Mon rapport au rap en tant que femme racisée

par | 27 octobre 2017 | Nos Voix

Il faut savoir que le rap n’est pas un bloc monolithique. Comme la plupart des genres musicaux, il comporte des sous-genres. Les deux catégories les plus souvent comparées sont l’egotrip et le conscient : elles ne sont cependant pas hermétiques. D’un côté comme de l’autre, il faut que ça en jette, que le phrasé et/ou la musicalité soient puissants voire volontairement brutaux pour plaire. 
On observe vis-à-vis du rap un grand mépris sur fond de classisme mais aussi de racisme. On ne compte plus le nombre de personnalités issues de hautes classes sociales qui ont considéré ce genre musical avec dédain. On se rappelle de ce cher Finkielkraut, qui désignait le « parler des banlieues » comme « un sabir simpliste, hargneux, pathétiquement hostile à la beauté et à la nuance » ainsi que de ce bon vieux Zemmour qui définissait le rap comme « une sous-culture d’analphabètes ». 
Même lorsqu’il n’y a pas d’expression verbalisée sur le sujet, on les voit se montrer totalement indifférent·e·s, dédaigneux·ses ou encore mal à l’aise devant une performance de rap sur un plateau télé.
Pourquoi ? Parce que le rap vient originellement des quartiers populaires, qui plus est de communautés noires, et qu’il exprime très souvent des vécus que ces personnalités ne connaissent pas et/ou stigmatisent. Et ça, ça m’agace profondément . Alors quand j’écoute des morceaux dénonçant et moquant ce genre de comportements, ça me procure un sacré plaisir. 

 

Que ces situations soient inversées, c’est juste ultra jouissif.

Pourtant, en tant que femme, je ressens toujours une limite à ces réjouissances. La raison étant que le rap, comme bien des domaines et milieux, est largement régi par des hommes et donc gorgé de misogynie. Ça m’attriste vraiment parce que j’en ai ma claque de ne pas pouvoir écouter le dernier banger sorti en l’appréciant pleinement de la première à la dernière minute.

 

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J’en ai ma claque de voir que la nudité des femmes est un impératif dans certains clips. Mais j’en ai tout autant ma claque des personnalités qui instrumentalisent leur soi-disant volonté salvatrice envers les femmes figurant dans ces mêmes clips pour gerber leur paternalisme, leur racisme ou encore leur classisme.

J’en ai ma claque qu’une femme soit systématiquement décrédibilisée dès lors qu’elle parle rap sous prétexte que son genre l’empêcherait d’avoir un jugement correct, parce que ce serait apparemment réservé aux hommes.

J’en ai ma claque que les femmes soient confrontées à de grandes difficultés pour se faire une place dans le milieu du rap. Tellement que dès qu’une seule réussit à acquérir une certaine visibilité, elle se sent en féroce compétition avec une autre artiste.

J’en ai ma claque que la compétitivité entre femmes soit un fléau si ancré dans notre société que le rap n’y fasse clairement pas exception. Que misogynies systémique et ordinaire aient créé un processus de violents dénigrements entre nous-mêmes, au point de ressentir le besoin d’approbation des hommes sur notre valeur en tant qu’artiste ou – encore pire – en tant que femme.

J’en ai ma claque qu’il y ait des injonctions à faire un choix entre « féminité » ou « androgynie », comme si ces deux termes avaient un sens concret, ou que certaines se sentent obligées d’invisibiliser leur propre identité de femme pour être prises au sérieux et ne pas être l’objet de fantasmes d’hommes.

J’en ai ma claque que des rappeurs puissent faire l’apologie des violences envers les femmes, de harcèlement, de la grossophobie, du viol sans en être inquiétés par leurs pairs.

J’en ai ma claque que les termes « salope », « pute », « chienne », « tchoin », « bitch », « hoe », « whore » et j’en passe soient un jargon de base dans le rap.

J’en ai ma claque que la figure de la « maman » soit l’unique figure féminine à peu près respectée.

J’en ai ma claque que les rappeurs s’attaquent principalement aux femmes racisées.

Parce que oui, parlons-en de la rencontre entre misogynie et racisme. Les femmes racisées, ayant une double identité, sont à l’intersection – au minimum – de ces deux discriminations. Elles subissent donc largement les foudres de bien des rappeurs, quand bien même ils seraient eux-mêmes racisés. « J’vais à la chicha pour les beurettes » , « Ma boucle brille tellement que j’éblouis les niafous », ça vous dit quelque chose ? C’est monnaie courante pour nous, femmes racisées, de devoir entendre ce genre de mots empreints d’un mépris sans nom.

Du coup OUI j’en ai aussi ma claque que, dès qu’un homme (/blanc) dise un propos respectable sur les femmes (/racisées), il soit érigé tel un artiste hors pair au grand cœur.

