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Le Sénégal, point de départ d’une lutte engagée et féministe contre l’excision.

Sénégal, février 2019.
Mon retour au Sénégal pour la deuxième année consécutive s’inscrit encore une fois dans une démarche personnelle de recherche, d’introspection. Une démarche qui m’a conduite vers la fin de mon périple en mai, à me rendre à Kolda, dans le Sud du Sénégal. Une expérience inattendue et enrichissante pour interroger cette pratique qu’est l’excision.
En guise de première approche, il m’a fallu me réapproprier la définition de ce terme ainsi que les causes et conséquences sous – jacentes de cette pratique.

 

L’excision, un type de mutilations sexuelles parmi d’autres

Pour commencer, j’ai découvert que l’excision n’est en réalité qu’un type de mutilations sexuelles féminines parmi d’autres.  Au Sénégal, le terme d’excision est employé de manière générique pour désigner les formes de mutilations sexuelles féminines existantes. Là – bas, ces mutilations se caractérisent par l’ablation du clitoris, des petites lèvres ou l’infibulation. Elles n’intègrent pas l’ablation des grandes lèvres. Ces informations contextuelles permettent d’identifier trois types de mutilations sexuelles féminines :

  • Type 1 : ablation du clitoris
  • Type 2 : ablation du clitoris + ablation des petites lèvres
  • Type 3 : ablation du clitoris +ablation des petites lèvres + infibulation

Quelque soit le type de mutilation subie, les jeunes filles excisées, à court/moyen/long terme, portent les séquelles de cette pratique. A court terme, peu de temps après leur excision, certaines souffrent  d’urines et/ou de règles douloureuses. A moyen terme, leur paroi vaginale peut encore porter les traces d’une mauvaise cicatrisation due à l’excision ou encore présenter des chéloïdes vulvaires (boursoufflure disgracieuse) empêchant un rapport sexuel. Enfin, à long terme, des complications se présentent  généralement ; d’une part, lors de rapports sexuels  douloureux et dénués de plaisir ; d’autre part, lors de l’accouchement où une épisiotomie est souvent pratiquée, un acte chirurgical qui consiste à ouvrir le périnée au moment de l’accouchement pour laisser passer l’enfant. Outre l’épisiotomie, une fistule obstétricale peut également se déclarer lors de l’accouchement qui résulte  d’un travail difficile pendant l’accouchement opérant une déchirure entre le vagin et la vessie ou le vagin et le rectum ou encore les deux.

Dans certains territoires à forte prévalence, ces conséquences restent méconnues et la pratique perdure. C’est le cas de Matam, Saint – Louis, Ziguinchor, Tambacounda ou encore Kolda où l’excision est pratiquée principalement par les communautés peule, mandingue, sérère. Ce constat n’a pas vocation à pointer du doigt ces communautés mais à interroger les facteurs de résistance qui expliquent que cette pratique perdure.

Des facteurs de résistance nombreux : A commencer par le facteur religieux

Lors de mes discussions avec des personnes sensibilisées et concernées par la question, il m’a été rapporté qu’un homme avait joué un rôle déterminant. Il s’agit de Thierno Mountaga Tall (1914 -2007), descendant de la famille Omarienne, d’El Hadj Omar, anticolonialiste et propagateur de l’Islam. Dans les années 1980, il devient khalife et le guide spirituel de la communauté Hal Pulaar établie au Sénégal (région de Matam) et en Mauritanie (région de Boghé). Son titre lui confère une autorité morale et religieuse sur laquelle il s’appuie pour prononcer une fatwa sur l’excision. Une fatwa est un avis juridique donné par un spécialiste de loi islamique sur une question particulière. Cette fatwa approuvait et encourageait cette pratique. D’où le recours à celle –ci  dans cette zone du Sénégal. Par ailleurs, des hadiths (paroles rapportées du Prophète PSL) feraient allusion à l’excision, notamment celui – ci largement répandu : « On rapporte que le Prophète (PBSL) a dit à « Umm ‘Atiya, une femme qui pratiquait l’excision des filles à Médine : « O Umm ‘Atiya, coupe légèrement et n’exagère pas car c’est plus agréable pour la femme et meilleur pour le mari ». Comme l’atteste de nombreux savants, la chaîne de transmission de ce hadith est faible. Son authenticité n’a pas été vérifiée. Ce hadith ne peut donc être pris en considération et s’annule. Aujourd’hui, ce facteur religieux constitué de fatwas, de hadiths est remis en question, voire écarté pour signifier que cette pratique est avant tout culturelle.

Le facteur culturel pèse aussi lourdement dans le maintien de cette pratique chez certaines communautés, sous la pression des anciennes générations.

A celui – ci, s’ajoute le facteur sexuel : l’excision est ainsi invoquée pour préserver la virginité de la femme, éviter le « dévergondage sexuel ».

