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Le collectif Um’Artist ouvre une scène pour les artistes musulman.e.s

 

Ce vendredi 24 Février, le collectif Um’artist, accueilli par l’association al Wissal à l’INALCO, organisait sa première soirée Open Mic, ou scène ouverte. Né en 2016, Um’Artist, c’est ce collectif – porté par sept femmes et un homme – de « poètes, slameurs, musiciens et musiciennes, danseurs et danseuses, amoureux de la calligraphie, peintres, photographes, vidéastes… En résumé, une diversité de talents réunis sur cette véritable plateforme d’échange pour tous les amoureu.s.e.s de l’art ».
L’objectif affiché ? Mettre en avant la diversité des talents artistiques au sein de la communauté musulmane.

 

L’art comme héritage, l’art comme outil, l’art bâtisseur de ponts

 

19h. La fondatrice du collectif, Hawa, introduit l’évènement par une requête toute particulière.

J’aimerais que chacun.e d’entre vous se tourne vers la personne derrière vous, puis la personne devant vous, et lui dise « as salaamu ’alaykum », que la paix soit sur toi.  Parce que, surtout en cette période, ça fait du bien de s’entendre dire ça.

Le public se prête au jeu. Le ton est donné : ce soir, on parlera paix, amour, bienveillance, politique, sans inhibition, sans timidité, sans la crainte de se voir foudroyer du regard (ou pire) quand sonnera l’appel à la prière de Muslim Pro sur notre téléphone. On est ensemble.

Hawa poursuit en expliquant que cette soirée ouverte à tou.te.s s’adresse en particulier aux musulman.e.s : « l’art est un outil puissant » qui permet de « bâtir des ponts », et pourtant son étude et son pouvoir sont souvent sous-estimés dans notre communauté. Il s’agit ce soir de redécouvrir cet héritage, et de nous le réapproprier.
 
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Crédit photo : Zackary Art
 

Un pari réussi

 

Au fur et à mesure des passages, les choses se font. Le succès d’Um’Artist dépasse mes attentes. Sa plus grande victoire ? Dépasser l’idée d’un confinement dudit héritage à un contexte spatio-temporel achevé, ou la difficulté de sortir de la narrative de l’âge d’or « arabo-musulman », d’une époque révolue.

S’il est important de connaître cette histoire, et ses artistes et auteurs érigé.e.s au rang de « classiques », il l’est tout autant d’appréhender le patrimoine de notre ummah (“communauté” en arabe) à son image : plurielle, inter et transnationale, contemporaine. En se réappropriant le rap, le slam, le street art, tout comme la poésie, la peinture, la photographie, le chant ou encore la danse, leurs interprètes les enrichissent de porosités, et des influences spirituelles et culturelles qui leur sont propres. Brisant les différenciations classistes, ces artistes se positionnent pour l’insertion légitime de tous les genres au sein du patrimoine culturel de la communauté musulmane.

En quelques heures, une dizaine d’artistes musulman.e.s balaient la vaste étendue des thématiques et cultures qui nous concernent, nous, musulman.e.s en France. Hawa et Ibrahim exposent brillamment dans leurs textes les contradictions d’une société dont on est le produit, mais qui peine à nous inclure, et les instrumentalisations politiciennes dont nous faisons les frais. Les mots de l’écrivain et poète Luqman nous incitent à l’évasion le temps d’un pèlerinage à La Mecque, et à la foi dans les temps hostiles, tels qu’a su les affronter le prophète Muhammad – paix et salut soient sur Lui.

 

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Crédit photo : Zackary Art
 
C’est ensuite au tour de Jamila et de son époux Charles de nous émouvoir. Elle, poète, et lui, violoniste, coordonnent leurs talents pour nous offrir une interprétation d’un amour vainqueur. C’est encore d’amour, et de paix, que nous parle Anissa Lallahoum, artiste peintre autodidacte, dans ses œuvres.

Nulle vision binaire ce soir : c’est tout en émotion que les artistes présent.e.s explorent la complexité de nos identités plurielles.

A travers son projet photographique, Révéler l’Etoffe, Maya-Ines Touam nous livre sa quête identitaire dans son pays d’origine, l’Algérie, et le lien qu’entretiennent ses citoyennes avec « le » voile, la religiosité, une histoire douloureuse. Le slammeur dyonisien Loubaki explore les Frances dans un texte qui touche au cœur, quand Sabrina Heartist nous parle quartiers populaires et violences policières, accompagnée de la merveilleuse Narimène et son interprétation de Gangster Paradise en mode chant lyrique (!).

