Le viol est le crime dont tout le monde se fout ! Partie II

par | 24 janvier 2019 | (Dé)construction

On dénombre en France, en 2018, plus de 190 000 victimes de viol[1] ou tentatives de viol par an. Un chiffre bien en deçà de la réalité puisque les victimes de viol sont souvent silencié·es par l’amnésie traumatique dont ielles peuvent être sujet·tes et surtout l’omerta[2] de la société. Il est étonnant de voir que la culture du viol grandit en force et prend une place considérable dans l’esprit des citoyen·nes, induisant un déni total quant à ces réalités. Ce silence est monstrueux et n’a plus le droit d’exister. Car il condamne des centaines de milliers de vies, chaque année, à passer une existence de souffrances et d’abandon, s’ajoutant à la douleur du traumatisme. Nous ne pouvons plus permettre que de telles destructions humaines surgissent encore. Nous ne pouvons plus tolérer que nos proches soient livré·es à elleux-mêmes face à leurs blessures et leurs traumatismes, tentant désespérément de retrouver un souffle de vie. Nous ne pouvons plus fermer les yeux sur des crimes que les sociétés et époques antérieures ont laissé se perpétuer. NOUS N’EN AVONS PLUS LE DROIT. Il est de notre devoir d’agir. Le viol est un infanticide, un féminicide, un homicide et un humainicide. Par le caractère destructeur qu’il représente, il est un danger pour notre humanité. Nous devons le faire reculer, en commençant par briser, exterminer, éradiquer la culture du viol et la multitude de violences qu’elle cristallise.

 

La culture du viol : un drame en 3 actes ou l’expression d’un monde à l’envers

Les lois du silence : quand la société ne dit mot, elle consent.

 

Les psychotraumatismes résultant du viol sont trop méconnus. Pourtant, les connaitre participerait à moins légitimer la culture du viol et à faire preuve de plus d’empathie envers les victimes pour mieux les protéger. Or, le constat actuel est alarmant puisque toutes les sphères privées comme publiques consentent à fermer les yeux sur la réalité des viols en termes de prévalence mais surtout en termes de cassures.

 

L’échec des protecteurs : la famille, les soignants et la justice

La famille est la première société dans laquelle évolue l’individu. Avant d’apprendre à sociabiliser à l’école, puis entre amis, ensuite au travail etc, l’enfant apprend l’existence de droits et devoirs qui lui incombent au sein de sa famille. C’est également cette même famille qui est censé le protéger, le sécuriser, l’aimer, pour lui permettre un développement optimal. Or, quand il y a des failles à ce niveau-là, c’est tout l’équilibre de l’enfant qui risque de voler en éclat et de le fragiliser. On observe, en matière de viol, que cette structure cède à plusieurs niveaux.

Toutes les familles ne sont pas parfaites mais comporter en leur sein un violeur, un prédateur, est d’une horreur sans nom. D’aucuns penseraient à tort que les violeurs surgissent au bord de la route, le soir, une nuit d’orage, avec une musique de fond un peu angoissante, un silence pesant et … ce genre de scénarios ne trouvent échos que dans les films. En effet, dans la réalité, plus des ¾ des victimes connaissent leur agresseur et dans bon nombre de cas, c’est un proche. Cela est d’autant plus vrai lors des viols conjugaux et incestueux. Le traumatisme est d’autant plus lourd que l’adulte ou la personne qui transgresse est un être auquel on a été attaché affectivement. La confusion se fait ardemment dans l’esprit où il devient difficile de concevoir que cet “être qui est censé m’aimer puisse me faire subir une telle ignominie.”

Au-delà de la présence d’un violeur dans la famille, cette entité peut devenir traumatisante lorsqu’elle est aveugle aux crimes qui se passent en son sein et ne protège pas les victimes. Malheureusement, combien de victimes ont eu du mal à parler de leur agression à leurs parents, leurs frères ou sœurs et, quand cette parole a pu être dite, combien n’en furent pas profondément blessé · es en entendant des propos tels “ces choses-là ne se disent pas ? Garde ça pour toi et n’en parle plus. Ça ferait trop de dégâts.” Il y a un non-sens aussi grand qu’en matière de culture du viol. Il est inhumain de renvoyer dans les rosiers quelqu’u · ne qui, le cœur lourd, trouve le courage de venir partager une souffrance. Il est d’autant plus impensable de lui demander d’étouffer son secret, sous peine de bouleverser un quelconque équilibre. Et son équilibre à ellui, la victime, qui s’en préoccupe ? Qui le soigne ? Personne ! Mais on lui fait porter le fardeau d’un secret à contenir en ellui, jusqu’à le · la faire imploser.

