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Dali Misha Touré

Dali Misha Touré est écrivaine, entrepreneuse, étudiante, enseignante, mère. Fière de ce qu’elle est et dont les propos percutent par leur évidence. À l’écouter, on se dit que les choses sont en fait simples et qu’elles n’ont pas à être autrement. Portrait de cette femme inspirante et bienveillante.

 

Les bases

 

Dali Misha Touré a 26 ans, est née à Aulnay-sous-bois et y vit toujours, avec son mari et ses cinq enfants. « J’ai eu une enfance tranquille, avec une maman poule et un parcours scolaire typique. Une enfance avec beaucoup d’ami.es et comme c’était dans une cité, on se connaissait tous et il y avait beaucoup de convivialité ! » Sa famille lui a transmis beaucoup d’amour. Elle garde de cette dernière la persévérance, les valeurs et les principes auxquels elle s’accroche chaque jour. « On a eu une éducation religieuse depuis que l’on est petits et cela a toujours primé, au-delà de notre culture et de nos coutumes. Cela aide à avoir des valeurs et des principes solides et que rien ne sera au-dessus de ça ».

 

Le début de l’écriture

 

Plutôt bonne élève, mais assez bavarde, elle décide de commencer à écrire des romans très jeune. Elle auto-édite trois de ses livres dès 14 ans. Dali Misha Touré puise cette force dans « l’estime et la confiance en soi qui viennent de l’enfance. Selon la façon dont les gens prennent les choses, on réagit différemment. Là, personne ne s’est dit que c’était « juste une petite gamine qui écrivait », tout le monde m’a encouragé et il y a eu beaucoup d’engouement autour de ce projet ».

 

Ses récits sont souvent ceux des voix oubliées, celles que l’on n’entend pas dans la société. « Je me demande ce qu’une personne aurait bien pu ressentir à ce moment-là, une sans-papier, une personne victime de racisme, quelqu’un qui perd un proche… Cela vient en regardant le monde extérieur et en me mettant à la place des personnes que je ne connais pas. J’aime regarder les reportages ou les témoignages de vie ». Ce qui interpelle, lorsqu’on entend parler Dali Misha Touré, c’est sa compassion, sa bienveillance en toute circonstance. Elle cherche toujours à comprendre ce qui peut pousser une personne à commettre certains actes, sans la juger. La compréhension est pour elle la clef du pardon : « Il faut donner des voix à chaque personne et essayer de comprendre. Chaque personne a son histoire et sa douleur. Par mon rapport à la religion, j’ai une notion très forte du pardon. La façon dont j’arrive à pardonner c’est en étant compatissante. Et se dire que tout le monde peut changer et qu’on a tous des moments dans nos vies où on peut changer. Quand on a de la compassion on peut se mettre à la place des autres, avoir de l’empathie et pardonner. Cela permet aussi de trouver soi-même la paix intérieur ».

 

Pourtant, être la cible de jugements permanents, Dali Misha Touré sait ce que cela fait. Particulièrement lorsqu’il s’agit de ses sources d’inspiration : « Dès que je parle de la banlieue et de ses violences, on m’assimile directement à ces histoires. Mais jamais lorsque je parle d’anorexie, de boulimie ou du garçon qui est devenu handicapé ». Force est de constater que les préjugés sont encore bien présents dans notre société et vont même jusqu’à chercher à lui ôter son talent de romancière. Il parait moins probable pour certai·ne·s qu’une femme noire musulmane sache inventer des histoires et se mettre dans la peau du personnage plutôt que de s’inspirer d’un présumé vécu. « Être écrivain c’est imaginer des situations que l’on n’a pas vécu. Pourquoi sur la polygamie ou la banlieue on me colle cette étiquette de « si elle a si bien écrit ça ne peut être qu’elle » et sur d’autres histoires on ne fait jamais d’amalgame ».

Crédit photo : Dali Misha Touré

Fière et droite

 

Élevée dans la religion musulmane, pratiquante assidue, Dali Misha Touré vit bien l’exercice de sa religion en France. En fait, elle ne se pose pas la question. Elle est tout simplement qui elle est et le revendique fièrement sans s’excuser. « Il y a un problème dans la société en général, il y a beaucoup d’islamophobie qui peuvent pousser certaines musulmanes à avoir honte de leur religion, de leurs valeurs, de leurs principes. On a l’impression que notre religion, c’est la terreur ou autre. Pour mieux le vivre, il faut inverser ça dans sa tête et voir le positif dans notre religion. Il faut se réapproprier les mots qui aujourd’hui sont devenus des mots de terrorisme, comme Allah akbar, qui veut dire Allah Il est plus grand. Maintenant, ce mot, on a l’impression que l’on veut tuer quelqu’un, alors que nous on le dit plusieurs fois dans nos prières. Ça veut juste dire que lorsque l’on rencontre des difficultés, Dieu Il est plus grand que tout cela : concentre-toi sur ta relation avec Lui et Lui va s’occuper du reste. Si on commence à se réapproprier les mots mal jugés et à être fières de ce qu’on est, c’est plus simple. Porter le voile n’enlève rien à nos compétences, notre capacité ou notre intelligence. Il faut montrer que l’on est capable comme tout le monde d’agir, de faire des choses et que notre religion n’est pas un frein pour cela au contraire. Elle nous enseigne la solidarité, le partage, l’amour, la bienveillance, la tolérance et le pardon qui sont des valeurs essentielles pour évoluer dans notre société. Plus on aura un discours apaisé envers les gens et nous-même, plus on s’assumera et plus les choses iront pour le mieux ».

