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Chaque jour, je retire mon voile pour travailler

 

J’ai mis des années à me convertir, mais seulement 10 mois à porter le voile. Je savais qu’un jour j’y viendrais, sans savoir comment. Je l’ai mis lors d’un voyage à l’étranger et je n’ai plus eu envie de le retirer à mon retour en France. Je me sentais bien. Protégée, reconnue en tant que musulmane et reliée en permanence à mon Créateur.

 

Je suis journaliste dans un petit journal local, en province. Dans ma ville, il y a peu de musulman·e·s et peu de femmes voilées. A mon retour au travail, après plusieurs semaines de vacances, je savais que je ne pourrais pas travailler voilée et que dans la rue, je serais dévisagée.

 

Chaque jour, en m’asseyant à mon bureau, je retire donc mon voile. Je retire une partie de moi-même. C’est un véritable déchirement. Je le remets en montant en voiture pour me rendre sur les lieux de reportage et l’enlève à nouveau lorsque je rencontre mes contacts. Une fois de retour dans ma voiture, mon premier geste est de me rhabiller. Car en me forçant à le retirer pour travailler, j’ai véritablement l’impression que l’on me déshabille.

 

Chaque jour, je croise des collègues : avec mon voile, lorsque l’on se voit devant les locaux de la rédaction, puis sans mon voile lorsque l’on est à l’intérieur. Je me sens totalement divisée. C’est comme si j’étais deux personnes à la fois. Je vois leurs regards surpris, un peu d’incompréhension. Et, à plusieurs reprises, je me suis demandé si mon geste avait du sens.

 

Ginella Massa, première présentatrice TV voilée au Canada / Capture d’écran @Ginella_M

 

Mais oui, il en a. Je veux prouver que l’on peut être une personne professionnelle tout en assumant ses choix religieux. Je ne perds pas espoir d’un jour pouvoir travailler avec mon voile. En novembre dernier, au Canada, Ginella Massa est devenue la première présentatrice de télévision à arborer un foulard lors d’une prise d’antenne en direct. Un jour, j’y crois, cela sera réalisable en France.

 

Je n’ai pas l’impression que mon voile, qui est à la fois un simple morceau de tissu et en même temps bien plus que cela, m’empêche de réfléchir. Porter ce vêtement ou ne pas le porter n’enlève pas ma part de spiritualité lorsque je travaille, je reste la même personne intérieurement et je garde mon professionnalisme. Je ne comprends pas pourquoi, particulièrement en France, on a de tels problèmes avec les signes religieux. Pourquoi on me prive de ma liberté de me vêtir.

Au contraire, pouvoir chaque jour croiser des personnes affichant qu’elles sont musulmanes, chrétiennes, juives… nous permet de comprendre combien les gens que nous rencontrons dans la rue sont pluriels et combien il est important d’accepter la diversité de chacun·e, qu’elle passe par la couleur de peau, la nationalité, l’orientation sexuelle ou la religion.

C’est la définition même de la laïcité, que nous aimons tellement prôner en France. Si nous étions habitué·e·s à voir des femmes voilées à la télévision, dans les bureaux, dans les enseignes que nous fréquentons, notre fausse image de “femmes soumises” serait assurément démystifiée.

 

Crédit photo : quora.com – “Mes patients se soucient de ce qu’il y a dans ma tête, pas de ce qu’il y a dessus”

 

Voilée donc invisible dans le monde du travail ?

 

Oui, je suis musulmane, j’ai choisi de porter le voile et je suis une femme qui réfléchit par elle-même. Je travaille, je fais du sport, je m’implique dans les milieux associatifs, j’apprends une langue étrangère, je lis beaucoup, je me cultive chaque jour. Je dirais même que je rayonne davantage depuis que je suis convertie et depuis que je porte le voile. J’ai compris que je devais profiter de chaque jour pour être une meilleure version de moi-même. Je n’ai rien de la musulmane décrite par les médias français, qui vit prostrée chez elle, totalement dépendante des hommes de son entourage. Comme la majorité des musulmanes françaises, je vis, dans le respect de ma religion, la vie de n’importe quelle autre femme active.

