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« Fatigue »

Je me définis comme une personne « engagée », sur tous les pans de ma vie. Ce qui fait sens dans ma vie, c’est de rendre le monde et les gens meilleurs. J’imagine que c’est une certaine manière de me réparer aussi. Cela m’apaise de « faire le bien » autour de moi, de faire des choses « utiles ».

Ce besoin de réparer le monde et d’agir est quelque chose qui m’anime, qui me rend fière de moi. Mais c’est aussi une part de moi qui me fatigue, qui est source de colère et de frustration.

 

Je suis fatiguée d’avoir des valeurs et de tenter de les incarner au quotidien.

Quand on a pris conscience d’une chose, on ne peut plus fermer les yeux dessus; on ne peut plus fair comme si elle n’existait pas. On la voit partout, tout le temps.

Depuis que j’ai pris conscience des diverses injustices présentes dans notre société (liées au genre, à la race, au type de croyance, à l’orientation sexuelle…), je les vois absolument partout :dans les discours et les actions du monde médiatico-politique, au cinéma, ou émanant des discours acerbes pouvant provenir des gens (que ces propos/actes soient prononcés ou faits avec la plus grande conviction, le plus grand sérieux, ou sur le ton de la blague).

Depuis que j’ai ouvert les yeux sur ces injustices, deux options s’offrent à moi : (ré)agir ou me taire.

Aucune de ces deux options ne me satisfait en réalité.

Réagir implique avant tout d’avoir de l’énergie, pour faire face à des réactions parfois violentes, pour avoir les bons arguments au bon moment de la conversation face à la bonne personne et pouvoir faire preuve de self-control (pour ne pas « desservir ma cause”)…

 

Au-delà de ça, je suis surtout fatiguée d’avoir l’impression d’éduquer la population à la tolérance et au respect d’autrui.

De plus, me donner pour mission de faire la police des propos sexistes, racistes, homophobes, transphobes, islamophobes, validistes (la liste est longue…), fait de moi une personne « hystérique », « reloue », « à qui on ne peut rien dire », “qui nous empêcherait de rire de tout” et « moralisatrice » aux yeux de la personne reprise. Pourtant je ne suis moi-même pas déconstruite sur énormément de sujets, et chaque rencontre, chaque témoignage me fait mûrir, nourrit mes réflexions et ma façon de voir et de comprendre le monde. Mais c’est tout de même malaisant d’avoir cette étiquette de “moralisatrice”, alors que  je n’ai jamais eu pour ambition de me placer au-dessus de qui que ce soit. Mon but est de défendre les opprimé.e.s; donc lorsque je suis témoin de scènes ou de propos injustes, je réagis. Parfois de manière violente à cause du ras-le-bol, parfois de manière bienveillante (notamment lorsqu’il s’agit de proches). J’en viens tout de même à me demander si c’est bien mon rôle d’expliquer à ces personnes pourquoi et comment leurs propos peuvent blesser. Pourquoi ces personnes ne font-elles pas l’effort de se renseigner sur les diverses injustices ? Pourquoi ne font-elles pas l’effort de maîtriser leur langage ? Pourquoi personne ne les fait se questionner sur leur manière de penser, de parler et d’agir ?
Le plus dur, c’est lorsque ce sont vos proches qui tiennent ces propos ou commettent ces injustices…

 

Credit photo : “Et là je suis hystérique ?” – tiré du site le parisien – afp – Alain Jocard

Lorsque vos proches tiennent des propos blessants, c’est toujours plus dur et décevant.

On se dit souvent : “oh non pas elle/lui”. Parce qu’on idéalise nos proches, on aimerait être sur la même longueur d’onde qu’eux. Souvent, on a l’impression de devoir choisir entre nos valeurs, et nos relations, parce qu’avec eux, l’enjeux est tout autre. Il y a la dimension affective/relationnelle. Il m’est donc bien plus difficile de défendre mes valeurs devant mon cercle privé (famille proche, conjoint), que devant de parfait.e.s inconnu.e.s. Une dispute avec mes ami.e.s proches, mon conjoint ou mes grand-parents me fait bien souvent abandonner mes arguments. Pour préserver mes relations, je choisis donc de me taire ou de ne pas aller au bout de mes explications. Me taire me fait mal également car je ressens de la culpabilité. Je me dis que je suis lâche de mettre mes valeurs de côté à la moindre difficulté; que je suis capable de “faire la morale” à n’importe qui sur Terre, mais lorsque ce sont mes proches, je me dégonfle ou bien je prends des pincettes si je sais que cela peut donner lieu à une dispute.