Néanmoins, ne vous méprenez pas : le rap est loin d’être l’unique domaine musical empli de misogynie. Si le cœur vous en dit (gros triggers viol, misogynoir et slut-shaming), je vous invite à lire les paroles de Go down d’AC/DC, de Brown sugar des Rolling Stones, de Putain de toi de Georges Brassens, Les villes de solitude de Sardou, mais aussi Musulmanes qui me dégoûte tant par les paroles que par son clip raciste, orientaliste et infantilisant.

 

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Et les artistes féminines dans tout ça ?

 

Ceci étant dit et ma liste non-exhaustive de mes « j’en ai ma claque » faite, je veux à présent répandre un peu de positivité et d’empowerment en mettant en avant plusieurs artistes féminines dans le milieu du rap ! Disclaimer : ces artistes ne sont pas forcément féministes et ne sont pas exemptes de comportements et paroles problématiques. On a encore malheureusement du chemin à faire avant d’observer une bienveillance à l’égard et entre femmes dans notre société.

Sianna : Originaire de Beauvais, cette jeune femme de 22 ans est une des étoiles montantes du moment. Son album Diamant noir a connu un franc succès. Ses derniers clips vidéos proposent des plans magnifiques. Son rap est audacieux, son élocution est vive, elle n’hésite pas à faire entendre sa voix et à valoriser son talent.
Mes chansons/clips préférés ? Son freestyle Sur la tête de Marine Le Pen et Havre de Paix.

 

Chilla : Jeune femme de 22 ans également, Chilla est une artiste assez polyvalente. Ce que j’ai tout de suite apprécié chez Chilla, c’est l’angle féministe et conscient qu’elle donne à certains de ses morceaux.
Ceux que j’affectionne particulièrement sont : Sale chienne ainsi que Lettre au Président. Je vous incite grandement à checker son freestyle dans l’émission Planète rap sur Skyrock.

Lean Chihiro : Je suis tombée sur son compte en me baladant sur Soundcloud. Son rap est frais, coloré. Cette artiste est française mais rappe en anglais, tendance qui se voit de plus en plus chez les nouveaux·elles et jeunes artistes.
Le premier morceau que j’ai écouté, c’est celui-ci, et j’ai tout de suite accroché :

 

 

Ta-ra (que l’on retrouve aussi sous le nom Ta-Ha ou encore Senshi1992) : Tout comme Lean Chihiro, c’est une artiste française, originaire de Bondy, qui rappe et chante en anglais. Elle évolue dans un monde hip-hop alternatif. Elle puise clairement son inspiration au sein de la culture japonaise mais n’hésite pas pour autant à faire des clins d’œil à sa culture maghrébine, d’où l’intitulé de son second EP Tuareg Shawty.
Les morceaux que je vous recommande vivement sont Melon Soda et Lil Bit.

Bonnie Banane : Pour le coup, je ne la définirais pas comme une rappeuse car son univers s’apparente plus à du R’n’B alternatif. Néanmoins, on sent qu’elle évolue dans un univers hip-hop et qu’elle flirte avec plusieurs styles musicaux. Elle a ce côté très original et avant-gardiste que j’apprécie. Deux morceaux que je conseille : Permanent Feedback Mode ainsi que Champs-Elysees.

May Hi : Une artiste française de plus à vous présenter qui chante en anglais ! Durant une interview, Maylis, de son vrai prénom, a affirmé s’inspirer de Neo-Soul, de Trap et de Rap. Ce que j’aime chez elle, c’est sa voix rauque et le fait qu’elle ne soit pas seulement interprète. Elle touche à tout : plusieurs des prods s’avèrent être de sa propre création. L’esthétique, mais aussi la mise en avant de sa propre bande d’amies dans ses clips donnent un côté autant artistique que réaliste.
Je vous invite à écouter mais aussi à regarder le titre éponyme MAY HI.

Passons aux artistes américaines :

Kodie Shane : Originaire d’Atlanta, Kodie a déménagé à Chicago durant son enfance. On sait que ces deux villes constituent deux grands pôles du rap américain. On leur doit respectivement la Trap music et la Drill music qui sont deux sous-genres du rap. Kodie a grandi au sein d’une famille de musicien·nes. Elle avait donc, de par sa famille et de ses lieux de vie, un bagage musical important. Son rap est tellement énergique, positif et coloré que ça en est contagieux. Si vous aimez le style de Lil Yachty – qui est par ailleurs un de ses bons potes – il y a de grandes chances que vous appréciez le sien.
J’attire votre attention sur Drip on my walk ainsi que Normal.