 

 

En parlant de soins, parlons maintenant des soignants. Ces êtres chargés de prendre soin des autres mais qui échouent lamentablement en matière de viol. Aucune formation aux psychotraumatismes n’est présente dans les études de médecine, et par extension de psychiatres. Or, ils sont l’entité la plus à même de rencontrer des victimes de viol. C’est d’un paradoxe absolu. C’est comme si on n’apprenait pas aux pompiers à éteindre le feu, juste à intervenir pour sauver des gens. Une composante essentielle de leur métier manquerait. Pour les psychiatres c’est la même chose. Quand on y ajoute toutes les autres professions paramédicales (de la sage-femme, aux infirmiers), on mesure que trop bien l’absence de formations pour tous ces professionnels de la santé qui risquent de rencontrer des victimes de viols et donc d’être maltraitants. Comme s’il n’y avait déjà pas suffisamment de traumatismes et souffrances dans leur vie. Il faut tout de même rappeler, qu’en moyenne, une victime met 13 ans pour trouver un psychothérapeute adéquat. Si on y ajoute les années de thérapie, le processus de guérison peut facilement atteindre les 15 à 20 ans en moyenne. Cette longueur de temps va amener les victimes à être prises en charge par des professionnels non-formés, susceptibles d’être maltraitants et de les soigner / traiter pour d’autres maladies, sans deviner que la source des maux est ailleurs. Interroger la possibilité de violences permettrait de les relier à des symptômes et de les traiter efficacement. Peu nombreux sont ceux qui se donnent cette peine… il m’est arrivé de lire le témoignage d’une femme, violée à 17 ans, qui a mis 36 ans à trouver un thérapeute compétent sur la question des psychotraumatismes. Elle commencera sa reconstruction à 53 ans seulement, elle aura passé peut-être la moitié de sa vie en souffrance, dans l’indifférence et la culpabilisation générale…

 

“Dans ce pays internationalement connu pour être celui des Droits de l’homme – il faut le comprendre sans les femmes – seul 10% des victimes vont porter plainte et, accrochez-vous bien, seul 1% des plaintes va aboutir”

 

La palme d’or de l’indifférence revient quand même à la justice. Oui, oui, cette entité au joli nom qui prétend défendre et protéger tous les citoyens, et dans le pays des Droits de l’Homme. S’il vous plaît. (Applaudissements). Cette entité au joli nom, comme son homologue soignante, ne sera pas du tout formée aux psychotraumatismes. Donc les policier · es, qui sont avant tout des citoyen · es, vont balancer de la culture du viol en veux-tu en voilà et, ce faisant, freiner les victimes dans leur désir de porter plainte. C’est pourquoi, dans ce pays internationalement connu pour être celui des Droits de l’homme – il faut le comprendre sans les femmes – seul 10% des victimes vont porter plainte et, accrochez-vous bien, seul 1% des plaintes va aboutir (choc). Autrement dit :

– 99% des violeurs sont dehors, on les côtoie tous les jours (peut-être notre voisin, boulanger, postier, médecin, caissier, pharmacien, patron, collègue, frère, ex-conjoint, fils, père etc)

– Dans le 1% de plainte qui aboutit, il faut savoir que la justice requalifie ce peu de plaintes pour viol en agressions sexuelles. D’un crime, on passe à un délit, on a désengorgé les Assises car il n’y a pas assez d’argent public pour ce type de tribunal et on ajoute une souffrance supplémentaire aux victimes. On les brise une fois de plus (alors qu’elles étaient déjà émiettées). Pour le dire autrement avec ma métaphore du meurtrier, c’est comme si on requalifiait un meurtre, d’une simple agression à l’arme blanche.
Vous voyez le topo ?!

La première place du podium en matière du pire revient de droit (haha) à la justice qui non seulement n’est pas assez compétente pour accueillir avec bienveillance la parole des victimes, n’a pas les moyens humains et financiers de juger avec justice, mais en plus manque cruellement de formations pour mesurer l’ampleur des dégâts et protéger efficacement toutes les victimes.

Bon, je suis sympa, je vous offre un tuyau amis justiciers ou soignants si vous nous lisez : il y a un Diplôme Université contre les violences faites aux femmes qui est né il y a quelques années à l’Université Paris 8, à Saint-Denis. Je suis sûre qu’avec votre compte personnel de formation, vous pouvez vous y inscrire, sans payer. Waouuh !! La formation dure un an à raison d’un week-end par mois : quel petit sacrifice face au grand bien qu’il peut offrir !

Quant à vous, toutes les victimes ou proches de victimes, je vous invite à vous faire aider par un · e psychologue ou psychiatre spécialisé · e en psychotraumatologie et/ou victimologie (pensez à vérifier les diplômes et la légitimité du soignant qui va vous recevoir). En m’essayant à cette approche, j’ai pu guérir de mes psychotraumatismes en seulement deux ans. Guérir est évidemment possible bien que non sans mal !

