Je ne suis pas musulmane et je suis bénévole chez Lallab

par | 7 mai 2018 | (Dé)construction

Sarah est ce qu’on appelle une « alliée » chez Lallab : elle n’est pas musulmane et elle s’engage en tant que bénévole, comme des dizaines de femmes aux identités diverses, pour construire en France une société inclusive, y compris pour les femmes musulmanes. De la découverte du féminisme intersectionnel pendant un cours en Afrique du Sud au dernier LallabDay, elle nous explique son parcours et son engagement.

 

Je découvre le féminisme assez tard à l’Université, puis sur des groupes Facebook. Ce mouvement, dont le but est normalement d’encourager les femmes à prendre le pouvoir et à ne pas se laisser marcher sur les pieds, ne semblait en fait proposer qu’une seule façon d’être féministe, prônant des valeurs ressemblant davantage à des injonctions : comment être une bonne féministe ? Il faut faire ça, ça et ça … et attention ! Il ne faut surtout pas faire ceci et cela ! Drôle de façon que d’encourager les femmes à prendre leur destin en main !
 

« Certaines femmes ne savent tout simplement pas ce qui est bon pour elles ! » / Crédit : Alexandra Dal

 

De quel féminisme s’agit-il ?

Certainement pas d’un féminisme inclusif, regroupant toutes les femmes, qu’elles soient cheffes ou mères de famille, poilues ou non poilues, maquillées ou non maquillées, voilées ou non voilées.

Quelques temps après, je me rends en Afrique du Sud pour une année d’études. Lors d’un cours de “Race and Gender Studies”, je découvre un tout nouvel univers, que l’on appelle aussi “féminisme”. Étrange ! S’agirait-il d’un monde parallèle ? La professeure nous fait prendre conscience, à moi et aux quelques autres étudiant·e·s blanc·he·s, de notre privilège. Je me suis aperçue de la place privilégiée que j’occupais en Afrique du Sud. Mais ce choc a été d’autant plus fort quand je me suis rendu compte que ce constat pouvait être partagé pour la France. En effet, avec ma peau blanche, mes cheveux blonds et mon environnement familial catholique, je suis loin de constituer une minorité dans mon pays.

Dans ce cours, nous avons adopté à la fois un féminisme déconstruisant les catégories de sexe et de « race », catégories socialement et culturellement construites pour dominer, et un féminisme pro-choix, inclusif, non jugeant et conscient de la multitude des oppressions qu’une même personne peut vivre.

 

La découverte d’un féminisme intersectionnel et décolonial

 
Dans les cours auxquels j’ai assisté, je me suis rendu compte qu’il existait une faille dans le féminisme mainstream concernant la compréhension des autres cultures et races – encore une fois, nous parlons ici des races non pas en tant que réalité biologique, mais en tant que construction sociale. Il est important pour nous, femmes blanches, majoritaires, de prendre conscience de nos propres privilèges.

La découverte des féminismes dits multiracial, multicultural ou Black feminism, utilisant l’approche intersectionnelle, m’a permis de reconnaître mon privilège ainsi que de me donner les outils pour combattre les inégalités. En effet, ces féminismes sont apparus comme une réponse à cette faille du féminisme dominant. Maintenant, j’ai moins l’impression d’être une missionnaire sortie tout droit des temps obscurs, venant imposer ses normes et valeurs aux femmes n’ayant pas connu la douce lumière de la raison occidentale. L’intersectionnalité qui a fait résonance en moi vient des mouvements féministes d’Amérique du Nord, avec entre autres le “Black Feminist movement” des années 1990. Kimberley Crenshaw a créé ce terme pour désigner le croisement entre différentes catégories – classe, genre, race, etc. – et donc démontrer que cette intersection peut déterminer la position sociale, économique et politique des individus, qu’elle peut donner du pouvoir ou laisser pour compte. Les discriminations intersectionnelles concernent des personnes qui sont sujettes à des discriminations du fait d’une combinaison de plusieurs fondements qui sont inséparables tels que la “race”, le genre, la sexualité, la classe, l’âge, et tant d’autres catégories.

Il s’agit ici de se rendre compte de son privilège. En effet, une personne qui a un privilège pense qu’elle mérite sa chance et la personne sans privilège se rend responsable de sa position.

 

De retour en France…

 
Je rentre en France et je me rends compte de façon fulgurante qu’il existe dans ce pays un racisme qui n’a plus tant de teneur biologique (quoique…), mais plutôt une caractéristique culturelle. Au nom du féminisme, de la laïcité, des valeurs de la République, les femmes musulmanes sont discriminées. Et ça, je ne pouvais pas l’accepter.
 

« Tenez le coup ! Nous allons vous libérer ! » / Crédit : Tuffix

 

Ce féminisme m’avait apporté certaines réponses et me permettait de lutter au quotidien. Comment celui-ci pouvait discriminer une autre femme ? Comment et pourquoi une femme est amenée à juger une autre femme ? Pourquoi tout le temps vouloir contrôler notre corps ?

J’ai donc décidé de travailler sur un projet de mémoire sur ces questions : Martine fait l’expérience des discriminations. Je m’intéresse à l’expérience des discriminations des femmes musulmanes qui portent le foulard, et étudie le discours social altérisant une certaine partie des femmes en France. Il s’agit de s’intéresser au contexte à la fois socio-historique, médiatique et juridico-politique.

 

J’ai ensuite découvert Lallab. Je suis arrivée ici en tant qu’alliée. J’écoute.

 
« White woman, listen » conseillait Hazel Carby : selon elle, il est important pour les femmes minoritaires de prendre la parole, de créer des espaces où elles peuvent partager leurs expériences sans avoir à subir les jugements universalistes des femmes majoritaires. C’est en s’écoutant et en se comprenant mutuellement que nous arriverons à nous battre ensemble.

Je suis là. Je les soutiens, je nous soutiens. Je ne peux rien faire d’autre qu’être présente et ne pas empiéter sur la parole des femmes concernées par une oppression.

J’apprends ce que les femmes de Lallab vivent pour pouvoir mieux lutter avec elles au quotidien. Quand elles sont trop fatiguées de faire de la pédagogie et de répéter en vain les mêmes choses, un·e allié·e peut intervenir.
De quel féminisme s’agit-il ?

Le sien, le mien, le nôtre. Se soutenir tou·te·s ensemble pour créer une société plus juste. Se rebeller contre les préjugés. S’affranchir des oppressions. Être ce que l’on souhaite être et non pas ce que l’on attend de nous.

 

Article écrit par Sarah R.

 

Crédit image à la une : Elodie Sempere pour Lallab

Diffuse la bonne parole