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J’ai subi des cyberviolences conjugales, et je m’en suis sortie [Partie I]

Si vous êtes victime de violences sexistes et sexuelles, cette page référence les dispositifs pour vous accompagner.
Un an après avoir passé le bac, j’ai rencontré un homme qui m’a harcelée pendant presque un an. Bien que je l’aie rencontré physiquement, notre relation a continué à distance puisque nous étudiions dans deux villes différentes. Il n’y a pas eu de coups, pas de bleus, pas de cris. Juste des messages, mais c’est amplement suffisant pour détruire quelqu’un.

 

 

Partie I : Survivre

 

Au début, j’étais « une amie », « une petite sœur ». C’est du moins ce qu’il répétait sans cesse. Il me trouvait belle, cela me plaisait. L’idée d’attirer un homme lorsqu’on se trouve banale physiquement a quelque chose de tout à fait incroyable.

Ses questions sont devenues de plus en plus intrusives : As-tu déjà eu un copain ? Quelqu’un t’a-t-il déjà aimée ? Accepterais-tu de m’épouser si je demandais ta main ? Nous ne nous connaissions que depuis quelques semaines lorsqu’il m’a posé cette dernière question. J’avais déjà compris, à travers plusieurs histoires qu’il m’avait racontées, que c’était quelqu’un de très fier, qui se disputait souvent avec ses amis. Moi, j’étais la seule à le comprendre, à lui donner la douceur dont il avait besoin. Je voulais rester le centre de son attention, garder cette place. Alors j’ai répondu « oui ».

Un jour, il m’a demandé pourquoi je ne portais pas le voile. Je n’avais pas d’arguments à donner car je ne m’étais jamais posé cette question. Il en a conclu que je n’étais pas croyante. J’ai pleuré tant j’étais blessée. Il avait touché la corde sensible : la religion compte beaucoup pour moi, et je me culpabilise sans cesse de ne pas en faire assez.

Le sujet du voile est revenu de façon récurrente dans nos échanges. Une fois que je m’étais laissée convaincre que c’était une obligation religieuse, je me retrouvais piégée : que pouvais-je répondre, en tant que croyante, à l’argument « c’est Dieu qui le veut » ? La seule issue que j’ai trouvée était la suivante : « Je souhaite le porter mais je n’en ai pas le courage. » Il a alors usé de différentes stratégies : dire que ça le rendait triste ou que ça rendait triste des personnes de sa famille, me faire parvenir des témoignages publiés sur YouTube de jeunes femmes qui portaient le voile, ou même me raconter qu’il avait rêvé que je le portais. Ce n’était pas quotidien, mais c’était assez récurrent pour que cette question se mette à m’obséder nuit et jour. J’imaginais ma vie avec le voile. Parfois, quand j’étais seule, je saisissais un foulard que je mettais autour de mon visage et je me regardais dans la glace. Je scrutais avec admiration toutes les filles qui le portaient, je les voyais comme des filles supérieures à moi. Au fond de moi, je savais que je ne voulais pas le porter, mais l’avouer revenait à  passer pour une mauvaise musulmane, ce qui m’était insupportable.

Il a remarqué que l’argument religieux était très efficace. C’est devenu son arme principale pour m’influencer. Il me transmettait des avertissements indirects pour s’assurer que je reste disponible pour lui : il jugeait très sévèrement les femmes musulmanes qui se mariaient avec des non musulmans, ou qui avaient des relations sexuelles hors mariage. Il me conseillait aussi d’arrêter de faire la bise aux hommes, de me méfier d’eux, de ne pas avoir d’amis du sexe masculin. Même si je ne respectais pas toutes ces injonctions, j’ai fini par m’y plier car la culpabilité que je ressentais alors était devenue insupportable.

À cette étape-là de notre relation, je disposais encore d’un atout majeur : j’étais célibataire. Comme il parlait beaucoup de mariage et de couple, je profitais de ces moments pour rappeler que je n’avais pas envie de me marier pour le moment. Lorsqu’il me demandait les qualités que j’attendais chez un homme, je m’efforçais de parler de mon futur mari comme d’un être lointain, inconnu, sous-entendant que ce ne serait pas lui.

J’ai compris petit à petit que si j’avais porté le voile, il aurait demandé ma main. Il continuait d’insister mais je persistais en disant qu’il était très peu probable que je le porte. C’est alors qu’il a changé de stratégie : il ne s’agissait plus de me convaincre que je devais porter le voile, mais que je voulais me marier avec lui, ce qui ne serait possible que si je portais le voile.

Le piège se refermait. Nous habitions à 700 km l’un de l’autre, et pourtant c’est comme s’il était toujours là, planant au-dessus de moi pour me surveiller. Une nuit, j’ai rêvé que sa famille me poursuivait en me harcelant pour que je me marie avec lui. Il s’est servi de ce rêve comme d’une preuve que je souhaitais ce mariage. Je restais dans la réserve, je tentais d’utiliser ses propres arguments contre lui : « Nous sommes juste amis. », « Nous ne nous correspondons pas parce que tu souhaites une femme qui porte le voile. »

Les appels téléphoniques étaient de plus en plus réguliers. Je passais plusieurs heures au téléphone avec lui chaque soir, parfois jusqu’à trois heures du matin. J’étais fatiguée, je m’endormais en cours, le retard s’accumulait.

