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[Communiqué] Notre silence ne nous protégera pas : les violences sexistes et sexuelles dans les milieux militants ou religieux ne doivent plus passer sous silence

Communiqué Lallab

Lorsque nous luttons pour nos droits au sein de la société, nous luttons pour notre émancipation et notre libération sans condition, dans tous les pans de notre vie. Nous nous efforçons de construire une société meilleure où nos voix sont entendues, nos douleurs estompées et notre dignité respectée. Partout, jusque dans notre intimité, car faut-il encore le répéter : le privé est profondément politique.

Les violences sexistes et sexuelles que nous subissons sont un problème politique et social. Ce sont des violences systémiques, au même titre que les violences racistes et islamophobes. Elles découlent de systèmes oppressifs et doivent être adressées en tant que telles, en tant que violences à combattre au nom de la lutte pour la justice dont nous nous réclamons tant dans nos environnements militants.
Ce texte vise à s’opposer plus particulièrement aux violences sexistes et sexuelles perpétrées dans nos espaces de luttes et de résistances ou les milieux religieux que nous fréquentons. A la retenue, plus ou moins fermement suggérée, car il serait mieux de “laver notre linge sale en famille” ; au silence recommandé afin de “ne pas trahir la cause commune” ; à la peur d’une instrumentalisation islamophobe, nous répondons que nous refusons de perpétuer des logiques de domination et d’intimidation. Nous le savons, car Audre Lorde, essayiste, poetesse et militante féministe afro-américaine et lesbienne nous l’a appris : “notre silence ne nous protégera pas”.

Régulièrement, des témoignages de violences sexistes et sexuelles émergent. Nous l’avons vu avec le témoignage bouleversant de Sarah publié dans Saphirnews, victime d’agressions sexuelles par l’imam de Montpellier ou encore par les demandes de soutien que nous recevons chez Lallab ou que reçoivent d’autres associations féministes amies.
En 2018, le collectif Femmes en Lutte 93 écrivait déjà ce texte très courageux “Soutien aux victimes de violences sexistes dans les milieux militants”.

Le plus souvent, ces histoires impliquent des personnages respectés voire vénérés – généralement des hommes – qui sont accusés d’actes horribles de violence physique, sexuelle et/ou spirituelle.

Comme l’analysent et l’expliquent brillamment l’association Heart et le collectif “Justice for Muslims”, lorsque les victimes parlent, leurs témoignages s‘inscrivent toujours dans des cycles identiques d’événements et de répétitions des violences, et ce à tous les niveaux de la société :

Les témoignages d’un.e ou plusieurs survivant.e.s sont révélés ; d’autres se présentent pour confirmer l’histoire, et partagent leurs propres histoires de violences, souvent aux mains du même dirigeant ou de la même institution.
Le tumulte de l’entourage de l’accusé commence : on trouve des excuses à l’accusé, on le défend. Les survivant.e.s et leurs défenseurs sont réduits au silence et des preuves sont exigées
L’organisation/communauté tente une solution rapide (c’est-à-dire retirer l’accusé, organiser une formation, etc.) ou, pire, ne fait rien et, comme il n’y a pas de neutralité dans ces situations, se range du côté de l’accusé.
Se répand la narration qui place l’accusé comme véritable victime, visé en raison de son identité ou du pouvoir, de l’argent ou de la réputation dont il dispose. Des dons, soutiens et une plateforme sont toujours fournis à l’organisation et à l’accusé.
Les oppressions au sein de l’organisation ou de la communauté ne sont pas remises en cause et la solution rapide ne permet pas de s’attaquer aux causes profondes de la violence.
Le suivi des survivant.e.s est laissé à un petit groupe de défenseurs, qui sont encore plus vilipendés et accusés de détruire les communautés et les familles.
– Cet incident individuel participe à un processus de silenciation de survivant.e.s qui sont moins susceptibles de se manifester en raison du manque de soutien de la communauté et de l’hostilité active et de la stigmatisation à leur égard.

Et le cycle se poursuit, quelques mois plus tard, parfois avec des acteurs différents (d’autres fois avec les mêmes acteurs) mais avec la même série d’événements classiques. Si nous nous taisons face à cet amas de violences, nous finissons par vivre dans un cycle d’impunité où les victimes, les survivant.e.s sont systématiquement éliminé.e.s et exclu.e.s, et où les systèmes de pouvoir et de privilège sont préservés. Un cycle qui montre la relation qui existe entre la violence interpersonnelle, la violence communautaire, la violence institutionnelle et la violence structurelle.

Se pose donc la question : comment contribuons-nous, en tant qu’individus, en tant que communautés et en tant qu’institutions, à ce cycle de violence ? À quel moment avons-nous le pouvoir de perturber ce cycle ?

Et qui, exactement, trahit la cause pour la justice que nous défendons, lorsqu’une femme dont on soutient publiquement l’accès aux droits, se retrouve mise au ban dans un espace militant ou religieux, car elle a osé dénoncer les agissements de ses pairs ? Les luttes contre le racisme, l’islamophobie et toutes les formes d’oppressions sont avant tout des luttes pour la dignité de toutes et tous. Personne ne devrait retrouver sa dignité sacrifiée et reléguée en arrière-plan dans nos milieux.