 

Dali Misha Touré parle de sa religion, mais ses propos sont comme une leçon de vie qui peut s’appliquer à toutes les discriminations créées par le système patriarcal. Elle refuse d’avoir honte de ce qu’elle est et ne souhaite pas rencontrer l’autre en s’excusant par avance. Elle pense donc que plus nous assumons ce que nous sommes, moins l’autre a de place pour le critiquer.

 

Un endroit safe

 

Afin de rompre l’isolement des femmes, Dali Misha Touré a créé une entreprise et une association Al Janna. On y donne des cours de langues arabes, de sciences islamiques et même du soutien scolaire aux enfants. « Il s’agit de créer un cadre convivial où l’on peut aborder tous les sujets. Des thèmes qui peuvent parler à tous. C’est un lieu de vie où les gens peuvent se rencontrer, se parler et apprendre les uns des autres en faisant des séminaires et des débats.

 

Les locaux sont à Noisy-le-Grand et pour bientôt, à Aubervilliers. Toutes les femmes y sont les bienvenues, musulmanes ou non. « Pendant trois jours, on loue un gîte et on aborde des thèmes généraux. On va souvent parler à la lumière de l’Islam, mais comme l’Islam c’est un message qui est censé être universel avec des valeurs nobles et correctes, ça peut parler à tout le monde ». Dali Misha Touré enseigne là-bas des cours de langues arabes et de sciences islamiques. Elle crée aussi des emplois pour d’autres : les élèves qui ont désormais un bon niveau sont devenues à leur tour professeures. D’autres personnes sont aussi salariées, comme les vendeuses qui travaillent dans la boutique de vêtement que comprend ce lieu.

 

En perpétuel mouvement

 

Dali Misha Touré a repris des études de psychothérapie via l’université d’Aix-en-Provence, lui permettant d’approfondir toujours un peu plus ce désir de comprendre les mécaniques humaines. Mère de 5 enfants, elle parvient à ne pas se laisser déborder par toutes ces activités. Elle reçoit ainsi beaucoup d’aide de la part sa mère, sa belle-mère, son mari mais aussi de ses frères et sœurs. Elle travaille aussi avec des personnes très impliquées, ce qui lui permet de déléguer suffisamment de tâches pour travailler depuis chez elle.

 

Elle ne s’intéresse pas de près à la politique et estime être plus utile directement sur le terrain. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir un avis bien tranché sur des sujets politiques, comme le refus du gouvernement des horaires de piscine non-mixte. « Beaucoup de lois sont tournées vers l’Islam alors qu’en fait il y a des femmes non musulmanes qui n’aime pas montrer leur corps à des hommes. On est dans un pays qui est censé être libre et cela ne changerait rien à la vie des gens qu’il y ait des piscines non-mixtes. C’est étrange de faire des cases et d’être contre le communautarisme mais en fait de créer du communautarisme. Le gouvernement est paradoxal. Si nous sommes privées de porter le voile ou autre, alors c’est sûr que l’on va créer des entreprises où l’on acceptera les personnes telles qu’elles sont, voilées ou non, là où notre personnalité n’est pas bafouée. Et en même temps, lorsque l’on fait ça, ils disent que c’est le séparatisme et le communautarisme donc c’est contradictoire ».

 

 

Crédit : Dali Misha Touré

 

Un avenir positif

 

Dali Misha Touré ressent que les luttes se rejoignent. Les personnes subissant différentes oppressions se regroupent et luttent désormais ensemble. « Il y a un élan de solidarité en effet. Lorsqu’on prive des musulmans de liberté, d’autres personnes non musulmanes se rendent aussi compte qu’elles veulent pouvoir vivre librement. Comme ce prof tatoué de la tête au pied et qui lutte aussi lui-même contre les gens qui le stigmatisent. Si on dit aux gens de faire ce qu’ils veulent, ça vaut pour tout le monde. Si on commence à stigmatiser une partie de la population comme les musulmans, ça va se répercuter aussi sur les autres et leur liberté individuelle. A force de trop jouer à ce jeu, c’est tout le peuple qui va se rendre compte que l’on doit se forcer à faire des choses pour la liberté, alors que la liberté c’est « vous n’avez pas à nous forcer, de nous habiller comme ci où comme ça ».

 

Une chose est sûre, Dali Misha Touré nous fait voir la vie autrement. Non plus en la subissant, mais en étant pleinement actif.ive.s et maître.esse.s de son destin. Soyons fièr.e.s de ce que nous sommes, aussi différent.e.s soyons-nous et accueillons à bras ouvert les richesses de chacun.e. Prenons notre place dans la société, nous sommes légitimes.

 

Alexia Nguyên Thi

Crédit photo à la Une : Dali Misha Touré

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