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Le Ramadan vécu par des musulmanes souffrant de troubles du comportement alimentaire

« Et ne vous tuez pas vous-même. Allah, en vérité, est Miséricordieux envers vous », peut-on lire dans le Coran, aux versets 29 et 30 de la sourate 4. Cet extrait est souvent utilisé afin de permettre aux personnes malades de ne pas jeûner et de préserver leur santé. Les troubles du comportement alimentaire sont aujourd’hui nombreux, touchant tout type de personnes, quelles que soient leurs conditions socio-économiques. Les femmes sont cependant l’écrasante majorité des malades, représentant par exemple plus de 90 % des victimes d’anorexie. Houria et Sarah, deux étudiantes âgées de vingt ans, se confient sur leurs ressentis pendant le mois béni de Ramadan.

 

Crédit Mind of Mary

 

Houria et l’anorexie

« Je me sens profondément musulmane et je considère que le Ramadan est un mois d’adoration extrêmement important. L’ennui, c’est que j’ai toujours eu un rapport conflictuel avec mon corps et donc mon alimentation. Je tente de guérir et je suis sur la bonne voie, mais ce n’est pas complètement parti.

Je ne ressens pratiquement jamais la faim durant le Ramadan, habituée à manger le strict minimum depuis mes années lycée. J’avoue également avoir hâte de jeûner durant tout ce mois pour perdre du poids, ce qui me fait culpabiliser, parce que je crois sincèrement que nous aurons des comptes à rendre quant à la façon dont on traite notre corps, dans l’Au-delà.

Je sais qu’Allah n’est pas cruel, mais je me dis que ma maladie n’en est pas vraiment une. L’anorexie me bouffe la vie, je n’accepte toujours pas mon corps parce que je suis dysmorphophobique et que je le vois toujours difforme. Je sais que mon corps est une création d’Allah et que c’est Lui qui l’a façonné. Mais je me trouve toujours pas assez fine et cela obsède mon esprit. Le Ramadan me permet de me rapprocher de Dieu, mais malheureusement, il me conforte aussi dans ma maladie. S’il s’agit de mon mois préféré, c’est parce que je ne fais que lire des textes islamiques, mais aussi bel et bien parce que je perds du poids. C’est atroce de penser ça et je m’en veux, mais c’est ainsi.

 

Crédit Fotolia Fresnel 6

Mes parents considèrent que je ne devrais pas jeûner, m’estimant trop faible pour ça. Ils ont peur que je sois anorexique. Ils m’ont grillée, mais je me cache en disant que j’ai juste peu d’appétit et que le Prophète (paix et bénédictions de Dieu sur lui), par sa modestie, mangeait peu, lui aussi. C’est toujours gênant, durant l’iftar [repas de rupture du jeûne] et le shour [repas juste avant le début du jeûne], parce qu’on ne fait que me pointer du doigt, en affirmant que « je ne mange jamais », que « je vais devenir comme ces mannequins squelettiques », que « c’est du n’importe quoi ».

Mais j’aimerais absolument réussir à manger suffisamment le soir, pour me prouver que je suis capable de respecter le pilier d’une religion qui m’est fondamentale. Le fait de ne rien manger durant de nombreuses heures m’incite à moins culpabiliser lorsque je romps le jeûne, mais ça reste peu. Je ne mange qu’à ce moment-là, une petite assiette et ensuite j’arrête, parce que je ne veux pas perdre les bénéfices du Ramadan par rapport à la perte de poids. C’est difficile.

Je me suis promis que si au bout de la première semaine, je me sentais trop faible, j’arrêterais. J’espère de tout cœur que ça ira, inshAllah. Je me demande constamment si l’aliénation des femmes quant à leur apparence corporelle peut vraiment être considérée comme une maladie. Ma mère, algérienne, ne comprend pas qu’on puisse être autant complexé·e par « un peu de graisse », habituée au hammam et à la diversité corporelle. Mais, petite occidentale que je suis, je veux tout maîtriser et ça hante mon esprit. »

 

Sarah et l’hyperphagie

« On dit souvent que manger est le début du bonheur. Je pense que j’ai vraiment pris ce slogan au pied de la lettre, comme je suis hyperphage. On confond souvent ça avec la boulimie. En fait, je mange beaucoup, sans pouvoir m’arrêter, avec des mélanges improbables, sans pour autant tenter de perdre tout ce que j’ai ingurgité, par des vomissements ou des laxatifs, par exemple. J’ai constamment faim. Je mange tout le temps. J’enchaîne les crises, jusqu’à m’en péter le ventre. Et ça, ce n’est techniquement plus possible avec le Ramadan, comme on jeûne de l’aube au coucher du soleil.

Avant le Ramadan, j’ai toujours peur à l’idée de ne plus pouvoir manger durant plus de quinze heures. Cela est strictement impossible en temps normal. Je me fais plusieurs repas géants tout le temps, comme s’il s’agissait d’une obligation. Je me cache pour manger, parce que j’ai super honte de tout ce que j’ingurgite. Dès que je peux manger, je saisis cette opportunité, quitte à me cacher dans un couloir en faisant croire que je vais aux toilettes parce que le sentiment de vacuité dans mon ventre me fait profondément flipper. Mon mal-être ne se voit pas du tout, tout le monde me perçoit comme une personne complètement saine, parce que je ne donne pas l’impression de manger excessivement et que je ne suis pas en surpoids. Et pourtant…

J’attends toujours ce mois avec impatience, parce que je l’estime magique. Se retrouver avec sa famille, manger de bonnes petites choses le soir, s’instruire quant à sa religion, faire des nuits blanches à rire et prier… Mais aussi, aussi incroyable que cela puisse paraître, parce que c’est le seul mois durant lequel j’oublie un peu ma maladie.

Je ne sais par quel miracle, le fait de m’abstenir de manger pour Allah me permet de me calmer. J’ai clairement faim et j’avoue parfois songer à cesser mon jeûne dès midi parce que mon esprit m’affirme que je n’en peux plus et qu’il faut absolument que je prenne ce pain aux raisins, mais je tiens. Certain·e·s verront cela comme un caprice, mais je vous assure qu’il s’agit de compulsions alimentaires extrêmement puissantes. Le Ramadan me permet d’atténuer les conséquences de ma maladie, parce que mon désir de jeûner pour la Seule et Unique entité divine à laquelle je crois est beaucoup plus noble. C’est tellement spirituel que ça dépasse un peu ma maladie, alors qu’elle m’anéantit au quotidien.

J’essaie d’occuper constamment mon esprit, en lisant des hadiths [paroles rapportées du prophète Mohammad], le Coran et plein d’autres choses. Mais c’est toujours difficile, notamment quand je cuisine, parce qu’une voix est toujours présente dans mon esprit, m’incitant à manger les petits fatayers que je suis en train de préparer. Mais je ne lâche pas. J’essaie de m’en sortir et je suis fière de ce qui vous semble sûrement une petite victoire, mais qui est à mon sens une grande bénédiction. Je pense qu’Allah me facilite, al hamdouliLlah [la louange est à Dieu].

Malheureusement, dès que je romps le jeûne, les crises peuvent reprendre… J’ai peur de montrer que je mange beaucoup durant le ftour [repas de rupture du jeûne], alors je me nourris peu, puis je vais me cacher dans une pièce vide, pour manger tranquillement, pendant que les un·e·s regardent leurs séries et que les autres s’en vont à la mosquée. Sauf que pour éviter les allers et retours suspects de la cuisine à la chambre, je fais le plein en cachette, en mettant des produits sous mes vêtements, et ça redevient malheureusement comme avant. »

Crédit image à la une : Sian Butcher

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