En tant qu’association féministe et antiraciste, en tant que militantes, en tant que femmes engagées, il est donc de notre responsabilité chez Lallab de briser ces cycles de violences et de nous assurer de la qualité de nos espaces et de faire en sorte que les organisations avec qui nous choisissons de travailler en face tout autant.

Si nous soutenons de toutes nos forces les causes militantes féministes, antiracistes, anticapitalistes et toutes les luttes que cela englobe, défendre coûte que coûte des hommes soupçonnés de harcèlement et d’agressions sexuelles et les organisations qui les protègent, nous semble une aberration qui, elle, dessert la lutte autant qu’elle annihile tous les espoirs que nous portons autour d’une résistance commune.

Il est crucial que ces violences ne soient plus passées sous silence dans nos environnements de lutte. Nous en avons assez que ces milieux ne se responsabilisent pas sur ces questions-là au détriment de nos santés physiques et mentales, et de notre intégrité. Nous voulons pointer du doigt le labyrinthe émotionnel et psychologique dans lequel beaucoup de femmes, victimes de ces violences, se retrouvent, complètement démunies, délaissées par leurs semblables, leurs compagnon.ne.s de lutte, oscillant entre l’enclume et le marteau, entre d’un côté les violences institutionnelles et de l’autre les violences communautaires. Nous devons aussi assumer et déconstruire le sexisme intériorisé auquel, toutes militantes que nous sommes, nous n’échappons pas nécessairement.

Ces situations sont aggravées par le manque de ressources, d’espaces et d’instances ou processus de prises en charge adéquats. C’est, encore une fois, la double peine : pas ou peu de parole possible dans les espaces militants qui ne pensent pas et refusent de voir ces violences, et mauvaise prise en charge au mieux, ou refus d’écoute voire agressions sexistes, racistes ou islamophobes dans les institutions associatives ou publiques lorsque les victimes souhaitent parler.

Notre objectif chez Lallab consiste à faire entendre les voix des femmes musulmanes, ce pour quoi nous œuvrons depuis déjà 5 années. A cet égard, il est aussi important et hautement politique de les écouter attentivement et d’être intransigeantes sur les violences qu’elles subissent, d’où qu’elles viennent, y compris des collectifs militants qu’elles côtoient.

A Lallab, la rédaction de ce communiqué s’inscrit dans un plan d’action plus large pour protéger les personnes victimes de ces violences. Celui-ci passe par :
– L’organisation de groupes de réflexions en interne pour améliorer nos processus d’écoute et de recueil des paroles
– Le développement d’outils et la meilleure intégration des questions de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans nos formations, nos sensibilisations et nos événements, en interne comme en externe à Lallab. Ainsi, dans le cadre du Muslim Women’s day, la journée internationale des femmes musulmanes, qui aura lieu le samedi 27 mars, l’une de nos tables rondes traitera spécifiquement, aux côtés d’autres collectifs féministes, de ces violences sexistes et sexuelles que nous vivons au sein de nos espaces de luttes et communautaires, et nos victoires face à celles-ci.
– La prise de contact avec plusieurs collectifs féministes et antiracistes pour aborder la question des violences sexistes et sexuelles dans les milieux communautaires et antiracistes dans le but de co-construire ensemble une réponse solidaire et commune ainsi qu’une synergie féministe contre ces violences organiser des événements afin qu’ils soient alignés sur nos valeurs.
Nous lançons d’ailleurs un appel à tous les collectifs intéressés merci de nous écrire à hello@lallab.org

En cette journée spéciale qu’est la journée internationale de lutte pour les droits des femmes, et comme tous les autres jours du reste de l’année, aux femmes victimes de violences, d’où qu’elles viennent et quelles qu’elles soient, nous apportons et apporterons toujours notre écoute attentive, notre amour ainsi que notre soutien indéfectible.

Crédit photo : Amani Haydar, à retrouver sur son compte instagram

A propos de cette image, l’artiste écrit :

Cette peinture est issue de ma série “Solidarité”.
La série est inspirée par le rassemblement de femmes du monde entier pour partager leurs expériences et leurs histoires à travers le mouvement #metoo et les marches des femmes. Comme le titre l’indique, il s’agit d’une exploration du pouvoir et de la résilience qui surviennent lorsque les femmes travaillent ensemble pour pousser au changement et générer la guérison.
Il peut également être interprété comme une représentation des nombreuses humeurs, émotions et expériences que nous accumulons chacune au cours de notre vie.

This painting is from my Solidarity series.
The series is inspired by the coming together of women across the world to share their experiences and stories through the #metoo movement and women’s marches. As the title suggests, it is an exploration of the power and resilience that comes when women work together to push for change and generate healing. It can also be interpreted as a representation of the many moods, emotions and experiences we each accumulate during our lives.

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