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Mame Ndanty Badiane ou le bouleversant parcours d’une coach en guérison du vaginisme

Il y a quelques semaines, j’ai eu l’honneur d’échanger avec Mame Ndanty Badiane sur la question du vaginisme. Mame, ancienne vaginique, a créé une méthode d’accompagnement et d’aide à la guérison pour les personnes atteintes de vaginisme. Retour sur le parcours exceptionnel d’une femme qui a fait de son vaginisme une force pour soigner ce mal encore trop peu connu et tabou, alors qu’il touche des milliers de personnes.

 

Qu’est-ce que le vaginisme ?

Tout d’abord, le vaginisme est rarement lié à une anomalie du vagin ou une maladie gynécologique. Il s’agit d’un trouble sexuel qui se traduit par une contraction involontaire : c’est le resserrement réflexe des muscles du plancher pelvien (muscle entourant le vagin) qui se produit lorsqu’il y a tentative de pénétration dans le vagin (tampon, spéculum, pénis, etc.). Cette contraction peut rendre la pénétration totalement impossible (le vagin étant alors totalement clos) ou très douloureuse. Chez certaines femmes, la simple anticipation d’une pénétration vaginale peut déclencher cette contraction. Il existe un grand nombre de différents types de vaginisme, qu’on peut simplifier en deux grandes catégories (- celles-ci regroupant elles-mêmes des sous-catégories) : on parle de vaginisme primaire quand celui-ci se déclare lors des premières tentatives de pénétrations, et de vaginisme secondaire lorsqu’il survient après plusieurs années sans difficultés sexuelles, mais après un choc émotionnel fort (perte d’emploi, rupture, accouchement difficile, deuil…).

Le vaginisme n’est pas une fatalité, il se soigne et de nombreuses femmes ont réussi à en guérir et à accéder à une sexualité épanouie. Cependant, le chemin de la guérison peut être long car il nécessite de se plonger dans les causes du blocage. Comme le souligne Mame, le vaginisme n’est pas le problème, ce n’est que le symptôme d’un mal plus profond, l’expression de notre corps qui dit « Stop, je me bloque car je t’envoie un message et j’aimerais que tu l’écoutes ».

Mais quel est ce message? Il me dit quoi, mon corps, quand je ne peux même pas entrer un tampon dans mon vagin ?

Mame et son parcours jouissif

Mame, 32 ans, vit près de Lille. Ce qui frappe la première fois que l’on croise son doux regard, c’est la lumière qui émane de son visage et la sincérité de son sourire. Sénégalaise musulmane, elle arrive en France à l’âge de 19 ans, après l’obtention de son baccalauréat afin de poursuivre des études supérieures. Elle devient comptable et gagne bien sa vie.

Mais après cinq ans dans le milieu de la comptabilité, une remise en question professionnelle importante la tourmente, et la pousse à se questionner sur le sens de son travail au quotidien.

En 2014, elle reçoit pour son anniversaire un livre consacré au développement personnel : c’est le premier signe du long parcours qu’elle s’apprête à entamer.

Cette année-là, c’est aussi l’année de son mariage, et pour elle, la découverte des joies de la sexualité ! Enfin… Pas vraiment. Son corps en décide autrement. Mame est « bloquée », l’entrée de son vagin « est comme un mur » : ce sont les mots qu’elle emploie pour exprimer l’impossibilité d’être pénétrée par quoi que ce soit. Encore moins son mari… Elle a honte, pense qu’elle n’est pas normale, que sa vie est foutue. Elle n’en parle à personne. Après plusieurs mois d’essais et de tentatives vaines avec son époux, elle décide d’en toucher deux mots à son médecin généraliste, qui lui répond alors sur un ton distant : « Vous devez être atteinte de vaginisme ».

« De quoi ? » Elle n’a jamais entendu ce mot. Elle s’imagine qu’il s’agit d’un mouvement du vagin, ou d’un truc comme ça. Mame fonce chez elle, tape sur la barre de recherche le mot « vaginisme »… Et là c’est l’hécatombe. Elle apprend que d’autres femmes en sont atteintes, certaines depuis dix  ou quinze ans, que leurs vies sexuelles en sont fortement impactées et leur équilibre psychologique aussi. En lisant tous leurs commentaires, Mame pleure toutes les larmes de son corps : « Ca y est, ma vie est foutue, je n’aurai pas d’enfants, ni de relations sexuelles avec mon mari ».

