Search for content, post, videos

Voyage en terre inconnue : la salle des prof’

Durant vos années collège-lycée, vous êtes-vous également demandé.e.s ce qui pouvait bien se passer derrière la porte de la « salle des professeur.e.s » ? Estampillée d’un panneau – enfin d’une feuille A4 plastifiée (on parle bien de l’Education Nationale ici, une feuille plastifiée c’est déjà du luxe) – sur lequel les professeur.e.s avaient tapé sur le logiciel WORD, en caractères gras et police taille 48 « INTERDIT AUX ÉLÈVES ».
La première fois que j’ai franchi cette porte en tant que professeure stagiaire, c’est ce que je me suis dit : I MADE IT ! J’avais donc finalement ouvert la porte de ce monde mystérieux et enfin je rejoignais les rangs des « prof’ ».

 
La salle des professeur.e.s : cet endroit emblématique et stratégique dans la journée d’un.e professeur.e, cet endroit censé être un refuge, un lieu d’échange entre les professeur.e.s, un lieu où ils et elles sont sûr.e.s de ne trouver ni élève, ni membre de la Direction. C’est le seul moment où ils.elles peuvent se retrouver seul.e.s, « entre soi ».

L’ « entre soi », parlons-en. Dans mon établissement par exemple, nous ne sommes qu’une poignée de professeur.e.s racisé.e.s. Mes collègues sont en grande majorité des personnes blanches, issues de la classe moyenne. Le métier est très féminisé. La salle des prof’ est devenue un lieu de soutien et d’entraide dans lequel j’ai beaucoup appris. Dans ce lieu, j’ai également bénéficié de nombreux conseils de la part de mes collègues. Mais paradoxalement, j’y ai subi énormément de violences.

Il est important de le préciser : je suis jeune, je suis une femme, je suis française d’origine maghrébine et musulmane (moyennement pratiquante). On m’a donc classée « bonne arabe ». Depuis que j’en ai pris conscience, c’est une violence de plus que je vis.

Sans plus attendre, je vous livre ici les perles racistes entendues en salle des professeur.es.
 

Passeras-tu le test ?

 
Suis-je une bonne ou mauvaise Arabe ? Les collègues ont très vite trouvé une façon de répondre à cette question.
 

Test 1 : MANGES-TU DE LA VIANDE HALAL ?

 
Après plusieurs semaines d’observation intensive de mon assiette à la cantine. Oui, je te vois lorgner sur mon assiette jour après jour…

Lui.elle : « Dis-moi j’ai remarqué que tu ne mangeais jamais de viande… »

Moi : « Oui, je suis végétarienne. »

Lui.elle : « Ah bon ? t’es végétarienne…TOI ? »
 
Résultat du test : non concluant. Les Maghrébin.e.s ne peuvent pas être végétarien.ne.s.
 

Test 2 : FAIS-TU LE RAMADAN ?

 
Venant de personnes avec qui je n’ai pas l’habitude de manger à la cantine. Question posée tous les jours de la semaine :

Lui.elle : « Tu viens manger à la cantine avec nous ? »

Moi : « Non, allez-y sans moi. »
 
Résultat du test : non concluant. Elle ne l’avouera pas d’elle-même. Il faudra donc envoyer quelqu’un.e pour lui demander directement si elle fait le R
 

Test 3 : la tenue vestimentaire

 
Lorsque je porte une jupe.

Lui.elle 1 (en s’adressant à moi) : « C’est bien, je vois que tu mets des mini-jupes. Ça te va bien. »

Lui.elle 2 : « Oui, il y a des quartiers où on ne peut pas se promener en jupe. »

Lui.elle 1: « Oui, mais elle met des mini-jupes souvent elle, je l’ai bien vu. C’est bien ! »
 
Résultat du test : concluant. C’est une bonne Arabe, libérée. Elle ose braver son quartier en mettant des jupes. Aucun témoignage de la principale concernée n’aura été nécessaire pour arriver à ces conclusions.
 
De façon générale, les résultats de ces tests étaient toujours peu concluants. D’une part parce qu’ils étaient tellement grotesques que je les voyais arriver de très loin, je me faisais donc un malin plaisir à brouiller les pistes. Mais surtout parce qu’ils reposaient sur un tas de clichés.
 

La place des clichés

 
En tant que minorité racisée au sein de la majorité blanche des professeur.es, j’ai aussi pu être témoin de nombreuses perles racistes. Ces perles ont pu tout aussi bien concerner les élèves racisé.e.s que moi-même.
 

Les Maghrébin.e.s et le bled

 
A l’approche des vacances scolaires, alors que nous déjeunions à la cantine, chacun.e s’est mis.e à raconter ce qu’il.elle avait prévu pour occuper ses vacances.