 

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Crédit photo : Zackary Art
 
Cette prestation n’est pas sans faire écho à « L’évadé », ce court métrage du talentueux Theo Al Amine, qui, en quelques minutes, nous enjoint à une redécouverte de notre environnement urbain et sa richesse, ou comment appréhender nos blocs de béton tagués comme des trésors cachés, ruines de l’expression artistique et politique de nos ancien.ne.s. Changer d’angle permet d’échapper à l’injonction du dénigrement des arts populaires, pour la fierté de se savoir de celles et ceux qui transgressent fièrement l’absurdité par la beauté ou du moins la résistance dans nos espaces (d’une fresque époustouflante à un « CR » écrit au tipex sur ta table en bois en CE2, soyons inclusif.ves).

Enfin, Yousra et Behija, venues spécialement de Belgique pour l’occasion, nous rappellent à notre histoire africaine à travers un hommage émouvant à Patrice Lumumba, résonnant douloureusement avec la vague de rafles négrophobes récemment médiatisée en Algérie, et le racisme ordinaire au sein de nos communautés. Comme la poète et blogueuse Leïla après elles,  les deux femmes nous parlent guerre, et douleur, mais aussi espoir et force. Et cela aussi compose notre patrimoine, populations diasporiques, exilées, privées d’un retour aux terres qui ont vu grandir nos ancêtres et déterminées à faire porter la voix de celles et ceux dont le passeport ne donne pas accès à la parole.

J’avoue, j’ai pleuré.

 

Ils n’interviendront pas sur scène, mais nombreux.ses sont leurs consœurs et confrères dont les travaux plastiques sont exposés à l’entrée de la salle : Moez (Instagram), Amalia, Rachid Bennis (@Rachidbennis), Zoé Balkis. Si vous ne les connaissez pas, foncez ! Ça vaut le détour.
 
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Crédit photo : Zackary Art
 

Se réapproprier nos héritages… mais pas que !

 

L’émotion que je ressens à la sortie de cette scène ouverte doit 70% aux prestations des artistes qui se sont succédé.e.s sur scène, et bien 30% à cet événement en lui-même. Il y a quelque chose de puissant à voir cet événement prendre place dans une université parisienne. Um’artist et Al Wissal font partie de ces initiatives qui détruisent peu à peu les murs de l’exclusivité et déblaient le chemin pour la réappropriation de l’espace. Ou autrement dit, nous rappellent que notre place est partout où l’on veut qu’elle soit.

Je me souviens de discussions dans mon lycée de Stains avec des camarades qui me disaient détester aller à Paris parce qu’on les « regardait mal ». 5 ans plus tard, en apprenant qu’une classe de ce même lycée s’est fait harceler au musée du quai d’Orsay, je sens comme un arrière-goût amer, l’impression que rien ne change.

Mais c’est faux. Rien qu’en l’espace de quelques années, on a vu se développer une prise de conscience et un nombre considérable d’actions pour combattre l’invisibilisation et l’essentialisation de l’histoire précoloniale et des luttes dans les ex-pays colonisés et les « outre-mers », mais aussi l’obscurcissement de l’histoire des militant.e.s issu.e.s de l’immigration et des quartiers populaires en France (voir notamment le travail du FUIPQ à cet égard, ainsi que les ouvrages de Nadia Hathroubi Saf Saf). On assiste également à la construction de réseaux transnationaux et la promotion d’actrices et d’acteurs du changement dans les quartiers populaires et dans le milieu étudiant musulman, entre autres. Les afrodescendant.e.s et les femmes noir.e.s en particulier nous ont ébloui.e.s en 2016, et continuent toujours plus fort en 2017 à travers collectifs et associations politiques, créations artistiques et productions académiques. Les médias locaux et communautaires se dynamisent et se multiplient, proposant des narrations qualitatives et sortant des sentiers battus, à l’image de l’excellent Bondy Blog, son cousin le Trapyblog, ByUs Media ou encore le tout jeune Sarcelloscope. Sans parler des mobilisations dans les quartiers populaires et la prise en main de la question des violences policières. Bref, beaucoup trop d’initiatives et de personnes extraordinaires et dédiées à la justice derrière ce travail pour qu’on puisse toutes les nommer.

Pour en revenir à notre sujet, la scène ouverte d’Um’artist a vocation à se produire tous les deux mois. Tant d’occasions pour nous d’y emmener nos petites sœurs et petits frères, cousin.e.s, voisin.e.s, pour qu’elleux aussi en ressortent des étoiles plein les yeux et regonflé.e.s à bloc pour prendre la relève quand le jour viendra.

 

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Crédit photo : Zackary Art

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