Entre silences et aveuglements, le viol est une cause indéfendue

Nous l’avons vu, la culture du viol et le déni social ont largement contribué à faire gangréner le viol en tant que fléau destructeur d’humanité. De plus, cette volonté ardente et historique de silencier les voix des victimes d’agressions sexuelles et de viols tend à invisibiliser leur réalité. En effet, éviter de parler du viol c’est nier son existence comme fait social et politique à dénoncer, mais c’est aussi maintenir sa survenue en termes d’oppressions sexistes. Se taire sur les viols c’est leur laisser toute la place pour exister – comme l’ont fait nos prédécesseurs – et ne pas alerter l’ensemble de l’opinion publique pour qu’elle s’indigne avec nous. Et le constat est là : le viol est un crime de l’invisible. Il détruit les victimes mais ces armes sont d’ordre psychologique, non visibles à l’œil nu. Ces ravages sont des cris dont on étouffe l’écho pour ne pas l’entendre. Toutes ces stratégies sont destinées à minimiser sa réalité. Résultat : le viol souffre d’une absence de visibilités et devient une cause peu connue donc peu défendue. Il est interpellant de voir nos pairs s’agiter pour des causes aux maux visibles tels que la maladie, la pauvreté pour ne citer qu’eux, et être apathiques s’agissant de violences sexuelles et sexistes. Je ne dis pas qu’une cause mériterait plus qu’une autre d’être défendue, loin de là, je dis juste que certaines causes sont voyantes à l’oeil nu tandis que les déchirures provoquées par le viol ne se voient ni ne s’entendent, pour toutes les raisons évoquées plus haut, donc amènent l’inaction. Cette mise en sourdine et en œillères ne serait-elle pas l’illustration d’une volonté d’invisibiliser un combat ô combien urgent à entreprendre ? Aujourd’hui, ici et maintenant.

En outre, cette invisibilisation, n’a-t-elle pas pour origine le renfermement des cœurs de nos semblables ? Il est en effet très étonnant que le viol soit oralement condamné par une partie de nos pairs qui va sans aucun doute considérer cet acte comme quelque chose de mal et douloureux. À l’inverse, ces mêmes personnes vont alimenter la culture du viol. On pourrait penser que nous nous sommes enfermés dans une intellectualisation de nos émotions. Nous avons encore les capacités intellectuelles de nous rendre compte qu’il faille s’indigner, se mettre en colère quand on parle de viols mais, à l’inverse, nos cœurs restent insensibles. Nous entendrons plus facilement dire du viol que “c’est grave” mais cette parole, vide, enlève toute substance à la gravité et l’effroi du traumatisme. Si nos cœurs rageaient effectivement face à cette gravité, il ne nous serait plus si urgent d‘agir car nos prédécesseurs l’auraient fait pour nous. Mais il n’en a rien été, nous devons porter collectivement le fardeau déposé par l’Histoire, afin de soulager chaque victime et lui offrir une chance de se reconstruire. Pour cela, nous ne devons plus prendre en exemple comportemental les politiques qui nous gouvernent, dont les paroles sont animées et les actes toujours en attente. Joignons nos paroles à des actes et construisons le monde juste dans lequel nous voulons évoluer aujourd’hui et demain en nous servant des leçons et erreurs d’hier.

 Notre fabrique des violeurs

Les violeurs sont le produit de nos silences. Ils sont le fruit des politiques qui n’agissent en rien pour amener à plus de condamnations et ne donnent pas les moyens nécessaires à la justice de faire appliquer les lois. Les violeurs existent et leur mal gangrène car l’absence de condamnations pour des millions de vies détruites n’a aucun effet repoussoir. La loi, la menace d’aller en prison, d’être socialement condamné devraient être des outils dissuadant en matière de viols. Dans la mesure où ils ne jouent pas leur rôle, ils inséminent l’idée, dans l’esprit des violeurs, que tout est permis, tout leur est dû, qu’ils peuvent agir sans craintes. Voilà ce que les silences disent. Voici les idées qu’ils véhiculent. Et, tant que l’omerta continuera de proliférer comme elle le fait depuis des siècles, nous continuerons de fabriquer des violeurs. Car, effectivement, nous sommes celleux qui fabriquons les violeurs. À chaque fois que nous nous taisons, nous donnons un permis de violer à chaque criminel. À chaque fois que nous détournons le regard, nous abandonnons une victime de plus. À chaque fois que nous ne condamnons pas un violeur pour ces méfaits, nous lui donnons tacitement le droit d’être une ordure et c’est une part de notre humanité qu’on enterre par notre complicité assassine.

 

Ça ne peut plus durer. Ça a déjà trop duré !

 

 

 

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