Lui.elle : « Et qu’est-ce que tu fais de beau pendant les vacances ? »

Moi : « Je suis super contente je vais en Jordanie ! »

Lui.elle : « Ah tu vas au bled ? »

Moi : « Non, pas du tout ! »

Lui.elle : « … »

Lui.elle « … »

 
Parce que les Maghrébin.e.s ne partent jamais en vacances. Ils.elles ne vont qu’au bled.
 
Deuxième scénario « type » :

Lui.elle 1 : « Les élèves n’ont aucune culture littéraire ! C’est désolant !»

Lui.elle 2 : « Moi j’essaie de parler d’art à mes enfants, de les cultiver. Surtout à table quand on est tous ensemble. »

Lui.elle 1 : « Bah en même temps les élèves, chez eux, à table, ils ne parlent que du bled ! »

 

Les maghrébins et Aljazeera

 

Pendant la correction de l’épreuve du Baccalauréat.

Lui.elle : « Les résultats des STMG au bac sont catastrophiques. Ils n’ont vraiment aucune culture ! »

Moi : « Je ne pense pas que ça ait grand-chose à voir, ils sont à mon avis un peu plus scolaire, ils.elles ont besoin de voir du vocabulaire en classe et comme c’était un document inconnu… »

Lui.elle : « Oui mais justement c’est ce que je dis ils n’ont pas culture.  De toute façon, ils ne regardent que Aljazeera, ils ne risquent pas de progresser. »
 

Les familles maghrébines et le féminisme

 

Discussion autour d’un café sur le sujet du féminisme.

Lui.elle : « Oui, moi je ne me suis jamais posé la question du féminisme jusqu’à maintenant. Je m’y intéresse que depuis très récemment. »

Moi : « Moi, ça fait quand même depuis très longtemps. Dans mon adolescence je me suis très vite identifiée comme féministe. »

Lui.elle : « Oui je comprends, après c’est vrai que quand le sexisme vient de la famille… »

Moi : « Euh non… Justement ma mère est féministe. »

 
Lorsque l’on est maghrébine et féministe, notre cheminement ne peut commencer qu’en réaction à nos pères et frères soi-disant autoritaires. Non Jaqueline, merci mais j’ai un cerveau. J’ai surtout une maman féministe formidable qui très tôt, m’a transmis ses valeurs et ses combats que tu as eu si longtemps le privilège d’ignorer.
 

Les enfants d’immigré.e.s et la langue française

 

En discutant au sujet d’une élève :

Moi : « Oui, elle a des difficultés de rédaction. »

Lui.elle : « Après c’est normal qu’elle ne sache pas parler français, ils ne parlent pas français à la maison ! »

Cette phrase, je l’ai entendue des dizaines de fois. Avoir deux langues maternelles c’est ce qu’on appelle être bilingue. Enfin ça dépend. Pour mes collègues, j’ai l’impression qu’être bilingue c’est lorsque tes parents t’apprennent des langue « stylées » type anglais, allemand ou russe. Pour d’autres langues en revanche, on ne les assimile pas au bilinguisme mais plutôt au refus de s’intégrer. Elles auraient un effet à la fois magique et incroyable : elles empêcheraient l’enfant de parler un français correct. Un.e bilingue darjia-français ou wolof-français, ça n’existe pas.
 

La terreur

 

Alerte générale : Un petit mot écrit en arabe a été trouvé sur le sol. Est-ce un verset du Coran ? Un complot ? Ce n’est certainement pas un mot d’amour. Sait-on qui en est l’auteur.e ?

C’est dans cet état de crise maximale que je trouve mes collègues lorsque je rentre en salle des prof’.

Puis, à ma grande surprise, on me tend le mot : « Tiens, tu peux nous le lire ?

Moi « Bah…non, je ne lis pas et ne parle pas l’arabe.»

Cela ne leur viendrait jamais à l’esprit que le mot ait pu être écrit par un.e non-Maghrébin.e. Ni même que moi, en tant que Française d’origine maghrébine, je ne puisse pas leur déchiffrer ce mot. Dans leur esprit, tout est catégorisé et rangé soigneusement dans des boîtes. Ces catégories, ils.elles sont les seul.es à pouvoir les définir.
 
Une après-midi, une de mes collègues est entrée en salle des prof très inquiète. En effet, un élève avait passé une partie de son cours à marmonner dans sa barbe. Ma collègue en était persuadée : l’élève en question était surement en train de prier…Il fallait absolument faire un signalement. Cet élève que je connaissais passait surtout le plus clair de son temps… à rapper. Même en classe. Je l’avais d’ailleurs plusieurs fois rappelé à l’ordre. Et il m’avait assuré que parfois c’était plus fort que lui…il ne se rendait même plus compte qu’il le faisait en classe.
 

