Un ramadan à New-York

par | 12 juillet 2017 | Nos Voix

Cela fait un peu plus de dix jours que le Ramadan est fini, et pourtant… il me manque déjà.

 

C’est la deuxième fois que je passe un Ramadan à l’étranger. La première fois, c’était il y a 3 ans, à Lisbonne. J’étais partie pour un échange linguistique pendant un mois. Je me souviens encore des réveils à 3 heures du matin pour le souhour (le repas précédant le jeûne) à faire des pas de chats dans la résidence où on logeait avec mon amie qui jeûnait aussi pour ne pas réveiller les autres. On pouffait de rire dans la cuisine en se racontant des histoires ridicules (qu’on mettra sur le coup de l’heure matinale) et en se goinfrant de notre énorme pot de Nutella.

Je me souviens aussi de la magnifique mosquée centrale de Lisbonne, immense avec ses murs habillés d’azulejos de couleur bleu turquoise qui scintillent à la lumière du jour, et de la gentillesse des Portugais.

Salaam la Grosse Pomme !

3 ans plus tard, c’est dans la grosse pomme que j’ai posé mes valises…

Il y a tellement de choses à dire sur cette ville, l’énergie, la gentillesse des gens, cette facilité à aller vers l’autre. Pendant le Ramadan, on peut assister à beaucoup d’événements et iftar (repas de rupture du jeûne) organisés par des associations, des institutions ou des citadin·e·s dans toute la ville. C’est vraiment une période où on ressent l’esprit de solidarité. D’ailleurs, j’ai été touchée de voir autant d’iftar interreligieux organisés aux quatre coins de la ville.

Parmi les lieux immanquables à fréquenter pendant le Ramadan, il y a le célèbre Islamic Center at New York University (ICNYU). Ce centre culturel est rattaché à la prestigieuse université de New York (NYU) et fait partie du Global Center for Spiritual Life qui se donne pour mission “d’offrir des environnements et des outils pour des rencontres transformatrices à la fois multiconfessionnelles et spirituelles à NYU et au-delà”. Le centre accueille aussi un centre catholique et un centre juif.

En attendant la rupture du jeûne à ICNYU – Crédit photo : Hawa

Je suis agréablement surprise par la façon dont cette université respecte les croyances des étudiant·e·s et met à disposition des lieux de culte afin qu’ils·elles puissent pratiquer en toute liberté. Sans idéaliser (ce n’est pas le cas pour toutes les universités américaines), on est quand même bien loin du débat sur l’interdiction du voile à l’université.

ICNYU propose des iftar chaque soir du Ramadan. Tout le monde peut venir, l’ambiance est très accueillante et chaleureuse, les plats sont dé-li-cieux, et en plus… c’est gratuit. 😀

Le Ramadan, c’est aussi être reconnaissant·e pour ce qu’on a et ne pas oublier celles et ceux à travers le monde qui vivent dans des conditions très difficiles. Très en lien avec l’actualité, l’équipe du centre s’est mobilisée autour d’une soirée spéciale afin de collecter des fonds pour la famine qui affecte l’Afrique de l’Est depuis le début de l’année et qui touche plus de 30 millions de personnes.

À ICNYU, on peut également assister à de nombreuses activités comme les halaqa (des cercles où on étudie l’islam et le Coran) que j’ai beaucoup appréciés. On se réunissait dans la salle de prière, on s’installait confortablement sur les chaises basses et on discutait de sujets liés à la spiritualité avec un intervenant, religieux ou non. C’est très ouvert, chacun·e peut poser des questions, faire des remarques et donner son point de vue.

J’ai eu la chance de rencontrer l’artiste rappeuse Mona Haydar (du clip Hijabi) qui est intervenue un soir pour nous parler du Ramadan et de l’importance de croire en soi et en ses rêves. J’étais super contente de la voir, elle était très accessible et elle nous a donné plein de conseils.

Mona Haydar, Hijabi (2017) – Crédit photo : MonaHaydar.com

À chaque fois que je viens à ICNYU, je rencontre de nouveaux visages. J’aime beaucoup cette facilité à aller vers l’autre ici, personne ne reste dans son coin : des fois, il suffit que je discute avec une personne pour qu’à la fin, on se retrouve à se marrer avec sept autres. J’ai fait de magnifiques rencontres et j’ai pu discuter avec des personnes aux origines si variées. En un mois, j’ai l’impression d’avoir fait le tour de la planète. J’ai rencontré des frères et des sœurs venant des Etats-Unis, de Malaisie, du Pakistan, de Palestine, du Nigeria, d’Algérie, du Maroc, de Tunisie, de France, de Somalie, du Soudan, de Syrie, des Philippines, du Sénégal, d’Afrique du Sud, de Hollande, d’Inde, de Jamaïque, de Suisse, et j’en oublie certainement.

Iftar à INCYU – Crédit photo : Hawa

Mon moment préféré, c’était sûrement le Grand Qiyyam, un évènement annuel organisé par ICNYU pendant le Ramadan et durant lequel les fidèles prient une grande partie de la nuit. On était près de 700 personnes et c’était vraiment une soirée inoubliable. Imaginez, 700 personnes, des femmes, des hommes, des enfants, originaires des quatre coins du monde, de toutes les catégories sociales, qui prient ensemble jusqu’à l’aube.