Le facteur social est tout aussi important puisque dans certains villages, il est généralement admis qu’une jeune fille excisée est pure, épousable, dégage une odeur agréable. Au contraire, une jeune fille non excisée dégagerait de mauvaises odeurs et serait inépousable. Ces idées reçues concernant les femmes non excisées continuent à être véhiculées et leur sont très préjudiciables. Elles peuvent  conduire dans certains cas à leur stigmatisation, à leur rejet au sein de leur communauté, et plus largement au niveau de la société. Il semble qu’être excisée soit considérée comme la norme. Cette pression sociale peut pousser certaines jeunes filles non excisées à faire le choix de l’être pour ne pas être exclues.  Par ailleurs, le cas de fistules présenté plus haut peut également être source d’exclusion. En effet, les fistules provoquent des incontinences urinaires, parfois fécales. La femme est par conséquent souillée et rejetée dans la sphère privée (le mari) et publique (la communauté).

Enfin, l’excision génère une source de revenus principale ou complémentaire non négligeable chez les exciseuses ; d’où la dimension financière sur cette question.

A Kolda, un combat contre l’excision mené par des femmes concernées et déterminées

La connaissance des facteurs de résistance et des conséquences de l’excision est primordiale. Au Sénégal, comme en France, les associations et structures militantes engagées mettent principalement l’accent sur cet aspect pour sensibiliser, informer les populations. Cependant, ce discours peut susciter bon nombre d’inquiétudes, d’appréhensions chez les personnes concernées s’il n’est pas nuancé. En effet, celui – ci peut parfois laisser à penser que cette pratique subie va impacter leur vie négativement et continuellement, sans qu’elles puissent surmonter cette épreuve. Il est donc important que le discours tenu s’affranchisse de cette vision fataliste pour en intégrer une résolument émancipatrice, résiliente, combattive.

C’est le cas  au Sénégal, de la ville de Kolda dans laquelle je me suis rendue. Là – bas, les femmes de tout âge militent, s’organisent, luttent contre l’excision. Leur engagement témoigne de leur détermination à combattre cette pratique portant atteinte gravement à leur intégrité physique.

A Kolda, les locaux du « Centre Conseil Ado » accueillent le club des  jeunes filles. Il permet à des jeunes filles de se former, de s’organiser collectivement dans la lutte contre les violences faites aux femmes. En matière d’excision, diverses actions sont mises en place telles que les cercles  de parole ou encore les ateliers d’expression. L’un vise à libérer la parole pour extérioriser le traumatisme vécu ; l’autre à s’exercer au travail de prise de parole publique.  Ces deux exercices sont nécessaires pour mener à bien leur travail principal, celui de sensibiliser les populations concernées dans les zones les plus reculées, en brousse. Le club des jeunes filles de Kolda est la démonstration parfaite de leadership au féminin de femmes jeunes, déterminées et fortes !

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Crédit : Dieynaba THIAM

Cette image valorisante est aux antipodes de celle généralement véhiculée sur les femmes excisées considérées comme victimes. Ce regard posé sur elles conduit parfois à leur invisibilisation, à la récupération de cette lutte par des associations et structures, avec généralement à leurs têtes, des membres fondateurs non concernés mais invités à s’exprimer sur l’excision lors de conférences pour apporter un éclairage professionnel, scientifique. Leur intervention, bien que pertinente, ne laisse que peu de place aux témoignages poignants des personnes concernées. En France, cette organisation interne ne m’avait pas questionné  jusqu’à mon arrivée au Sénégal et ma rencontre avec des jeunes filles et des femmes. A Kolda, j’ai pu observer que le combat est mené par des personnes concernées. Et comme on dit souvent chez Lallab, la parole aux concerné.es. Partant de leur histoire personnelle,  elles prennent la parole, elles sensibilisent,  elles rassemblent autour d’elles des personnes concernées et convaincues par l’importance de leur lutte. Qui pourrait mieux qu’elles s’engager et mener à bien ce combat  de manière légitime?

Les visages de la résistance

Face à une lutte d’une telle ampleur contre l’excision, le choix des mots, le choix des représentant.es ont leur importance. De part leur engagement, certaines d’entre eux.elles sont naturellement hissé.es au rang de figures emblématiques, de visages de la résistance. Leurs mots ont un poids, un impact considérable, véhiculant un message fort. Ce sont leurs visages et leurs messages qu’a voulu mettre en lumière le projet «  Les Visages de la Résistance ». A l’initiative de ce projet : Leyla Hussein, psychothérapeute, activiste sociale primée. Au côté du photographe Jason Ashwood, elle a établi une série de portraits mettant en scène des survivantes et des militant.es contre l’excision. De l’Angleterre en passant par la Somalie, pays dont Leyla Hussein est originaire, le projet a également été mené au Sénégal.  Soukeyna DIALLO, Aissatou KOUDJIRA, Fatou KANTE, ASSY DIAMANKA, Fatoumata TAMBA, Maimouna MBALLO ….Parmi ces visages de la résistance au Sénégal, celui de Mariama GNAMADIO a une dimension particulière pour moi.

Ma rencontre avec elle a été très riche autant sur le plan professionnel que personnel dont je témoignerai à travers un portrait qui lui sera consacré.

 

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Exposition « Le Visages de la Résistance »à la Maison de la Presse, qui s’est tenue à Dakar, en 2017.

Crédit : Le quotidien

 

 

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Mariama Gnamadio, activiste et animatrice de lutte contre l’excision, se tenant devant son portrait.

 

Crédit Image à la une : illustration pour Lallab par Helene Aldeguer autrice de BD politique et illustratrice, à retrouver sur Instagram sur son profil @helenealdeguer

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