 

Je me rappelle d’un événement qui m’a particulièrement marquée, il y a quelques mois. Pour le journal où je suis employée, j’ai interviewé par téléphone un humoriste très connu. J’ai ensuite été invitée à assister à son spectacle avec ma collègue, en dehors de mes heures de travail. Je m’y suis donc rendue avec mon voile, comme toujours lorsque je sors de chez moi. Arrivées sur place, nous sommes passées par l’entrée réservée à la presse et je me suis adressée à une responsable de la salle de spectacle pour retirer les invitations :

« Bonjour, je viens retirer deux invitations presse au nom du journal Untel.

– Attendez, je regarde… Je ne les trouve pas. Ils ne vous ont pas envoyé de mail pour vous dire que vous aviez gagné au jeu concours ?

– Non, il ne s’agit pas d’un jeu concours. Je suis journaliste, j’ai eu des invitations car j’ai interviewé l’artiste il y a quelques semaines. »

 

La personne m’a regardée, incrédule. Pour elle, il était impossible que je sois journaliste. Je le voyais dans ses yeux.

 

 

« Attendez, je vais chercher ma collègue qui s’occupe des relations presse… »

 

La personne en question est arrivée. C’est avec elle que j’avais échangé par mail à plusieurs reprises pour fixer l’interview téléphonique, puis pour obtenir les invitations. Nous avons l’habitude de collaborer ensemble, mais nous ne nous étions jamais vues. Directement, elle a tendu sa main à ma collègue, qui attendait à mes côtés :

 

« Bonjour, félicitations pour l’interview ! Elle était très bien !

– Ah non, ce n’est pas moi qui l’ai réalisée, c’est ma collègue ! » a-t-elle répondu en me désignant. La personne en question a esquissé un sourire gêné dans ma direction et a continué à s’adresser exclusivement à ma consœur.

Incroyable. Ce morceau de tissu sur mes cheveux me rendait invisible à ses yeux et incapable d’exercer une profession à responsabilité. Seule ma collègue, non voilée, pouvait être celle qui avait mené cette interview.

 

Qui soumet l’autre ?

 

Aujourd’hui encore, je reste gênée de croiser dans ma vie de tous les jours des personnes que j’ai pu interviewer alors que j’étais forcée de retirer mon voile. D’ailleurs, la plupart du temps, ces personnes que je croise avec mon voile ne me reconnaissent pas. J’ai l’impression d’avoir deux facettes, de n’être totalement moi-même qu’une partie de mes journées seulement et de n’être honnête ni avec moi, ni avec les gens, ni avec Allah.

Employer des femmes voilées ne rend une société ni “islamiste” ni “musulmane”. Elle en fait juste une entreprise inclusive, qui respecte la loi, désireuse de faire travailler des femmes pour leurs compétences et leurs savoir-faire et non pour leur apparence physique. Voilà le vrai féminisme. Chaque jour, on entend, en allumant la radio, à la télé ou sur Internet que les musulman·e·s sont des gens communautaristes. On entend que les femmes sont totalement dépendantes des hommes, soumises. En nous privant d’accès au travail, c’est notre fonctionnement qui crée ce type de problème. Alors, qui soumet l’autre ?

Pourtant, autour de moi, je connais tellement de femmes voilées très intelligentes, dont les talents sont incroyables et qui ne demandent qu’à exercer un emploi à la hauteur de leurs capacités.

 

 

Déclaration de Nadiya Hussain après son élection de meilleure pâtissière du Royaume-Uni

 

J’y crois. Un jour, inchaa Allah, en France, on poussera la porte de sa banque et parmi les employé·e·s, il y aura des femmes voilées. On allumera sa télé et parmi les présentateur·trice·s, il y aura des femmes voilées. On entrera dans un cabinet d’avocat·e·s et parmi les salarié·e·s, il y aura des femmes voilées. On se rendra à l’Assemblée Nationale, et parmi les élu·e·s, il y aura des femmes voilées.

On se réveillera un matin et dans la rue, on ne verra plus un voile, mais uniquement une femme, semblable à toutes les autres.

 

Crédit photo à la une : @jeeitd

 

 

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