 

Parfois, au sein de ma famille ou de mon entourage, on décrédibilise mes propos en utilisant le prétexte que je suis « jeune et naïve ». On m’incite également à me taire pour ne pas froisser certaines personnes et préserver de bonnes relations.

Et si on ne me fait pas comprendre que je suis différente, que je pense différemment, c’est moi-même qui me fait cette réflexion. Je sens au fur et à mesure des remarques, des discussions et des années le clivage. J’ai l’impression que ma famille ne me (re)connait pas dans mon entièreté. En fait, ils font abstraction de cet aspect de moi, et de mes opinions. Cela me fait me sentir étrangère à ma propre famille.

 

Je disais tout à l’heure qu’une fois qu’on a pris conscience d’une chose, on a tendance à ne voir plus que cela; à ne plus pouvoir fermer les yeux dessus. Et le fait d’avoir une sorte de “radar à injustices” me fait ressentir beaucoup de colère, de frustration et de désespoir. D’abord parce que j’ai l’impression d’être toujours témoin des mêmes scènes et donc d’expliquer toujours les mêmes choses. Et puis cette répétition me donne l’impression que cette tâche est trop grande et que lorsque je choisis d’élever ma voix, c’est une action dans le vent; que ça ne changera rien au système, tant ces injustices sont des phénomènes sociaux profondément ancrés dans notre société, dans nos identités. Même si je réussis à faire prendre conscience à une personne de pourquoi ses propos sont violents, ce n’est pas ça qui détruira concrètement le patriarcat, le racisme, l’islamophobie etc.

 

Enfin, le dernier aspect « usant » que je voulais évoquer est que l’engagement peut devenir une charge mentale supplémentaire, lorsque celui-ci vient impacter la vie du foyer. On peut prendre l’exemple de l’engagement écologique et la charge mentale qui en découle (trier ses déchets, faire attention à ce que l’on achète pour manger local-bio-et-de-saison, prévoir un temps de trajet plus long (et plus physique), si on prend son vélo ou si on marche…), se répercute sur les femmes; car ce sont elles qui dans la plupart des cas sont les « Cheffes de projets » dans leurs foyers, et qui se soucient du care donné à leur famille.

 

Mais alors, pourquoi continuer à réagir, à lutter, si c’est pour que cela me procure autant de sentiments ou d’émotions désagréables, me direz-vous ?

Pour moi, le fait de se taire me fait sentir complice de ces injustices. Se taire, c’est aussi, à mon sens, envoyer le signal que la personne en face peut se permettre de commettre/dire des injustices.

Parfois nous sommes trop fatigué.e.s pour (ré)agir. Et nous avons tou.te.s droit au repos. Nous avons tou.te.s le droit de faire une pause, de nous détendre, lorsque notre engagement nous pèse.

Mais je crois que ce qui aide réellement, c’est d’être entouré.e de personnes, d’un véritable groupe aidant, qui nous comprennent, qui partagent nos valeurs.

Credit photo : Dalal Tamri

 

Rejoindre Lallab a été un véritable soulagement, une bouffée d’air frais. J’ai enfin trouvé une communauté où je peux être moi-même, sans concession. J’ai découvert des personnes incroyables avec qui échanger en toute bienveillance.

Me sentir soutenue a rendu légitimes mes idées, mes valeurs, mes luttes. Aujourd’hui, j’ai moins peur d’affirmer mes propos dans la sphère privée parce que je sais que je ne suis plus toute seule, que je ne suis pas “bizarre”, que je ne suis pas un cas isolé. C’est important de se sentir entouré.e par une communauté en cas de coups durs, en cas de doute. Il y aura toujours une Lalla pour me redonner de la force et vice versa.

L’entourage compte énormément. Je recommande donc à tout un chacun de s’entourer de personnes bienveillantes et de faire le tri dans ses relations. Pourquoi se forcer à aller à une soirée où l’on sait qu’on va se sentir agressée par les propos qui y seront tenus ?

Pourquoi ne pas plutôt prendre soin de soi et de ses relations ?

Et avec cette belle énergie, mettre des choses concrètes en place pour détruire ces injustices. Le pouvoir du collectif est incroyable.

 

Et vous, vous sentez-vous fatigué.e par moments ? Avez-vous des moments de doutes, ou envie de baisser les bras ?

Auprès de qui ou de quelle communauté vous sentez-vous soutenu.e, entouré.e, compris.e.. ?

 

Pour finir, je vous partage cette chanson de Louisadonna qui illustre si bien cette idée de sororité :