 

 

Syd : Membre du groupe The Internet, Syd a récemment décidé de mener une carrière solo en parallèle et ça lui réussit. Son album Fin a connu un succès particulier aux États-Unis malgré le peu de promotion fait.
Ma chanson préférée de l’album, accompagnée d’un clip : All about me.

070 Shake : À seulement 19 ans, cette artiste est signée chez Def Jam, ce qui n’est pas rien dans le monde du rap US. Son nom de scène est inspiré du code postal de sa ville d’origine, North Bergen dans le New Jersey. Le besoin de revendication du lieu dont on est originaire est une chose commune chez les artistes rap.
C’est le freestyle de son groupe, le 070, qu’elle entame la première avec brio qui m’a le plus plu !

 

Gavlyn : Originaire de Los Angeles, cette artiste de 26 ans est une des figures du rap underground. L’anecdote trop cool à son sujet ? Sa clique composée de DJ Lala, Reverie et elle ont organisé une tournée 100% féminine avec un show en France sur la péniche La Marquise à Lyon.
Mes morceaux préférés : son freestyle dans le Colors Show et We on.

 

Cela va sans dire que cette énumération est loin de rassembler la totalité des rappeuses existantes et talentueuses. Je n’oublie certainement pas Keny Arkana, Sté Strausz’, Lady Laistee, Shay, Princess Nokia, MIA, Lil Kim, Dej Loaf, Chynna, Honey Cocaine, Young MA, Naya Ali (Ra Ra)… Par ailleurs, si vous êtes resté·e·s sur votre faim, je vous conseille de faire un tour sur le site Madame Rap, un média totalement consacré aux femmes dans le hip hop (si c’est pas génial !). La tenante du site a notamment fait un article sur la corrélation entre son féminisme et le rap. À lire !

 

Rappeuses ? Check. Qu’en est-il des femmes beatmakers ?

 

Concernant les beatmakers, les hommes se sont peu à peu fait connaître et leur travail est reconnu presque au même titre que celui des artistes interprètes. Il est vrai qu’aux États-Unis, cette reconnaissance se fait plus sentir qu’en France : Metro Boomin, Dj Esco, Dj Khaled, Mike WiLL Made-It sont des stars à part entière aujourd’hui. Mais où sont les beatmakers femmes ? Sans surprise : elles sont totalement dans l’ombre. Elles ne manquent pourtant pas à l’appel quand on prend le temps de faire des recherches. Je pense qu’il existe également une autocensure de la part des femmes : on aurait intégré que ce domaine n’était pas fait pour nous, qu’on n’y trouverait pas notre place, et c’est une idée qui doit absolument être déconstruite.

Ces femmes-ci n’ont pas attendu l’approbation de la société pour se lancer et exceller en la matière :

Leiyona Beatz : C’est une jeune productrice française et c’est malheureusement tout ce que je sais d’elle. Je l’ai trouvée via sa page Facebook du même nom, j’ai pu y voir des partages de son compte Youtube où elle tutorise la production d’un trap beat et fait aussi part de ses propres créations de beats (qui sont vraiment trop cool). N’hésitez pas à y faire un tour et à lui donner de la force !

Softest hard : Productrice et DJ américaine qui peut te faire un mix ultra sale comme un mix ultra chill. Je suis tombée amoureuse de sa polyvalence et je ne suis pas la seule : elle a collaboré avec Skrillex et traîne avec plusieurs grands noms du rap US.

CeCe G : Beatmaker que j’ai pu trouver sur Youtube. Tapez son nom et vous y trouverez pas mal de vidéos d’elle travaillant ses beats.

DJ S’ONE : DJ et productrice française originaire de Gennevilliers, axée rap old school. Son travail est disponible sur Soundcloud.

DJ Young Wavy Fox : C’est sur son compte Instagram que je l’ai vu se définir comme une « multi-genre DJ ». Elle y partage son Soundcloud du même nom.

TOKiMONSTA : Je dirais qu’elle est LA productrice la plus connue dans son domaine. Elle est originaire de Los Angeles et a, elle aussi, fait plusieurs collaborations avec des grands noms du hip-hop US (Anderson Paak, Flying Lotus, Kool Keith…).

Somme toute, le monde du rap fait en effet partie des nombreux domaines touchés par la misogynie, mais personnellement, je ne perds pas espoir. Petit à petit, l’oiseau fait son nid et pareillement le nid de la bienveillance féministe ou même féminine se fera, j’en suis persuadée.

En attendant, des bisous et du courage aux rageux·ses misogynes, racistes et islamophobes, parce que cette année Lallab « sera partout comme le drapeau algérien » (s/o to Siannarabica). Je vous fais, pour ma part, mon dernier partage coup de cœur de rap féminin  : celui de Mona Haydar, qui ne manque pas de revendiquer nos choix de porter nos voiles en musique : Hijabi.

 

 

Crédit photo à la une : @jeeitd

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