Les obstacles que vivent les femmes musulmanes face aux violences sexistes et sexuelles

par | 4 décembre 2025 | Nos Voix

 Aujourd’hui, nous, femmes musulmanes, faisons face à des violences qui traversent tous les aspects de nos vies. Elles sont institutionnelles, médiatiques, politiques, médicales… elles sont partout. Et à cela s’ajoutent des violences intracommunautaires, souvent invisibles, mais tout aussi lourdes à porter.

Comme toutes les victimes, nous faisons face à des difficultés pour dénoncer les faits. Mais nos obstacles sont particuliers : ils viennent de l’appropriation culturelle et religieuse, des injonctions qui nous poussent à nous taire et à ne pas chercher d’aide. Beaucoup d’entre nous luttent en silence contre ces violences sexistes et sexuelles (VSS), avec peu, voire aucun soutien.

Ce qu’on construit avec Lallab, au quotidien

Depuis plusieurs années, Lallab s’engage pleinement contre ces violences, en particulier au sein de nos communautés. Nous créons des espaces où nous pouvons parler, où nous pouvons nous faire entendre. Nous faisons le lien entre les femmes musulmanes et des professionnels de santé ou du droit. Nous organisons des programmes d’éducation populaire qui parlent de santé et de sexualité, parce qu’il faut comprendre ce que nous vivons et savoir comment s’en protéger.

Nous prenons aussi la parole publiquement, dans les médias ou via le Magazine Lallab, pour défendre nos valeurs et principes, et rappeler ce qui est important pour nous.

Depuis trois ans, nos activités sont centrées sur deux campagnes principales. La campagne Violences Sexistes et Sexuelles dans le cadre communautaire a été un moment fort : elle a permis de diffuser des témoignages de femmes concernées dans la presse, de lancer des actions concrètes avec les femmes d’une mosquée parisienne, et de montrer qu’on peut sortir du silence, ensemble.

De quoi on parle lorsqu’on parle d’obstacles ?

Selon le National Sexual Violence Resource Center, une femme sur quatre est victime de violence sexuelle au cours de sa vie (harcèlement, abus et/ou agression), et plus de 68% des victimes décident de ne pas signaler ce qu’elles ont subi. Bien que les recherches sur les VSS dans la communauté musulmane soient limitées, les études disponibles indiquent que ces chiffres sont similaires, voire légèrement supérieurs.

Les obstacles qui empêchent de parler apparaissent à tous les niveaux : individuel, familial, communautaire, juridique, institutionnel et structurel. À chaque niveau, nous faisons face à des difficultés spécifiques, mais certaines sont communes à toutes les victimes, comme la peur de ne pas être crue ou le poids des dynamiques de pouvoir.

Dans nos communautés, certains membres utilisent de nombreuses techniques pour nous faire taire et nous blâmer.

Les obstacles sont multiples :

Nous ressentons la honte, la peur de raconter ce que nous avons vécu et l’appréhension de la manière dont nos récits seront reçus. Nous redoutons de ne pas être crues, que ce soit par la famille, l’entourage ou les institutions. Le doute et le déni nous traversent : “est-ce que c’est vraiment arrivé ?”. L’attachement à l’agresseur ou la crainte de ses représailles nous paralyse parfois.

Nous sommes souvent blâmées ou humiliées, accusées de ne pas être de “bonnes musulmanes” ou de “mauvaises pratiquantes”. Nous faisons face à des conflits de loyauté, à la peur de causer un préjudice émotionnel, physique ou financier à notre famille, et à la pression de protéger l’honneur familial en ne brisant pas les liens de solidarité. On nous demande parfois de pardonner à l’agresseur, une culpabilisation spirituelle renforcée par certaines interprétations religieuses.

L’injonction à être fortes, endurer et garder le silence pèse aussi : personne ne doit savoir ce qui se passe dans la famille, et il faut rester ferme parce que d’autres membres ont enduré pire.

Nos réalités sont parfois récupérées par l’islamophobie : dénoncer devient plus compliqué car le racisme et l’islamophobie fragilisent nos communautés. L’abus de pouvoir est courant : l’agresseur peut être une figure d’autorité (un enseignant, un employeur)  qui use de sa position pour contraindre et créer une pression tacite. Il peut menacer notre parcours professionnel, nos moyens de subsistance ou notre statut d’immigration.

Il existe aussi les abus spirituels, où la religion est utilisée pour manipuler, contrôler ou intimider. Le tabou autour du sexe et des violences sexuelles laisse beaucoup de victimes sans compréhension de ce qui leur arrive ni de leur corps. Dans certaines communautés, règne un sentiment général de déni, où l’on considère que de telles violences ne pourraient pas se produire. Et puis, certains auteurs de violences sont protégés, leurs actes non sanctionnés, et certaines traditions culturelles ou religieuses sont instrumentalisées pour juger nos choix, notre corps, notre hijab ou notre “pureté sexuelle”.

