L’histoire de Umm Waraqa

par | 27 avril 2020 | Femmes musulmanes dans l'histoire, Portraits

[Article publié initialement le 7 mai 2019]
Durant ce mois de ramadan, #Lallab soutient le merveilleux projet Power Our Stories, créé par notre co-présidente Attika Trabelsi.
Attika relève le défi de vous faire voyager à travers l’histoire de 30 femmes musulmanes ayant grandement contribué au développement et à l’essor de l’islam.
Des femmes si importantes qui furent pourtant pour la grande majorité oubliées, invisibilisées ou bien même discréditées.
Mais si ces femmes ont existé, si elles ont coexisté, si elles ont gouverné, alors elles viennent faire voler en éclat les images et rôles auxquels certain.e.s tenteraient de nous assigner, nous femmes musulmanes.
Les mettre à l’honneur, c’est questionner, c’est revendiquer plus d’équité, plus d’égalité !

L’histoire d’Umm Waraqa comme l’ensemble des histoires des femmes que je vous partagerai durant ce mois sacré ont fait voler en éclat les connaissances que je pensais avoir au sujet de ma religion. Vous savez ce genre de connaissances que j’avais acquises au fil des discussions avec ma famille, mes camarades et professeur.e.s de cours islamiques, ou encore dans différents livres visant à m’expliquer ce qu’était ma religion.
Moi qui depuis mon enfance avais constamment entendu ou lu que l’imamat féminin était incompatible avec notre religion et par conséquent illicite, ai grandement été étonnée en faisant la découverte de cette fameuse Umm Waraqa.
Découvrir qu’une femme avait été en personne nommée par le Prophète Muhammad pour diriger les prières au sein de son quartier, m’a tout bonnement questionnée !
Cette rencontre imprévue fit naître en moi un nombre important de questionnements.
Comment se faisait-il que 1380 années après les 1ères révélations cette femme restait si peu connue des musulman.e.s ? Comment se faisait-il que malgré sa nomination à un rôle si stratégique et ce par le Prophète lui-même, le taux d’imame dans le monde aujourd’hui était proche de 0 ?

J’ai découvert la fabuleuse Umm Waraqa à travers les différentes prises de parole de femmes, dont celle de l’incroyable Amina Wadud, professeure d’études islamiques et figure de proue du féminisme musulman.  En continuant mes recherches pour approfondir sur le sujet, je suis tombée sur une étude très documentée du Canadian Council of Muslim Women traitant de la question épineuse de l’imamat féminin. Cette étude faisant acte d’une grande rigueur m’a permis de m’inspirer d’un grand nombre de sources. J’ai donc puisé toutes les informations pour constituer cette biographie grâce au travail mené en amont par des chercheuses musulmanes du monde entier que j’aimerais tant remercier.

Allez c’est parti, marchons ensemble sur les pas de la grande Umm Waraqa ! Accrochez-vous, vos idées reçues, si vous en avez, risquent d’être quelque peu mal menées !

 

Difficile d’attribuer à Umm Waraqa une date officielle de naissance, cependant il est aujourd’hui attesté qu’elle était l’une des nombreuses femmes faisant partie des compagnons du prophète Mohammed (pbl) vivant ainsi durant la 1ère partie du VIIème siècle. Issue de la tribu des al Ansari (les médinois.es), Umm Waraqa s’est très tôt convertie à l’islam et ce avant même l’arrivée du messager dans la ville de Médine. Elle fit donc partie de ceux et celles ayant laissé de côté leurs anciennes croyances, convaincu.e.s par les dires de Muhammad.

 

Passionnée et fervente croyante, Umm Waraqa se recueillait fréquemment spirituellement en puisant dans les textes coraniques, si bien qu’elle faisait partie des rares musulman.e.s de l’époque s’étant donnée pour mission de mémoriser les différentes révélations que Muhammad recevait. En raison de sa piété, de son intelligence—notamment émotionnelle—et de ses nombreuses connaissances, le prophète la forma et lui permit de diriger des prières mixtes. Aux environs de l’année 623, le nombre grandissant de musulman.e.s dans la ville renforçait le besoin d’une seconde mosquée, de par les distances qui séparaient un certain nombre de médinois du quartier où se trouvait la maison du prophète—maison faisait également office de mosquée principale. C’est ainsi que le prophète Muhammad (Paix et bénédiction sur lui) demanda à Umm Waraqa de diriger la prière dans son quartier, en lui mettant notamment à disposition un muezzin afin d’assurer un appel à la prière plus audible.

Umm Waraqa, touchée par cette demande, mit alors sa maison à disposition des croyant.e.s. Elle devint un lieu d’adoration, de transmission du savoir, d’amour et de retraite spirituelle.

