. Des marques de textile comme H&M ont voulu cibler une clientèle de femmes musulmanes voilées en se donnant une image « inclusive », mais exploitent par ailleurs des travailleur·se·s, et parfois des enfants, dans des pays pauvres comme le Bengladesh ou la Syrie. Et cela éclipse des plus petites sociétés. On entend d’ailleurs beaucoup moins parler d’une autre poupée voilée : Fulla, lancée en 2003 par la société syrienne New Boy.

 

Les femmes musulmanes sont plurielles

 

La commercialisation de cette poupée Barbie voilée ne remet pas en cause les discriminations. L’annonce de sa sortie a, au contraire, de nouveau soulevé une vague de racisme et d’islamophobie. Des polémiques superflues qui viennent s’ajouter aux nombreuses autres et qui stigmatisent, blessent et pointent à nouveau du doigt les femmes qui ont pleinement fait le choix de couvrir leurs cheveux.

 

 

D’autre part, si l’on peut apprécier la volonté de Mattel de représenter les femmes dans leur diversité, il faut en revanche nuancer cet objectif. La sortie d’une poupée voilée est loin de représenter les femmes musulmanes dans leur pluralité. Une partie d’entre elles a choisi de ne pas porter le voile, l’autre le porte de multiples manières qui varient, selon l’aire culturelle dans lesquelles elles s’inscrivent, mais également selon les parcours individuels de chacune et les positionnements adoptés face aux prescriptions religieuses qui entourent cette pratique. La poupée proposée par Mattel participe à perpétuer une lecture binaire et monolithique du monde musulman et de ses expressions.

A l’image des femmes dans leur ensemble, « la » femme musulmane n’est pas un modèle unique : elle est diverse et ne peut se résumer à une poupée. “Est-ce l’exemple que nous voulons donner à nos petites filles ?”, a-t-on pu lire sur les réseaux sociaux. “Doit-on se servir d’une poupée pour donner un exemple à nos enfants ?” serait-on tenté·e·s de répondre. C’est à chacun·e d’entre nous d’être nos propres exemples.

Se servir d’un objet pour définir les identités féminines diminue la possibilité pour chacune de se définir hors des normes établies. Chaque parcours de femme devrait être auto défini et permettre à chacune de s’épanouir dans ses identités sans craindre d’être discriminée ou violentée.

Avec cette nouvelle Barbie, Mattel continue donc d’enfermer les femmes dans une image stéréotypée, même si Ibtihaj Muhammad a une belle histoire et prouve qu’une femme voilée peut, comme toute autre femme, réussir avec brio dans quelque milieu que ce soit, y compris le sport de haut niveau.

 

Crédit photo : arthlete.tumblr.com

 

Lutter efficacement pour les femmes musulmanes

 

L’initiative lancée par Mattel est audacieuse dans le contexte actuel, mais elle n’en demeure pas moins incomplète : gardons en tête le silence éloquent de la firme face à l’acharnement islamophobe et raciste des internautes.

Lutter contre le sexisme et l’islamophobie nécessite de réécrire un contrat social en déclin et travailler à promouvoir un vivre ensemble apaisé et apaisant.

Ensuite, rappelons-le, à cause de leur voile ou à cause de leur nom, les femmes de confession musulmanes sont discriminées dans de multiples domaines -santé, éducation, accès à certains services publics ou privés etc.- dont le marché du travail. Elles sont systématiquement discriminées à l’embauche, voire exclues de l’emploi. Rappelons qu’en France, seuls 1% des CV comportant la photo d’une femme voilée sont retenus. La discrimination basée sur l’expression supposée ou avérée à une appartenance religieuse est devenue la plus socialement admise et assumée.

Ainsi, beaucoup sont contraintes de renoncer à travailler ou acceptent des emplois sous-qualifiés. Sur la base de l’origine, du genre et de la religion, c’est « une triple peine » à laquelle font quotidiennement face les femmes musulmanes. Et si l’on commençait par lutter les discriminations à l’embauche ? L’entreprise Mattel a-t-elle mis en place des moyens pour lutter activement contre ces discriminations à l’embauche au sein de ces bureaux ? Nous invitons Mattel à continuer dans sa lancée et à soutenir nos luttes contre les discriminations faites aux femmes musulmanes en favorisant leur embauche, qu’elles aient fait le choix de porter le voile, ou de ne pas le porter.

 


Crédit photo : @girly_m

 

Même si nous nous réjouissons que les petites filles puissent trouver dès l’enfance des jouets qui témoignent de la diversité sociale, culturelle et religieuse qui traverse les sociétés, il est essentiel de conserver un regard critique sur l’émergence d’initiatives avant tout commerciales qui viennent éclipser un travail militant de fond bien au-delà de la superficialité d’une icône en plastique ciré.

L’entreprise n’a pas l’air de réellement se préoccuper de la situation des femmes musulmanes dans le monde et semble avant tout les voir comme un marché à conquérir, sans profondeur critique ou éthique. Pour aller plus loin, nous vous conseillons cet article publié en anglais par Al Jazeera (traduit ici en français).

 

Auteures : Mathilde L. et Audrey 

 

Crédit photo à la une : : CRAIG BARRITT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / AFP

 

 

Diffuse la bonne parole