Lié intimement et exclusivement au sexe féminin, le vaginisme est très peu connu et extrêmement tabou, de sorte que beaucoup de partenaires ont une approche erronée de la situation. Certain.e.s ne le comprennent pas comme un problème en tant que tel, d’autres accusent les femmes qui en souffrent d’en être responsables (comme-ci ça se contrôlait !) et vont même jusqu’à minimiser la situation, pensant que leur vaginisme passera avec le temps (Ok, rendez-vous dans quelques années pour faire l’amour, chéri.e !).

A partir du moment où elle pose le mot vaginisme sur ce trouble qu’elle vit depuis plusieurs mois, Mame se retrouve face à différent.e.s spécialistes du monde gynécologique. « C’est déjà très difficile de faire la démarche d’aller voir des spécialistes, de parler ouvertement du vaginisme et du mal-être que ça implique ». Ces expériences ne feront que renforcer son isolement, tant la froideur et le manque de bienveillance du corps médical sont omniprésents. Comme ce jour où une gynécologue va, sans la prévenir, tenter de pénétrer un spéculum dans son vagin – en sous-estimant la force de réaction de Mame qui va instinctivement  l’éjecter à l’autre bout de la pièce.

« —  Je ne peux pas faire entrer un coton-tige dans mon vagin, doit-elle alors lui rappeler, et vous me sortez votre plus gros spéculum ?!

Je ne peux rien faire pour vous, vous pouvez vous rhabiller ».

 

Elle repart en larmes de cette consultation. Ou encore, une sexologue lui affirmera éhontément : « Vous attendez quand même d’avoir 27 ans pour faire l’amour, ça ne m’étonne pas ». Euuuh ? c’est quoi qui t’étonne pas ? Oui, j’ai attendu d’être mariée pour avoir des relations sexuelles, où est le problème ?

Le décalage est total. Le jugement et le manque de professionnalisme aussi.

Voilà une année que Mame est mariée, et toujours pas de pénétration possible : « On dormait comme des potes alors qu’on vivait notre première année de mariage ». Un mélange de frustration et de colère laissent place à la honte des premiers mois. Cette colère impacte sa confiance en elle. Jamais elle n’avait entendu parler de vaginisme, ni dans sa famille, ni dans son cercle social. Elle n’a pas eu l’accompagnement tant espéré par le corps médical. Au contraire, elle perd confiance. Cette histoire de vaginisme devient un complexe et une honte de plus en plus lourds à porter, et un tabou dans son couple. Mais poser les bons mots sur les maux, c’est déjà poser un diagnostic, et donc espérer un moyen de se soigner.

 

Crédit photo: Mame

 

 Le chemin de la guérison (et celui de l’orgasme)

Mame fait la rencontre d’un thérapeute bienveillant et sans jugement, qui l’inspire et l’accompagne dans ce chemin qui sera celui de la guérison : « Je lui ai parlé de moi, de ma culture, de ma religion, du vaginisme, raconte-t-elle. Ce thérapeute m’a beaucoup inspiré car il ne s’est pas focalisé sur le vaginisme. Il me questionnait sur mes loisirs, sur mes goûts. A la question des loisirs, j’étais déconcertée : mais quels loisirs ? Je ne sais même pas ce que c’est vivre, et tu me parles de loisirs ?! Puis j’ai compris qu’en me questionnant sur mes loisirs, mes goûts personnels, etc. , c’était une façon pour lui de m’amener à moi. De parler de moi en allant à l’intérieur, afin de commencer à traduire le message que mon corps m’envoie. Car tout est lié. »