 

Au-delà du fait d’être une femme pieuse et leader au sein de la communauté dans les 1ers temps de l’islam, Umm Waraqa fut également une femme d’action. Après que le prophète ait annoncé à sa communauté de fidèles qu’une bataille se tiendrait prochainement à la Mecque (la Bataille de Bader), cette dernière demanda aussitôt d’accepter sa présence et son soutien au front. Chose que le prophète lui refusa, non pas en raison du fait qu’elle était femme, mais de part les responsabilités de guide spirituel qui lui incombaient. En effet, durant ces batailles, bien d’autres femmes avaient pu accompagner et épauler le Prophète.

Après la mort du prophète, Umm Waraqa continua à occuper une place majeure dans le développement de la religion naissante. En effet, le calife Umar la nomma pour diriger les comités de marché de Médine et de La Mecque, rôle politique profondément stratégique de l’époque. Au-delà de cette fonction politique qui lui fut accordée, elle occupa également un rôle religieux majeur en rejoignant le comité de savant.e.s. Ce comité avait pour mission de travailler à la transmission du Coran ainsi qu’à sa compilation écrite sous le califat d’Uthman.

 

Aujourd’hui, personne ne conteste que le Prophète Muhammad lui-même nomma une femme, à savoir Umm Waraqa, pour diriger la prière. Cependant, les différentes sources en faisant acte sont souvent remises en question par certains savants ou imams sur un point qui se révèle être sémantique.

 

En effet, le prophète demande à Umm Waraqa de « diriger la prière dans son dar », le mot dar pouvant signifier en arabe maison ou quartier.

Ainsi certains dirigeants musulmans contemporains refusent le droit aux femmes de diriger des prières mixtes, partant du principe que le prophète aurait demandé à Umm Waraqa de diriger la prière au sein de sa maison, composée de 2 servantes et d’un servant, et non à l’ensemble de la communauté de son quartier. Or, si cette interprétation était valable, comment pourrait-on expliquer la nécessité de mise à disposition d’un muezzin cité également à plusieurs reprises ?

Quoiqu’il en soit, cette nomination par celui qui est un modèle pour les croyant.e.es devrait être, en soi, suffisante pour rendre crédit à l’imamat des femmes en islam aujourd’hui.

 

Lorsque je vois la violence physique et verbale auxquelles font face les femmes musulmanes revendiquant la légitimité de l’imamat féminin aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser que ceux et celles qui s’opposent à leurs revendications font abstraction de tant d’années d’histoire(s) pourtant censées nous rappeler la nature et l’essence même du message qui fut révélé.

Alors, si Umm Waraqa fut en personne nommée, je ne peux m’empêcher de penser que cette objection constamment répétée est le fruit d’une réflexion peut-être bancale mais certainement patriarcale !

Donc oui, une fois de plus, l’histoire de Umm Waraqa nous rappelle la nécessité de production d’un savoir à travers la réécriture de l’histoire des femmes musulmanes ayant contribué au développement de l’islam. Elle nous rappelle également que le Coran atteste de la capacité des femmes à diriger une communauté tant sur le plan politique que religieux. Elle nous rappelle les places que nous sommes en capacité d’occuper et les rôles que nous avons à jouer.

Ainsi, la réhabilitation des places et rôles des femmes musulmanes dans l’historiographie nous permettra à nous, femmes et hommes musulmans aspirant à une spiritualité plus juste et plus équitable, de revivre le fondement initial de ce que pouvait être la foi musulmane d’antan.

Plus que jamais, il est de notre responsabilité de créer ce contre-pouvoir qui ne pourra être réel et audible que grâce à ce contre-savoir. En effet, pour parvenir à écrire l’ensemble de cet article, j’ai dû batailler pour trouver des sources ou références traitant du sujet autre que par la négation. Ainsi, j’aimerais conclure cet article sur la brillante conclusion proposée par le Canadian Council of Muslim Women nous rappelant ces mots du Coran : “En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple, tant que les (individus qui le composent) ne modifient pas ce qui est en eux-mêmes.” (Coran 13:11)

 

Que le savoir soit notre arme, qu’il rende gloire aux principes d’équité, de justice et d’émancipation de l’islam. Principes tant dévoyés et par la même oubliés.

 

Alors ensemble, apprenons, créons et diffusons.

Crédit Photo Image à la une: Charlotte. Passionnée de dessin et notamment par l’univers de la mode, Charlotte est une illustratrice qui a son style bien à elle.
Retrouvez tous ses dessins sur : son insta @lapagedesign et son Facebook lapagedesign ch.

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