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L’excision: le combat de vie de Mariama Gnamadio

Juin 2019, à Kolda, Sénégal.
Une chaleur étouffante, écrasante durant ce mois béni de Ramadan. Assises toutes les deux sur une natte à même le sol, dans son vaste terrain. Un moment privilégié avec celle que j’ai invitée à se présenter pour mieux comprendre son engagement, son combat indéfectible contre l’excision. Un témoignage sans pudeur, en toute transparence, pour sensibiliser, éveiller les consciences sur cette pratique que beaucoup pensent connaître mais qui ignorent bien des aspects.

 

Une femme engagée, déterminée, concernée

Cette femme, c’est Mariama Gnamadio. « Donc, l’excision, comme j’ai l’habitude de dire, c’est mon combat de vie. Je dis : il faut éradiquer l’excision. » Dès le début, ses mots sont forts, percutants et expriment son engagement, son dévouement total à cette cause. Une cause qui la concerne puisqu’elle est issue d’une famille exciseuse et a été elle – même excisée à l’âge de dix ans, plus précisément infibulée. L’infibulation, le troisième niveau d’excision est une mutilation qui consiste  à  coudre l’ensemble des organes génitaux pour ne laisser qu’un petit trou afin de ne pas empêcher l’écoulement des urines et des règles, qui devient alors difficile et douloureux. Mariama a subi cette pratique à cause de la peur; la peur qu’elle ne tombe enceinte hors mariage en fréquentant l’école française pu car « l’enfant hors du mariage, c’est toute une honte. », raconte – t – elle. Une douleur atroce encore très vive aujourd’hui. En tant que personne excisée et donc concernée, sa voix a une résonnance particulière : elle est respectée, écoutée, considérée. Qu’en serait-il d’une personne qui n’est pas issue d’une famille exciseuse, qui n’a pas subie cette pratique ? « Qu’est – ce que tu vas expliquer ? […] ces gens là vont dire que «  Ah ! Il ne sait pas même ce qu’il dit ? » Ils vont t’écouter? […] Il faut être de cette communauté- là pour pouvoir convaincre. » Il est important qu’un tel combat soit mené par des femmes comme Mariama Gnamadiao pour avoir une véritable portée. Nous ne le dirons jamais assez : la parole aux concernées. Bien que cette pratique soit très ancienne et très ancrée dans les mœurs, Mariama croit fermement à l’abandon de l’excision.

Une stratégie forte pour l’abandon total de l’excision

Depuis 2010, Mariama travaille pour l’ONG USU, basée à Dakar et financée par une association allemande, INTACT. Ensemble, iels s’emploient à lutter contre l’excision par une stratégie très forte. « Déceler les ménages à risque, déceler les familles exciseuses, déceler les victimes de l’excision et   montrer (les séquelles) aux parents par un personnel de santé qualifié. C’est ça la stratégie forte d’USU. » La sensibilisation par une approche « santé » est au cœur de cette démarche qui a démontré des résultats positifs et encourageants. « Et maintenant, nous osons dire  que nous sommes à 50% d’abandon de cette pratique. » Pour venir à bout de «cette crise de l’excision », Mariama mène un travail de terrain considérable. Elle parcourt des distances de taille, jusqu’à 180 kms, seule, à moto, sous la chaleur ardente de la région de Kolda, pour aller à la rencontre de ces villages où l’excision sévit encore.

 