Après plusieurs mois avec ce thérapeute, Mame est dans une période qu’elle qualifie de« dépouillement », une période où elle remet en question toutes les croyances négatives (et les pensées) qui limitent son rapport au sexe et à la sexualité féminine. Elle va chercher en elle les raisons profondes d’une forme de mal-être dont le vaginisme n’est que l’expression. Une phrase forte du thérapeute la marquera beaucoup et l’accompagnera tout au long de son parcours : « La solution est en vous ». Toujours bloquée physiquement, mais reboostée et bien plus confiante, un processus de réflexion s’est entamé dans sa tête. »). Elle a une partie de ses réponses. Puis une longue période de lectures et de stages en développement personnel s’ensuit afin de poursuivre le travail entamé avec le thérapeute. « Je savais que j’allais guérir, se rappelle Mame. C’était une période où j’étais très optimiste, très confiante, et où ma foi était forte ». Cette période très dense, et parfois douloureuse, va amener Mame à questionner son vagin : pourquoi es-tu bloqué ? Elle se rendra finalement compte que pour elle, bloquer son vagin, c’est avoir peur de vivre. C’est ne pas être incarnée et se refuser de jouir, pas seulement sexuellement, mais de la vie – en se fermant à tout, en s’interdisant de jouir de la vie pleinement. La peur prend place dans tous les espaces à l’intérieur de soi, et « être bloquée », c’est une façon de dire que personne ne rentrera dans cet intérieur. Mame mène désormais un combat pour que cette peur laisse place à l’amour : l’amour de soi pour s’ouvrir aux autres.

Si chaque parcours est unique et individuel, on voit malgré tout que le vaginisme est intrinsèquement lié à l’image négative que nous pouvons avoir de la sexualité féminine : c’est sale, c’est mal, c’est dangereux, voire ça n’existe pas, et si les femmes font l’amour c’est uniquement pour avoir des enfants, et sûrement pas pour prendre du plaisir… Dès notre plus jeune âge, nous sommes conditionné.e.s aux interdictions et aux pressions que subissent de nombreuses jeunes filles quant au contrôle de leurs corps – avec l’injonction à la virginité jusqu’au mariage, par exemple, elle-même inscrite dans tout un ensemble de fausses croyances alimentées (et crées !) par le patriarcat. Il est difficile de se déconstruire et de se remettre en question, a fortiori quand il s’agit de questions aussi taboues que celles liées à la sexualité féminine, et qui sont ancrées dans notre éducation dès l’enfance. S’ajoute à cela la solitude que vivent beaucoup de femmes qui souffrent de vaginisme et qui n’osent pas en parler ouvertement.

J’apprends alors que 70-75% des femmes accompagnées par Mame sont des femmes d’origine maghrébine, 15-20% d’Afrique Subsaharienne et 10% européennes. Le vaginisme n’est pas une pathologie.

D’ancienne vaginique à coach spécialisée dans la guérison du vaginisme

Mame est guérie, et vit une sexualité épanouie et sereine. Mais pas uniquement sur un plan sexuel, aussi et surtout sur un plan personnel, avec une meilleure connaissance de soi, de son corps et de ses désirs. Avec une plus grande confiance en la vie et en l’avenir. C’est pour cela que, malgré un long chemin semé de doutes et de larmes, elle affirme : « Ce vaginisme a été l’un de mes plus beaux cadeaux : ça m’a fait énormément grandir et j’ai appris à me connaître ». Elle a pris la décision d’aider des femmes atteintes de vaginisme, afin de leur éviter la froideur du corps médical. En s’inspirant de son propre vécu, Mame a créé un programme fondé sur le questionnement de soi et l’introspection pour explorer les raisons du vaginisme et aller vers une guérison. Qui mieux qu’une ancienne femme vaginique pour aider des femmes vaginiques ?

Le vaginisme n’est ni une fatalité, ni incurable : « Moi, mon rêve, c’est qu’il n’y ait plus de femmes vaginiques. Car on sait que c’est possible. » Aujourd’hui, Mame travaille avec huit femmes, anciennes vaginiques comme elle, qui ont guéri grâce à son programme et avec l’aide de Dieu. Elles ont décidé de rejoindre l’équipe afin de mener leurs missions : celles d’aider et d’accompagner les femmes à jouir sans tabous et sans complexes.

 

 

Article écrit par Nadjate Chachoua.

Crédit photo image à la une: Mame.

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