Mon foulard, j’ai décidé de me réconcilier avec toi

par | 2 mars 2018 | Nos Voix

 

Trois ans après l’avoir fait entrer dans ma vie, j’écris cette lettre à mon foulard pour signer notre réconciliation, et marquer le début d’un rapport enfin apaisé avec ce qu’il implique dans ma vie.

 

Mon cher foulard,

 

Cela fait quelques jours que j’ai envie de t’écrire. Que j’ai envie de t’ouvrir mon cœur, de te faire part de mes derniers ressentis et de mes réflexions à ton sujet. Mais je n’ai pas tout de suite osé. Peut-être parce que je n’ai pas été très tendre avec toi, ces derniers temps…

Mais voilà, il y a eu cette claque. Cette conversation qui m’a fait prendre conscience que je devais réapprendre à vivre en harmonie avec toi. Après tout, tu fais partie de ma vie. Tu es là tous les jours pour moi, et lorsque j’ai envie de te mettre au placard, pour te troquer contre un simple bonnet qui me permettra de me fondre dans la masse, tu ne bronches pas. Et tu es toujours là le lendemain, te rendant disponible pour moi selon mes envies : noir et souple, rouge et épais, gris et pailleté, bleu et léger…

C’est cette sœur qui m’a dit que ce qui serait terrible, ce serait que quelqu’un dise qu’il nous avait vues, la tête baissée et l’air misérable, et qu’il s’était dit que si c’était ça, être musulman·e, il·elle était bien content·e de ne pas l’être. C’est là que j’ai réalisé que ces derniers temps, je correspondais malgré moi à cette description.

J’ai repensé à cette amie qui m’avait demandé pourquoi je m’accrochais à toi, si tu me rendais la vie si difficile. J’essayais tant bien que mal de lui expliquer que ce n’était pas toi, qui me rendais la vie difficile, mais les personnes qui ne savaient pas t’accepter. Mais au fond, comment pouvait-elle le comprendre, si j’étais incapable de réaliser, et encore moins d’expliquer, tout ce que tu m’apportais ?

Je me revois lui dire que certaines personnes faisaient une obsession de toi, alors qu’au fond, tu n’étais qu’un simple morceau de tissu.

 

Crédit photo : Hazel Nicholls

 

Elle m’avait alors naïvement demandé : « Mais si ce n’est qu’un simple bout de tissu, pourquoi tu t’y accroches autant ? » Eh bien oui, bien sûr que tu es plus qu’un morceau de tissu. C’est seulement que les gens te prêtent des significations aux antipodes de celles que je te donne.

Je me suis souvenu de mon cheminement avec toi. D’abord une réalité lointaine, puis une idée qui m’effleurait l’esprit, qui me paraissait à la fois de plus en plus attrayante et effrayante. Lorsque je te portais maladroitement pour aller à la mosquée, j’étais apaisée par ce sentiment, en tant que jeune femme, de ne plus exister que comme un corps. Mais j’étais aussi effarée par la différence flagrante dans les yeux des gens que je croisais, m’observant crûment, ou au contraire fixant le trottoir pour éviter de croiser mon regard. En l’espace de quelques minutes, je devenais, aux yeux de la société, foncièrement différente.

Deux ans de questionnements et de doutes plus tard, j’ai finalement décidé de surmonter ma peur que ce traitement différent devienne désormais mon quotidien. Je me suis dit qu’il était temps de vivre ma vie comme je l’entendais, d’être en accord avec moi-même et de faire mes propres choix, sans laisser la peur du jugement des autres me brimer.

On ne va pas se mentir, j’ai perdu quelques plumes au passage. Quand j’y pense, j’aimerais retrouver cette insouciance des premiers temps. J’étais tellement heureuse d’être allée au bout de mes convictions et d’avoir surmonté une de mes peurs les plus profondes, que le regard des gens glissait sur moi. J’allais partout, comme avant, et tu ne m’as aucunement empêchée de voyager, de sortir, de travailler, de faire du sport, ou n’importe quelle autre chose que je faisais auparavant… Ou du moins de vouloir le faire, jusqu’à ce que des gens te voient comme une raison suffisante pour m’exclure.

Je ne pense pas qu’il y ait besoin de revenir sur ce qui a altéré ma confiance en moi et en toi, parfois brutalement, parfois par petites touches insidieuses. Je m’en suis suffisamment plainte à toi ces derniers mois, et je pense que je n’ai pas besoin de te le rappeler. Et surtout, je ne suis pas là pour ça, aujourd’hui.

Ce que je voulais te dire, c’est que j’ai décidé de me réconcilier avec toi. J’ai sincèrement envie que l’on reprenne notre route, tous les deux, sans craindre ce que pensent les gens de notre union. Après tout, ce qui compte, c’est ce qu’on s’apporte mutuellement, et pas ce que les gens pensent de toi, non ?