Crédit photo : Dieynaba

Le processus qu’elle suit est bien ficelé. Tout commence par l’état des lieux : « L’état des lieux nous permet de déceler les maisons à risque d’excision, les familles d’exciseuses, les chefs coutumiers, les gardiens de la tradition. » Après cette étape, Mariama cherche un.e confident.e «  c’est quelqu’un qui nous parle de tout ce qui concerne l’excision dans ce village. Personne ne doit le/la connaître. Iel est protégé.e par nous. C’est ellui qui nous révèle tout ce qui se passe par rapport à l’excision. » Dans ce travail minutieux, Mariama n’oublie personne : hommes et femmes, chefs coutumiers, guides religieux, gardiens de la tradition. Ensuite, vient le temps de la sensibilisation qui se fait d’abord  « porte à porte ». « Dans chaque village, nous intervenons maison par maison pour  expliquer avec des boîtes à images, les séquelles réelles de l’excision. Après ça, nous faisons une sensibilisation de masse puis une projection de films. […]Nous faisons ensuite des dépistages de séquelles de l’excision. Enfin, nous faisons une Assemblée Générale du village qui va organiser son comité de veille et d’alerte, qui va faire un suivi d’abandon. Ce comité-là sera composé de 5 à 7 personnes, dont l’exciseuse sera la présidente si elle est reconvertie. » Cette reconversion implique la participation à des séminaires d’une durée de cinq jours pour une prise de conscience de leurs actes et des séquelles de l’excision. « Et là, des fois dans ces séminaires- là, elles pleurent, elles déclarent, elles prient pardon au Dieu. Elles prient pardon au Bon Dieu. Pour elles, elles ont commis des pêchés. » Mariama est convaincue de l’efficacité de la démarche : « En faisant toutes ces activités dans le village, le village est libéré de l’excision. Je t’assure ! »

 Un centre pour assurer la relève

Malgré la fin de la collaboration entre l’ONG USU et l’association INTACT, Mariama ne compte pas baisser les bras et abandonner sa lutte contre l’excision. Fortement encouragée par l’association INTACT, elle a fondé l’Association des Volontaires Verts d’Afrique dont elle est la Présidente. Un moyen nécessaire pour concrétiser son projet, qu’elle a pensé avec Mme Lo, la maîtresse sage – femme de Kolda. Il s’agit de l’ouverture d’un centre d’accueil et d’hébergement destiné aux femmes excisées et aux femmes menacées d’excision. A ce jour, ce projet est en phase de réflexion. Mais quand j’écoute Mariama sur ce sujet, tout semble avoir déjà été pensé, mûrement réfléchi : du personnel soignant au travail qui sera mené sur place. « Nous allons faire appel à un.e  gynécologue, à Mme Lo, Aissetou Dieng qui est une sage – femme qualifiée. C’est elle qui fait le dépistage des séquelles de l’excision. Ensuite, nous allons chercher un.e psychologue. » Un centre à l’abri des regards dans lequel jeunes filles et femmes pourront « parler vraiment de leurs souffrances », en toute discrétion car selon Mariama, les victimes de l’excision « ne veulent pas être trop vues […], ne veulent pas s’exposer. » Par ailleurs, la création de ce centre permettra de résoudre certaines problématiques en termes d’hébergement. Parfois, lorsque la situation l’exige, Mariama assure l’hébergement de jeunes filles menacées d’excision en raison de la pression qu’exerce l’entourage familial, comme j’ai pu le constater au cours de mon séjour. « L’exemple est là : tu peux en témoigner toi – même. Il y a une maman, une parente que j’ai convaincue de ne pas exciser sa fille et maintenant la fille tombe malade. Tous ses parents lui disent que c’est parce qu’elle n’a pas été excisée. Et cette fille-là, elle est là avec moi. » Ce centre sera également doté d’une équipe de terrain, un groupe de filles ou un groupe de femmes. Ces dernières vont porter des messages, sensibiliser, évoquer le dépistage volontaire des séquelles de l’excision ; des séquelles qui existent réellement. Tout au long de cet entretien et de mon séjour, j’ai mesuré l’importance que revêtait ce centre pour Mariama : « Donc tout ça, c’est ce qui me pousse vraiment et je prie Allah, vraiment de m’aider à réaliser ce centre. C’est mon rêve actuellement. J’appelle aux bonnes volontés de m’aider. Il y a le terrain mais je veux vraiment qu’Il m’aide, que ce centre soit vraiment réalisé. Je ne demande pas des fonds fous mais je demande le minimum pour pouvoir faire et pour pouvoir faire une relève. »

 

Crédit photo image à la une : Dieynaba

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