Nicole Najmah Abraham : célébrer la diversité des Muslimah

par , | 11 septembre 2017 | Portraits

Alors que les musulman·e·s sont souvent perçu·e·s dans les médias comme un bloc homogène stéréotypé, certaines personnes ont décidé d’élever leur voix pour montrer la pluralité des musulman·e·s. C’est le cas de Nicole Najmah Abraham. Entrepreneure américaine, elle a créé le site “I am more than a scarf” (“Je suis plus qu’un voile”) pour montrer, grâce au storytelling, la diversité des « Muslimah », c’est-à-dire des femmes musulmanes. Exaspérée par la diffusion de ce modèle fantasmé et illusoire de « LA » femme musulmane voilée et soumise dans les médias, Nicole Najmah a voulu donner la parole aux femmes musulmanes pour qu’elles soient elles-mêmes les narratrices de leur histoire. Entretien.

 

1) Qui est la femme derrière le mouvement “I am more than a scarf” (IAMTAS) ?

 

Je m’appelle Nicole Najmah Abraham. Je suis une activiste américaine et je donne des cours dans un centre de détention pour mineur·e·s où je leur apprends la poésie, l’écriture et le hip-hop. J’ai travaillé pendant 10 ans dans l’industrie de la mode en tant que styliste pour plus de 30 marques, et maintenant j’ai ma propre marque de vêtements en ligne.

 

2) Quel est le but du mouvement IAMTAS ?

 

IAMTAS, c’est une communauté, un groupement de personnes qui a pour but de montrer la diversité des Muslimah. Chaque femme musulmane est invitée à raconter son histoire que l’on publie sur notre site. Par ce mouvement, on veut mettre en lumière le caractère unique de chaque femme musulmane, et les présenter dans toute leur singularité.

 

Crédit photo : Nicole Najmah Abraham

 

3) Pourquoi as-tu ressenti le besoin de créer IAMTAS ?

 

C’est spécialement le manque de diversité dans la représentation des musulman·e·s qui m’a poussée à créer IAMTAS. Dans les médias, on voit seulement des musulman·e·s arabes. On a l’impression qu’il n’y a qu’un modèle de musulman·e·s : les Arabes. Pourtant, ils.elles ne représentent que 15% de la population musulmane mondiale ! Un des exemples est Linda Sarsour qui a commencé la “Muslim Women March”. Un magazine l’a mise en couverture d’un article parlant des activistes africaines musulmanes. Linda Sarsour est géniale, je n’ai pas de problème avec elle, mais elle est une activiste palestinienne et non africaine. A partir du moment où on est musulman·e, les médias interchangent nos nationalités comme bon leur semble. Nous avons écrit un article justement pour mettre en avant les activistes noires Muslimah.

 

Crédit photo : hashtag/WEMarchWithLinda

 

4) En France, on voit beaucoup d’hommes non musulmans invités sur des plateaux télé pour débattre des femmes musulmanes. Lallab souhaite donner la parole aux femmes musulmanes pour qu’elles soient les narratrices de leur propre histoire. Lallab et IAMTAS partagent donc le même but ?

 

Totalement, c’est exactement la même idée. Comment est-ce possible de parler des musulman·e·s sans les musulman·e·s ? C’est un phénomène récurrent dans la plupart des médias. Mais nous, musulman·e·s, ne pouvons attendre que les médias “traditionnels” nous invitent. C’est à nous de prendre le contrôle. Nous devons être maître·sse·s de nos histoires en créant nos propres médias, c’est notre responsabilité ! Halalywood en est le parfait exemple. C’est un médias dont l’idée est de contrebalancer le fait que sur grand écran à Hollywood, les rôles attribués aux musulman·e·s sont souvent des rôles liés au terrorisme. Nous devons absolument réaliser nos propres films pour ne plus jouer tous ces rôles stéréotypés, et pouvoir ainsi raconter les histoires que nous souhaitons.

 

 

5) Tu as interviewé, parmi tant d’autres, DJ Roxi – une DJ portant le voile – ou encore Hira Ali, une étudiante en design à New-York City University. C’est important pour toi de montrer qu’il n’y a pas de modèle unique de « la » femme voilée ?