 

Crédit photo : Ayqa Khan

 

Les dernières fois où je t’ai troqué contre un bonnet, je dois même dire que tu m’as manqué. Tout d’un coup, cela m’a paru absurde de vouloir te cacher, et surtout, cela m’a fait réaliser ce que tu m’apportais au quotidien, spirituellement, et que seuls toi, moi et Dieu connaissons. J’ai réalisé que si les nuisances étaient le prix à payer pour assumer mon choix et être fidèle à mes convictions les plus intimes, j’étais prête à le faire et je l’acceptais avec sérénité.

Je dois dire aussi que tu m’as aidée à faire ce chemin pour apprendre à m’affirmer et à assumer mes propres choix, envers et contre tous si nécessaire. Je savais que ça allait être un challenge, mais c’est justement pour ça que j’ai choisi de te porter malgré ma peur de la désapprobation des autres – ou peut-être justement en raison de cette peur, en voulant combattre le mal par le mal. Tu m’as jetée dans le grand bain, et le moins que l’on puisse dire, c’est que j’ai appris à nager.

Je pense toujours que les leçons les plus amèrement apprises sont celles dont on se souvient le mieux. Je peux te dire que j’ai retenu celles que tu m’as apprises – principalement le fait qu’il y aura toujours des gens qui ne seront pas contents, mais qu’ils ne feront jamais le poids face à la sérénité et la satisfaction d’être en accord avec moi-même. Aujourd’hui, je suis heureuse de ne pas t’avoir abandonné, et heureuse de la force que tu m’as apprise. Ce que je ressens, c’est une détermination apaisée, tranquille.

Bizarrement, depuis ce déclic où j’ai décidé de te porter non plus comme un fardeau mais comme l’ami que tu es, le comportement de beaucoup de gens a effectivement changé. Rends-toi compte, il y a des gens qui me sourient dans le métro ! Je crois que c’est parce que je ne suis plus la fille à l’air misérable qu’on a envie de secouer en lui demandant pourquoi elle s’inflige ça, si ça la rend si malheureuse. Je laisse rayonner ce que toi et d’autres m’apportez dans le secret de ma spiritualité.

J’applique enfin ce mot qui me parlait tant, sans avoir de traduction exacte en français : unapologetic. Etre là et prendre ma place sans m’excuser d’être ici et d’être ce que je suis.

 

Il m’aura fallu presque trois ans pour enfin avoir un rapport apaisé avec toi, et avec ce que ta présence implique dans ma vie. Trois ans pour que nous soyons en paix.

Pardon, et merci.

 

 

 

Crédit image à la une : Musegold

 

Diffuse la bonne parole

Option Avantages Inconvénients

Dialogue interne

Rapide, préserve les relations si fonctionne Risque de non-résolution
Saisine des RH/DRH Trace écrite, procédure encadrée Dépend de la bonne volonté de l’entreprise
Saisine auprès du  Défenseur des Droits Gratuit, spécialisé Procédure pouvant prendre du temps
Action en justice Peut obtenir réparation Long (1 à 3 ans), coûteux, peut être source de stress.

Votre santé mentale avant tout
Les procédures contentieuses peuvent être longues, pénibles et éprouvantes. Nous avons conscience que bien des entreprises ne respectent pas rigoureusement la législation, et interdisent abusivement le port du foulard. Si nous soutenons, et saluons le courage de toutes celles qui portent ces affaires en justice, nous avons conscience que le coût moral, psychologique, de ces procédures est important. Vous n’avez aucune obligation morale d’agir pour faire valoir vos droits, même quand vous savez qu’ils ont été bafoués. 

Bibliographie pour approfondir 

Code du travail

 

Code pénal

Loi n° 2016-1088 du 8 août 2016 relative au travail, à la modernisation du dialogue social et à la sécurisation des parcours professionnels
https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000032968676


Cour de cassation

  • Ass. plén., 25 juin 2014, n° 13-28.369 : Clause de neutralité et discrimination indirecte
  • Ch. soc., 22 novembre 2017 : Limites de la clause de neutralité dans l’entreprise
  • Ch. soc., 14 avril 2021, Pourvoi n° 19-24.079 : Gêne clientériale non légitime

Cour de justice de l’Union européenne

  • Grande chambre, 14 mars 2017, affaires C-188/15 et C-157/15 : Neutralité et signe religieux au travail

Défenseur des Droits
Ressources et saisine gratuite en cas de discrimination
https://www.defenseurdesdrots.fr

Lallab
Accompagnement spécifique et ressources sur la laïcité et les discriminations
https://lallab.org

Ministère du Travail
Informations sur les droits des salariés et laïcité en entreprise
https://travail-emploi.gouv.fr


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