Les noms de code

 
Les noms de codes sont, pour certains professeur.e.s, une façon de faire des sous-entendus classistes et racistes, sans utiliser les mots qui fâchent. Il faut toujours garder en tête que les antisémites, les homophobes et les sexistes sont les élèves racisé.e.s. Aussi, telle une pierre de Rosette, je suis là pour vous aider à décrypter tout cela.
 

Les STMG

 
Les classes de STMG sont pour les professeur.e.s une véritable obsession. Ils.elles en parlent à longueur de journée pour s’en plaindre ou pour se féliciter de les avoir domptées pendant quelques minutes. En vérité «  STMG » est un nom de code pour «  Noir.e.s et Arabes ». Visuellement d’ailleurs, ça ne trompe pas. Je suis toujours choquée de constater le manque de mixité dans les différentes filières. Lorsque je fais cours devant des STMG, je me retrouve devant des élèves noir.e.s, arabes et portuguais.e.s. Mes classes de filière scientifique sont à majorité blanches.
 

Les élèves n’ont pas les codes

 
Un des grands reproches que mes collègues font aux élèves racisé.e.s et issu.e.s des classes défavorisées est de ne pas avoir les « codes ». Pendant longtemps, j’ai cherché ces foutus codes que les élèves auraient perdus. De quoi parle-t-on ? Un code… des codes ? Quels codes ? Ce qu’ils devraient dire, c’est plutôt que les élèves n’ont pas les « bons » codes. C’est-à-dire leurs codes. Ils.elles aimeraient donc que d’une baguette magique, les élèves se rendent enfin compte que tous les codes liés à leur classe sociale, leur origine et/ou leur jeune âge sont méprisables et donc à abandonner au plus vite. Ces personnes n’ont manifestement jamais entendu parlé du switching code (l’alternance codique) qu’elles méprisent car ne ne comprennent pas. Il s’agit en réalité d’une véritable force pour ces élèves, qui leur permet de comprendre et de pouvoir évoluer dans pleins de mondes différents.
 

Tu sais, le grand black là…

 
Dans la salle des professeur.e.s, il y a une façon bien particulière de parler des garçons racisés.

Les jeunes garçons noirs par exemple, sont toujours décris comme étant « grands » et « blacks ». Sachons-le donc, tous les élèves noirs sont grands…très grands. C’est d’ailleurs la seule caractéristique qui pourrait les décrire.
 

La laïcité AKA l’éponge magique

 

La laïcité à l’école… ce sujet tant débattu et si cher aux yeux de mes collègues.

Du moins, c’est ce que je pensais. Ma surprise fut totale le jour où une de mes collègues a proposé avec aplomb l’intégration de « la lutte contre l’islamisation des élèves » au projet d’établissement de l’année suivante.

Même surprise lorsque plusieurs collègues en pleine soirée parents-professeur.e.s se sont insurgés et ont exigé du proviseur qu’il ne laisse pas les mamans voilées entrer dans l’établissement.

Ces deux fois, mes collègues se sont vus refuser leur demande car elles allaient à l’encontre de la laïcité.

Pour certain.e.s professeur.e.s, la laïcité est définitivement devenue un moyen d’exclusion et un outil d’oppression contre ces populations.

Les mêmes personnes qui s’insurgent de voir une élève entrer dans l’établissement avec une jupe trop longue, n’auront aucun scrupule à policer la pratique religieuse des élèves musulman.e.s : « Mais, ce n’est pas écrit dans le coran qu’il faut jeûner pendant le bac. Ma voisine ne jeûne plus maintenant qu’elle est en France. »
 
Toutes ces expériences douloureuses, sont surtout la preuve qu’il est urgent de briser l’ « entre soi ». Les professeur.e.s enseignent à une diversité d’élèves. Les adultes de l’Education Nationale participent à la construction et à l’éducation des enfants. Tous ces clichés racistes et sexistes qu’ils peuvent donc projeter sur eux ont des effets dévastateurs à long terme. Les jeunes adultes que nous devenons après avoir évolué dans ce contexte violent, intègrent ce racisme et mettent des années à s’en défaire. Ces comportements ont des conséquences directes sur la vie des jeunes. Il ne s’inscrivent pas dans une mission éducatrice mais plutôt dans la volonté de développer une « mission civilisatrice » d’enfants qui sont déjà citoyen.ne.s français.e.s.  Il faut plus d’enseignant.e.s racisé.e.s et/ou déconstruit.e.s dans l’Education Nationale. Il faut également ouvrir le dialogue sur ces questions dans les salles des professeur.e.s, car l’éducation est un moyen de se construire. Aucune construction sereine n’est possible dans une telle atmosphère de violence.

 

 

Crédit photo Image à la Une : Zohra Khaldoun

 

Diffuse la bonne parole