À la fin de l’événement, la majorité de la salle était en larmes en écoutant les duaas de l’imam, ces invocations dans lesquelles on demande à Dieu Son pardon, mais aussi Son aide, Son assistance, Sa protection et toutes les choses que l’on souhaite dans cette vie ici-bas et dans l’au-delà. C’était un moment de communion indescriptible, il y avait des sourires, des larmes, des gens qui se prenaient dans les bras. C’était vraiment beau.

Près de 700 personnes réunies pour le Grand Qiyyam – Crédit photo : Hawa

Le Ramadan, c’est aussi les nombreuses mosquées de la ville qui, en plus d’activités cultuelles, proposent également des iftar chaque soir. Une véritable invitation à la découverte des différentes cultures qui peuplent la ville. Mon amie new-yorkaise m’a décrit ses expériences dans des mosquées fondées par des Turc·que·s, des Malaisien·ne·s ou encore des Sénégalais·es. Elle a des étoiles dans les yeux quand elle me parle de ce qu’elle a pu y vivre et de l’accueil toujours si chaleureux qu’elle a reçu à chaque fois qu’elle a poussé la porte de l’une de ces mosquées. J’ai pu visiter le Harlem Islamic Cultural Center, largement fréquenté par la communauté sénégalaise et où j’ai rencontré des gens formidables qui ne cessaient de me répéter que j’étais la “bienvenue chez moi”.

Un iftar au Harlem Islamic Cultural Center – Crédit photo : Hawa

J’ai eu la chance de vivre ces magnifiques expériences qui resteront inoubliables, mais je dois dire que ce Ramadan a aussi apporté son lot de larmes et de drames.

Je ne peux évoquer ce Ramadan sans mentionner la montée des actes islamophobes qui ont touché la communauté musulmane aux Etats-Unis, mais aussi dans le monde. En Virginie, Nabra Hassanen, 17 ans a été battue à mort avec une batte de baseball alors qu’elle rentrait de la mosquée avec ses ami·e·s. J’ai été très affectée par ce drame, ainsi que par l’attaque d’une mosquée de Londres par une voiture visant des fidèles qui sortaient de la mosquée. Le mois de Ramadan est un mois de paix, de méditation, de solidarité, de réflexion. Je ne peux comprendre que l’on puisse ôter la vie d’une jeune adolescente de 17 ans sous le seul prétexte de sa couleur de peau et de sa religion. Nabra était une femme. Nabra était Noire. Nabra était une femme noire et musulmane.

Des rassemblements en sa mémoire ont été organisés à New-York par le réseau Wise (Women’s Initiative For Self Empowerment), ainsi que dans plusieurs villes des Etats-Unis. L’Islamic Center de New York University a organisé une rencontre informelle suivant le rassemblement de New-York au sein de leur salle de prière, afin d’inviter chaque personne qui le souhaite à s’exprimer et discuter de ces évènements. L’atmosphère était assez particulière, lourde en émotions, et pourtant, ils·elles étaient nombreux·ses à prendre la parole pour exprimer leurs pensées et leurs sentiments.

Rassemblement à Union Square après la mort de Nabra – Crédit photo : Activist NYC

Pour ma part, ce n’est que quelques jours après sa mort que j’ai réalisé à quel point cet évènement m’avait marquée. Je me souviens de cette crise d’angoisse en rentrant chez moi tard le soir, après être partie avant la fin des prières à ICNYU car j’habite à une quarantaine de minutes. Ce jour-là, les rues de mon quartier étaient inhabituellement vides ; plus je progressais, moins je croisais du monde. Je me souviens regarder par-dessus mon épaule toutes les deux minutes en pressant le pas. Je me souviens comme mon rythme cardiaque avait augmenté d’un coup lorsque je ne trouvais plus mes clés dans mon sac. Je me souviens comme mes mains tremblaient en ouvrant la porte. D’habitude, je me sens relativement en sécurité dans la rue, mais c’est comme si à cet instant précis, je me rendais compte de ma propre vulnérabilité. Car aux yeux de la majorité des gens, porter le voile vous identifie automatiquement comme étant musulmane.
On dit souvent qu’il ne faut pas céder à la peur et je suis d’accord avec cette idée. Cependant, je crois aussi que l’on ne devrait pas refouler ses sentiments lorsque l’on ne se sent pas en sécurité. Ces évènements peuvent avoir un profond impact dans la vie quotidienne de femmes musulmanes. Je crois qu’il est essentiel de libérer la parole sur ces questions. Afin de rappeler à chacune : « Tu as peut-être peur, tu as peut-être été marquée par ces actualités, mais sache que tu n’es pas seule ».

C’était mon premier Ramadan à New-York. Quelque part, la mort de Nabra m’a ramenée à ma propre réalité, comme un écho à l’islamophobie ambiante que les femmes musulmanes vivent en France, mais aussi ici aux Etats-Unis. Tout comme en France, les femmes musulmanes sont régulièrement visées par des discriminations et des agressions physiques ou verbales.

La mort de Nabra m’a rappelé une chose : le racisme et l’islamophobie, ce sont d’abord des mots. Des mots stigmatisants, dénigrants, déshumanisants, visant certaines catégories de la population, véhiculés à longueur de journée dans les médias et dans la bouche de nos politiques, et dont on sous-estime la portée et les conséquences. Car après les mots viennent les actes. Et comme souvent, quand on s’en rend compte… il est déjà trop tard.

Image à la une : Barack Obama à la table d’un iftar organisé à la Maison Blanche, le 22 juin 2015 – Crédit : Lawrence Jackson

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