Un jour, il m’a dit qu’il m’aimait. Il m’a donné une semaine pour lui dire si je l’aimais ou non. Je me sentais prise au piège. J’ai dit que j’avais besoin d’un an pour réfléchir. C’est alors que pour la première fois, j’ai parlé à quelqu’un de ce qui se passait. J’ai expliqué à ma grande sœur qu’un homme voulait se marier avec moi et qu’il me donnait une semaine pour lui dire oui ou non. Je voulais qu’elle le convainque de me laisser plus de temps pour réfléchir et qu’elle lui montre qu’elle était là pour me défendre et me protéger. Au fond, je crois que je souhaitais qu’une personne extérieure me dise de dire non, parce que je ne m’en sentais pas capable moi-même. Ma sœur était surprise, mais elle a accepté sans hésiter de discuter par message avec lui. Elle m’a fait part de ses réticences, mais elle m’a dit que le choix m’appartenait. Je ne lui en ai plus parlé.

À force de le voir insister tous les jours pour que je lui donne ma réponse, j’ai fini par céder et dire oui. Je suis allée jusqu’à accepter de formuler que je l’aimais et que nous étions en couple, parce qu’il me demandait de le faire.

Les conseils se sont alors transformés en ordres : je devais lui montrer les messages que j’échangeais avec mes camarades masculins, ne pas rigoler avec eux ni leur envoyer des smileys, lui envoyer toutes les photos de moi depuis ma naissance. Si j’avais le malheur d’y apparaître insuffisamment couverte à son goût ou aux côtés d’un autre homme, je me faisais incendier par message pendant plusieurs heures.

Mes journées étaient peuplées de pensées angoissantes. Il n’y avait aucune issue. Je ne pouvais pas me marier avec lui parce que mes parents n’auraient jamais accepté que je me marie et que je porte le voile si jeune. Je ne pouvais pas non plus éviter ce mariage parce qu’il en avait parlé à toute sa famille, proche ou lointaine. J’avais fait malgré moi une promesse devant laquelle je ne pouvais plus reculer.

Il a commencé petit à petit à me faire part de ses fantasmes sexuels. Ça ne me dérangeait pas parce que la sexualité masculine me rendait curieuse, j’aimais lui poser des questions sur ce sujet. Il s’est mis à raconter tout ce qu’il voudrait faire quand il me verrait. Tant qu’il n’y avait pas pénétration vaginale, selon lui, tout était autorisé. Je lui ai reproché de ne pas être cohérent : lui qui respectait si strictement la religion, pourquoi voulait-il faire des choses pareilles ? Dans ces cas-là, il me culpabilisait, en disant que je ne le respectais pas, que je l’humiliais. Je finissais toujours par céder et repousser les barrières de ce qu’il aurait le droit de faire quand nous nous verrions. Ce n’était jamais des ordres clairement formulés, mais toujours du chantage affectif, de l’insistance. Je cédais non pas parce que j’étais d’accord mais parce que cela m’épuisait.

Je redoutais le moment où nous vivrions ensemble. Il voulait absolument se marier avec une femme vierge. Pour lui, le saignement lors de la première relation sexuelle était l’ultime preuve de virginité. Bien que n’ayant jamais eu de rapports sexuels, j’étais terrorisée à l’idée de ne pas saigner, qu’il me rejette, qu’il me dénigre auprès de toute sa famille. Sa famille, qui voulait pour lui une fille « neuve ».

A ce stade, il n’y avait pour moi plus rien de positif dans notre relation. J’ai décidé un jour que j’allais fuir. Fuir, alors que nous ne vivions pas sous le même toit, que notre relation était avant tout virtuelle ? Fuir, oui, parce que cette relation pénétrait mes pensées et mon intimité. L’emprisonnement de l’esprit est sans doute plus tragique encore que l’enfermement physique.

J’ai contacté un ami pour qu’il m’aide. J’ai essayé une fois, deux fois, trois fois, mais il était si distant que cela m’a découragée. Finalement, j’ai osé lui expliquer la situation. Il a averti ma sœur, et tous les deux m’ont aidée.

Je me rappelle précisément cet instant où je l’ai bloqué sur Messenger. J’étais avec ma sœur, dehors, il pleuvait, je pleurais. J’ai ressenti un sentiment indescriptible de liberté. J’allais pouvoir faire ce que je voudrais de ma vie, tout le champ des possibles m’était ouvert ! Je n’ai jamais autant pris conscience de ma liberté qu’à cet instant où j’avais failli la perdre à jamais.

 

 

→ Lire la partie II.

 

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