Les conséquences pour les victimes

Tout cela laisse des traces. Aux violences s’ajoute le poids des obstacles et des réactions (ou de l’absence de réaction) de la famille, de l’entourage, de la communauté. Les séquelles sont physiques, psychiques, émotionnelles.

Il n’y a pas de victime type, ni de bonne ou mauvaise manière d’agir après une agression. Certaines se replient, d’autres gardent des séquelles physiques, certaines font tout pour reprendre une vie normale, d’autres vivent une amnésie traumatique. Chacune réagit à sa manière, et toutes ces manières sont légitimes.

Accompagner : ce que nos communautés peuvent (et doivent) faire

Face à ces obstacles, et aux lacunes des communautés, l’association Heart a développé des outils et recommandations pour progresser dans l’accompagnement des victimes. Leur méthode offre un cadre pour recevoir la parole avec compassion et sans jugement, tout en recentrant les responsabilités, notamment celles des agresseurs et de ceux qui couvrent leurs actes. Ce cadre est pensé pour durer, il ne se limite pas à l’instant T mais doit être pérenne.

Pour qu’il fonctionne vraiment, les actions doivent se coordonner sur trois niveaux :

  • Individuel : chaque membre de la communauté se tient proche de la victime avec rahma (bienveillance, sensibilité, bonté) pour accueillir le récit dans un cadre de confiance
  • Communauté : les organes de la communauté, leaders et professionnels inclus, agissent avec amanah (honnêteté, responsabilité morale) pour ouvrir des espaces de parole et déterminer les responsabilités
  • Institutionnel : à l’échelle du système, il s’agit de créer des accompagnements et espaces de guérison avec adalah (justice)  pour soutenir les victimes dans l’ensemble de leurs besoins psychologiques, juridiques, sociaux et tout ce qui aide à la reconstruction.

Cette approche permet à chacun de savoir comment accueillir la parole d’une victime de VSS, une tâche lourde et complexe, tout en clarifiant le rôle de chacun.

 

Et pour prévenir, on fait quoi ?

Les recherches restent trop rares, et il existe encore de grandes lacunes dans l’accueil de la parole et l’accompagnement des victimes, que ce soit à l’échelle individuelle, communautaire ou institutionnelle. Les études spécifiques sur les réalités des femmes musulmanes restent insuffisantes. Les mécanismes actuels ne prennent souvent pas en compte la dimension religieuse, et le racisme et l’islamophobie compliquent encore plus la prise en charge.

Heart recommande plusieurs actions pour créer un accompagnement réel et efficace : investir dans la recherche sur les femmes musulmanes, mettre en place des cours d’éducation à la sexualité et aux VSS, explorer des formes de justice réparatrice adaptées aux victimes, et multiplier les collaborations avec des professionnels spécialisés en santé et droit.

Ces actions sont nécessaires pour créer un accompagnement réel, adapté et durable.

 

Option Avantages Inconvénients

Dialogue interne

Rapide, préserve les relations si fonctionne Risque de non-résolution
Saisine des RH/DRH Trace écrite, procédure encadrée Dépend de la bonne volonté de l’entreprise
Saisine auprès du  Défenseur des Droits Gratuit, spécialisé Procédure pouvant prendre du temps
Action en justice Peut obtenir réparation Long (1 à 3 ans), coûteux, peut être source de stress.

Votre santé mentale avant tout
Les procédures contentieuses peuvent être longues, pénibles et éprouvantes. Nous avons conscience que bien des entreprises ne respectent pas rigoureusement la législation, et interdisent abusivement le port du foulard. Si nous soutenons, et saluons le courage de toutes celles qui portent ces affaires en justice, nous avons conscience que le coût moral, psychologique, de ces procédures est important. Vous n’avez aucune obligation morale d’agir pour faire valoir vos droits, même quand vous savez qu’ils ont été bafoués. 

Bibliographie pour approfondir 

Code du travail

 

Code pénal

Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000032968676


Cour de cassation

  • Ass. plén., 25 juin 2014, n° 13-28.369 : Clause de neutralité et discrimination indirecte
  • Ch. soc., 22 novembre 2017 : Limites de la clause de neutralité dans l’entreprise
  • Ch. soc., 14 avril 2021, Pourvoi n° 19-24.079 : Gêne clientériale non légitime

Cour de justice de l’Union européenne

  • Grande chambre, 14 mars 2017, affaires C-188/15 et C-157/15 : Neutralité et signe religieux au travail

Défenseur des Droits
Ressources et saisine gratuite en cas de discrimination
https://www.defenseurdesdrots.fr

Lallab
Accompagnement spécifique et ressources sur la laïcité et les discriminations
https://lallab.org

Ministère du Travail
Informations sur les droits des salariés et laïcité en entreprise
https://travail-emploi.gouv.fr


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