 

Femmes voilées, non voilées, voilées à temps partiel (rires). Il y a toutes sortes de femmes musulmanes et chacune a son propre point de vue sur le hijab. Vous savez, parfois les femmes voilées excluent les femmes non voilées. Moi je veux que toutes les femmes musulmanes prennent la parole. Point final. Je veux montrer des femmes qu’on ne voit pas dans les médias « traditionnels ». Bien évidemment qu’il n’y a pas de modèle unique de « LA » femme musulmane. Il ne s’agit pas d’un groupe homogène. Les gens ne font ça qu’avec les musulman·e·s. C’est seulement aux musulman·es que l’on demande de se justifier lorsqu’une attaque terroriste est revendiquée par un musulman. Pourquoi ? Nous sommes des personnes différentes et nous devrions êtres traitées différemment. On ne demande pas aux chrétien·ne·s de se justifier pour les actes d’un terroriste chrétien. Par exemple, lors de la fusillade à Charleston dans une église afro-américaine, personne n’a demandé aux chrétien·ne·s de se justifier, bien que l’acte ait été commis par un terroriste blanc chrétien. Même chose pour le Ku Klux Klan. Si vous allez sur leur site, ils disent explicitement qu’il s’agit d’une organisation chrétienne. Pour autant, personne ne fait d’amalgames quand il s’agit d’eux. Et puis pourquoi créer le mot “islamiste” de toute manière ? On ne parle pas de « KKKistes » ou de « chrétiennistes », alors pourquoi parler d’islamistes ? Un lien direct est fait avec l’Islam alors même que ce lien n’est pas fait pour les membres du KKK qui revendiquent pourtant leur appartenance à la religion chrétienne.

 

6) Est-ce que tu penses que le storytelling est une bonne méthode pour aider les gens à se remettre en question ?

 

Oui, parce que ça permet à chacun de dire sa vérité. C’est un mouvement en soi, le storytelling. C’est très fort parce que l’histoire racontée est répandue mondialement et elle permet de lutter contre la désinformation. Grâce au storytelling, les femmes voilées commencent à être humanisées et plus seulement vues comme un voile. Sans cela, avant on avait tendance à nous objectifier, nous les femmes voilées. Je ne veux pas seulement être vue comme une hijabi. C’est visible de l’extérieur que je suis une musulmane, mais je suis également une femme, une mère, j’ai une vie, des problèmes, des émotions, je travaille… Je pense donc véritablement que c’est notre devoir de musulman·e d’éduquer sur notre religion pour éviter les amalgames. Vous savez, le 11 septembre a changé la vie des Américain·e·s. Ils·elles ont commencé à se poser des questions sur l’Islam. Moi, j’expliquais à mes collègues que l’Islam ne soutient en rien le terrorisme. On ne va pas s’excuser pendant 16 ans pour des personnes qu’on ne connaît pas et qui ne respectent même pas notre religion en tuant. Ce qu’on doit faire, c’est de la pédagogie sur l’Islam. Pour ça, il faut créer nos médias, montrer ce qu’on fait au quotidien pour nos pays pour contrebalancer avec les médias qui ne parlent d’Islam que pour parler du terrorisme.
 

Nicole Najmah Abraham – Crédit photo : 1982 Creative studios

 

7) Tu as écrit un article sur la nouvelle campagne publicitaire de Nike qui montre des athlètes musulmanes qui portent le hijab fait par Nike. Au célèbre slogan “Just do it” (“Faites-le”), tu réponds “Nous l’avons déjà fait”. Est-ce que c’est important pour toi de montrer que les femmes musulmanes n’ont pas attendu d’être aidées, qu’elles sont les premières actrices du changement ?

 
Les femmes musulmanes ne veulent pas être aidées. Chaque femme musulmane que je connais agit pour sa communauté en tant qu’entrepreneure, mère, etc. Pour nous, ça a toujours été comme ça. On a toujours été des battantes. La femme forte n’est pas un concept étranger à l’Islam, que l’on aurait importé de l’Occident. J’anime une émission de radio nationale nommée « Spotlight hosted by Najmah53 » où je présente à chaque fois une femme musulmane qui a été une battante et qui a influencé sa communauté. Je parle également de grandes femmes historiques comme Khadija (la première femme du Prophète), Fatima (la fille du Prophète), ou encore Marie, mère de Jésus. Les femmes du Coran étaient des pionnières, pas nous. Ce n’est que maintenant que l’on commence à voir des femmes musulmanes qui font bouger les choses, mais vous venez juste de le remarquer, elles ont toujours été là. Nous avons toujours été là !

 

8) Un dernier mot ?

 
Je recherche des Muslimah dans le monde entier pour des interviews ou des portraits à publier sur mon site IAMTAS. J’ai besoin de femmes musulmanes qui veulent raconter leur histoire. J’ai choisi de ne pas mettre mon nom ni mon visage sur le site de IAMTAS parce que je ne veux pas qu’on mette un visage sur mon association. Je veux éviter les étiquettes, ou qu’on pense que c’est un média uniquement pour les Noires américaines musulmanes. Toutes les musulmanes sont les bienvenues.

 

Crédit photo à la une : 1982 Creative studios
 

Article écrit par Manal K. et Nour D.

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